Lady Oscar - André

Forum site Lady Oscar - La Rose de Versailles - Versailles no Bara - Berusaiyu no Bara - The Rose of Versailles - ベルサイユのばら
 
AccueilPortailCalendrierFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 Mise en bouche

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Lady Victoire
Soldat Alain
Soldat Alain
Lady Victoire

Féminin
Age : 46
Nombre de messages : 3467
Date d'inscription : 24/07/2016

Mise en bouche Empty
MessageSujet: Mise en bouche   Mise en bouche EmptyVen 17 Mai 2019 - 21:10

J'ai choisi le sujet 4 pour cette fic de Pâques: "Grand-Mère trouve un moyen de chantage contre Oscar, pour que celle-ci prépare des œufs de Pâques à André."
Mise en bouche 




I. Fendre l'armure


« Oscar...Ooooooscaaaaaaaaaaaar...


– Grand...Grand-mère ? » hoqueta Oscar


La voix de l'aïeule se faisait insistante. Ce qui en général n'augurait rien de bon...
« Viens donc ici ma petite Oscar.
– Mais que... ? »  
La voix embrumée et pâteuse, Oscar opéra un rapprochement stratégique vers le théâtre des opérations culinaires.
« Viens, te dis-je. Tu vas m'aider en cuisine. »
T'aider...en cuisine...Oscar s'étrangla à cette perspective. Elle, Colonel des Armées, élevée à protéger les Rois, en charge de la sécurité de la Ville de Paris...Non, impossible, elle avait dû mal entendre...
« Mais enfin Grand-Mère, j'ai à faire, ne put-elle que bredouiller, apercevant son aïeule, poing sur la hanche et louche à la main.  
– Sottises ma petite ! André m'a assuré en partant ce matin que tu avais grandement besoin d'un jour de congé et qu'il allait transmettre des consignes en ce sens à ton lieutenant. Ce qui me convient fort bien d'ailleurs, puisque j'ai besoin de toi aujourd'hui et que mon petit-fils est à la caserne. Le festin de Pâques ne va pas se préparer tout seul ! 
– Ah le traître, le misérable, mâchonna Oscar entre ses dents. Que ne sait-il tenir sa langue ! Vite, que je puisse retourner à la caserne, afin de lui faire tâter de mon épée !
– Plaît-il ma petite ?
– Non, rien Grand-Mère. Alors...hum... »

Oscar se racla la gorge avec le plus de distinction possible, si tant est que la distinction puisse être de mise alors qu'un escadron de chevaux galopait à l'intérieur de son crâne. Sacré bon sang ! Elle en avait essuyé, des cuites, mais celle de la veille au soir surpassait de loin les précédentes. Combien de chopes déjà ? Dix, douze....Non...Elle s'était arrêtée de compter à quinze mais elle aurait juré que la soirée s'était prolongée bien plus tard dans la nuit. Il faut dire que le tavernier était particulièrement conciliant avec les gentils messires qui franchissaient la porte de son estaminet, le prestige de l'uniforme augurant d'une recette bien confortable. Encore une fois on l'avait prise pour un homme. Encore une fois, André avait pris soin d'elle, la suivant à distance depuis la caserne qu'elle avait quittée, exaspérée par une énième entrevue avec le Général de Bouillé et prête à tout pour oublier sa difficile journée, choisissant la dive bouteille pour y noyer ses doutes. Encore une fois, celui qui n'était plus son valet mais désormais son soldat avait dû se contraindre, pour la raccompagner et s'occuper d'elle une fois que la lumière de son saphir se serait éteinte sous les vapeurs d'alcool et que son éloquence aurait cédé le pas à une suite de gargouillis et de borborygmes tous plus hasardeux les uns que les autres. Elle avait le vague souvenir de ses bras qui la soulevaient, de la chaleur de son torse contre lequel, blottie bien au chaud, elle avait regagné Jarjayes.  

Comme avant...

Et pourtant c'était la première fois qu'elle retournait à l'estaminet depuis qu'elle avait pris le commandement des Gardes Françaises, depuis cette nuit où tout avait basculé.

Dans une autre vie...

Pour l'heure, l’œil de Grand-Mère luisait d'un regard espiègle. Mauvais, aurait juré Oscar. L'un de ces regards qui vous conduisent à accomplir bien malgré vous des actions totalement incongrues, à cent lieues de votre vie habituelle.
« Mais enfin Grand-Mère..., protesta Oscar, décontenancée.
– Assieds-toi, te dis-je, asséna l'aïeule d'un ton péremptoire. Tu veux que ton père soit au courant de ce que tu fais en son absence ? Que son fils, dont il est si fier... »

Oscar tiqua à ces mots.


« Tu sembles étonnée ? Reprit la vieille femme. Oui, il est fier de toi, de tout ce que tu accomplis avec cette bande de malappris des Gardes Françaises, de la manière dont tu portes haut son rang et son nom. Mais le serait-il autant s'il te voyait rentrer comme tu le fais, ivre morte, l'uniforme déchiré, l’œil vitreux et l'haleine fétide, empestant plus qu'une porcherie à cent lieux à la ronde ?
– Enfin Grand-Mère, osa une Oscar un poil vexée quand même.
– Quoi ? Tu es vexée ? Je le serais aussi si j'étais à ta place mais pas pour les mêmes raisons. C'est moi qui nettoie tes vêtements, et je peux t'assurer que l'image est sans doute plus douce que la réalité. »

Ronchonnant, maugréant et grommelant en son for intérieur, Oscar prit place sur la grande table de bois de la cuisine, avec la grâce d'un escadron de cochons déboulant d'une porcherie, puisque de porcherie il était donc question. Tentant de se donner une contenance et accessoirement de s'intéresser vaguement à ce qu'on attendait d'elle, elle hasarda :
« Alors euh...Grand-Mère, que comptes-tu donc préparer ?
– Rien ma chère, repartit l'aïeule, je ne vais rien préparer, c'est toi qui vas le faire. »



II.Souffler délicatement


Oscar soupira en ravalant le juron fleuri qui lui venait spontanément aux lèvres, sentant confusément qu'insulter son aïeule n'était guère ni dans les mœurs du temps ni dans son propre intérêt.

« C’est... c'est-à-dire ? Hésita-t-elle.


– C'est à dire que tu vas te charger de préparer les douceurs en chocolat. Pour le reste, tu penses bien que je m'en suis déjà occupée. Pâques est dans quatre jours, et les célébrations de la Passion de Notre Seigneur vont occuper une grande partie de notre temps. Je sais bien que tu seras repartie à la caserne d'ici-là, aussi ai-je pensé que tu pourrais m'aider. Et dans la bonne humeur je te prie. Tu pourras aussi en rapporter à André. Le pauvre, il est encore retenu à Paris... »

L’aïeule s’arrêta un bref instant avant de reprendre, le regard quelque peu embrumé.

« Et tu sais, cela me ferait tellement plaisir que nous partagions un moment toutes les deux. André et toi n’êtes plus des enfants je le sais bien, mais vous serez toujours mes petits. Si complices, si proches, comme avant... »

Oscar regarda du coin de l’œil cet épanchement lyrique. Sa colère semblait désormais fondre comme neige au soleil devant les larmes de la vieille dame. Allez, au diable – non enfin, pas au moment du triduum pascal, c’était vraiment de mauvais goût ! – enfin, bref... Elle se releva, enlaça Grand-Mère qui pinça le nez devant le fumet peu académique émanant de la chevelure d'Oscar avant de lui intimer l’ordre de se rasseoir.

« Ma petit Oscar...hummm... tu vas m’aider c'est entendu. Et ensuite, tu iras prendre un bain. C'est un ordre !
– Hum oui Grand-Mère. Explique moi donc comment je dois m'y prendre », capitula Oscar.

Avisant un panier trônant sur le buffet, Grand-Mère saisit un œuf et le plaça à hauteur d’œil, puis le contempla d'un air méditatif, telle Hamlet méditant devant le crâne de Yorick.

« Ma petite Oscar, regarde cet œuf. Il va falloir le vider pour ensuite le remplir de chocolat.
– Et comment fait-on je te prie ? glapit une Oscar peu rassurée.
– Regarde-moi, et apprends, jeune fille, dit l’aïeule, sans se soucier du regard noir d'Oscar qui revenait au galop, le saphir virant au marine. Tu prends cette grosse aiguille que voici, tu piques les deux côtés de l’œuf, là où il est un peu bombé. Tu vois ? »

Puis, ajoutant le geste à la parole :
« Tu fais un trou, délicatement n'est-ce pas. Du doigté, de la finesse je te prie, tu n'es pas au milieu d'une bande de soudards. Et ensuite, tu retournes l’œuf et tu souffles doucement pour en faire sortir tout le contenu. Alors il suffit de rincer la coquille qui te servira de moule pour y couler ton chocolat.
– Mais c'est...
– Allez, pas de discussion ma petite. Je veux te voir travailler. »

Oscar saisit un œuf, empoigna l'aiguille et perfora les deux extrémités à aiguille mouchetée, comme elle l’aurait fait de son pire ennemi... Et ce qui devait arriver arriva : malmenée par les mains malhabiles de la jeune femme, la coquille se fissura sur toute sa longueur, avant de se rompre, répandant son contenu gluant sur les doigts dégoûtés d’Oscar.

« Pouak, grimaça cette dernière, mais c'est impossible ! Tu es sûre que je dois le faire ? André ne m'en voudra certainement pas de ne pas lui rapporter d’œuf en chocolat !
– Ah ça, répliqua Grand-Mère, l'air pincé, si tu tiens ton aiguille comme un épée, tu vas épuiser mes réserves en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire...Allez, essaie encore une fois ! Je sais que mon petit-fils en raffole, tu peux bien faire ça pour lui. »

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, Oscar essaya à nouveau. Sans plus de succès.

« Oh ça, ragea-t-elle, le regard mauvais, il ne sera pas dit qu'Oscar de Jarjayes échoue face à... un œuf ! Tu vas voir, toi » lança-t-elle au malheureux œuf écrasé entre ses doigts.  

D'un geste frénétique, elle lança l’œuf sur la table, s'essuya les mains contre ses culottes et empoigna une autre victime expiatoire. Là, le regard affûté, le geste précis, elle approcha l'aiguille de la coquille diaphane

«  Doucement Oscar » suppliait Grand mère, convoquant tous les dieux de la gastronomie à son secours.

Le temps était suspendu, aucun bruit ne suintait de cette cuisine. On eût dit que même les flammes se retenaient de crépiter, que les mouches avaient pour un temps suspendu leur vol, de crainte de subir les foudres vengeresses de l'austère colonel. Après quelques secondes, interrompues uniquement par le crissement de l’aiguille sur la coquille et le souffle d’Oscar...

« Haaaaaaaaaaaaaaaaa ! »

D'un cri vengeur, Sa Majesté des œufs reposa son trophée net, percé, vidé dans le panier prévu à cet effet.

« Bravo ma petite Oscar, félicita Grand-Mère, ne retenant pas ses applaudissements. Allez, il y en a encore une trentaine à vider avant de préparer le chocolat.... »

Plus tard, bien plus tard...

« Ça va ma petite Oscar? interrogea Grand-Mère. Sais-tu que je...
– Ou...oui Grand-Mère, tout va bien. J'ai enfin terminé » coupa Oscar en bâillant fort peu discrètement.


III. (S')accommoder


le colonel de Jarjayes offrait un tableau détonnant. L’œil vitreux, les mains poisseuses, le vêtement ruisselant d'albumine, piqueté ça et là de jaune, le visage d'ordinaire diaphane ayant lui aussi pris sa part des substances incriminées, Oscar n'avait plus rien à voir avec le flamboyant Colonel des armées de sa majesté, toute d'austérité et de dignité sur son blanc destrier. Elle soupira longuement en se redressant :
« Fichtre ! Je crois que c’est l'une des choses les plus difficiles que tu m'aies jamais fait faire...et pourtant avec André, nous avons souvent été consignés ici ! Dieu merci, mon père n'est pas au domaine et personne ne peut me voir. André est reparti à la caserne et cette fripouille d'Alain s'y trouve aussi..
– Cette... fripouille avez-vous dit ? Interrogea une voix qu'Oscar ne connaissait que trop.  
– Dieu du Ciel ! hurla Oscar en sursautant. Alain ! Mais que faites-vous ici ? »

Les yeux hagards, Oscar dévisagea son sergent comme si le diable en personne venait de s'introduire dans les cuisines de Jarjayes. C'en était fait de sa réputation...
« C'est ce que je voulais te dire Oscar, intervint Grand-Mère, ce jeune homme s’est présenté à la porte alors que j'étais sortie pour quérir le cocher et envoyer Louison chercher des fruits. Il m'a demandé si tu pouvais le recevoir alors je l'ai mené à toi.
– Grand-mère, n'aurais-tu pas pu attendre que je puisse recevoir convenablement notre hôte ? soupira Oscar, qui à cet instant précis se souciait bien moins des convenance et du savoir-vivre que du regard moqueur et narquois de son sergent.
– Alain mais par tous les saints du Ciel que faites-vous ici ? Ajouta-t-elle.
– Hum... »

Le sergent se gratta le front, signe chez lui d'une intense réflexion, avant de se lancer, du ton de la confidence :
« Hum, Colonel, c’est à cause d'André...
– André, mais que se passe-t-il avec André ? s'exclama Oscar, dont le regard, sans qu’elle en eût conscience, s’était brusquement adouci, ne voyant plus en Alain l'émissaire du Malin mais celui qui venait lui apporter des nouvelles de l'homme dont l'épiphanie récente du Faubourg Saint Antoine le présentait désormais à ses yeux comme celui qu'elle aimait et plus seulement comme un ami d'enfance.
– Oh Colonel,...hum...vous rougissez. C'est qu'il doit faire chaud dans cette cuisine, n'est-ce pas... Il n'empêche, vous êtes charmante avec ces... ces restes d’œufs dans vos cheveux et...
– Suffit Soisson, rugit Oscar, incommodée au plus haut point par les paroles d’Alain qui s'amusait incontestablement de la scène. Venez-en au fait.  
– Hé bien, disons...qu'André n'est pas au mieux de sa forme.
– Comment ? Blêmit Oscar. Il est reparti à la caserne ce matin, je n'ai rien remarqué de spécial.
– Il a fait un cauchemar tout à l'heure après l’entraînement. Il gémissait dans son sommeil. Il... enfin je...
– Mais que n'allez-vous droit au but ! Tempêta Oscar, haletante.
– Il marmonnait, reprit Alain... Il parlait d'une femme blonde, d'amour, de vin... Enfin tout cela n'était pas très clair...
– Pensez-vous qu'il soit malade, Alain ? se radoucit Oscar.
– Malade, non, bougonna Alain. Cet imbécile est amoureux. Irrémédiablement amoureux. D'une femme blonde qui le rejette. Une femme qui n'est pas de sa caste glissa-t-il... Excepté si l'amour est une maladie, alors oui, il est malade. »

L'inquiétude d’Oscar en disait long. Alain avait compris ce qu'il devait comprendre. Son regard redevint froid et neutre.

« Y a-t-il une autre raison à votre présence Sergent de Soisson ? Intima Oscar.
– Ah tiens donc, vous ne m'appelez plus par mon prénom... Colonel...Vous avez la mémoire bien courte si je peux me permettre, fit Alain. André n’est pas la seule raison de ma venue. Vous avez reçu un courrier. Le voici, fit-il en extrayant de sa vareuse un pli cacheté qu'il remit à Oscar.
– Une lettre de Bouillé, maugréa Oscar. Il ne me laissera donc jamais en paix ! Merci Alain. »

Elle s'en saisit sans plus de cérémonie et, décachetant la lettre, elle en parcourut les quelques lignes avec célérité.
« Ce n'est rien d'important, un redéploiement de troupes pour assurer la sécurité des Parisiens lors des célébrations de Pâques. Je vous remercie de vous être déplacé Sergent, mais vous auriez pu vous épargner ce chemin....
–Serviteur, mon colonel, rétorqua Alain, saluant Oscar de son calot qu’il agita cérémonieusement devant lui sans se départir de son sourire narquois.
– Ne vous moquez pas, voulez-vous... »

Oscar s'interrompit, le sourire aux lèvres, une lueur amusée dans le regard.

La même que Grand-Mère lorsqu’elle avait demandé à Oscar de l'aider en cuisine.

« Alain puisque vous êtes là...
– Colonel, protesta Alain, comprenant où son Colonel voulait en venir, ahhh non, ne faites pas ça... Je... Ce serait une très mauvaise idée...j'ai toujours été une calamité en cuisine... »

D'un air de défi, Oscar rétorqua :
« Ne me dites pas que vous n'aimez pas le chocolat Alain. D'ailleurs nous avons des œufs à confectionner. Et il n'est jamais trop tard pour apprendre. N'est-ce pas Grand-Mère ? »

Et l’aïeule de renchérir, complice :
« Ah ça jeune homme, vous n’allez pas repartir aussi vite. D’ailleurs voyez comme le ciel s'assombrit. Prenez donc ce tablier pour protéger votre veste et venez ça vous asseoir à côté de ma petite Oscar... »

Et Grand-Mère de lui fourrer d'autorité le linge dans les mains. Alain, pris au piège, ne put qu'obtempérer. Curieusement, le sourire avait disparu de ses lèvres. Il grommela, s'assit et attendit les ordres. Ah ces femmes ! Il comprenait désormais où son Colonel avait appris l'autorité. Cette vieille femme, sous ses dehors inoffensifs de Grand-Mère de contes de fées, tenait décidément plus du grand méchant loup que de la Mère-Grand, avec sa louche à la main. Qui s'y frottait s'y piquait !


IV. Fondre


Quelques heures plus tard, il ne restait rien de la retenue du sergent de Soisson. Les mains enduites de chocolat, le visage tacheté ça et là de marques brunâtres, la vareuse d'une propreté douteuse, il avait patiemment suivi les conseils de Grand-Mère qui l'avait initié, en même temps qu'Oscar, au secret de la confection des œufs en chocolat. Après avoir fait fondre les morceaux de chocolat, l'aïeule leur avait enseigné comment le couler dans les coquilles utilisées comme des moules pour obtenir la forme parfaite d'un œuf. Elle avait guidé, repris, enseigné, gourmandé aussi le gourmand sergent qui léchait çà et là le chocolat coulant de la jatte, parfumé de sucre et de vanille comme l’aimait Marie-Antoinette, et d'un peu de cannelle, comme le préparait André lorsqu'il montait à Oscar une tasse fumante.

Oscar, quant à elle, n'avait plus rien non plus du sévère colonel qui s'évertuait à transformer les rustauds des Gardes Françaises en soldats accomplis. Râlant, jurant et sacrant lorsque le besoin s'en faisait sentir, elle avait ri de bon cœur aux plaisanteries d'Alain, feint d'être terrorisée en regardant à la dérobée la louche de Grand-Mère, et s'était acquittée le plus consciencieusement possible d'une tâche qui, si elle lui avait paru rebutante, avait au moins le mérite de détourner quelque peu son esprit de l'âpre quotidien de la caserne et des échauffourées coutumières en ce printemps 1789 au sein du peuple de Paris. La dernière lui avait d'ailleurs laissé de cuisantes traces, sur la peau, même si à la faveur de cette émeute, elle avait enfin fini par comprendre la véritable nature des sentiments qui l'unissaient à André.

André


Oscar suspendit son geste, son regard se fit rêveur, et un léger sourire vint habiter ses lèvres, ce qui n'échappa pas au sergent de Soisson.

« Colonel ? Êtes-vous avec nous Colonel ? »

Surprise, Oscar sursauta, et rajusta le semblant de dignité que les traces de chocolat présentes sur son visage lui laissaient le loisir de conserver, avant de se tourner vers Alain.

« Oui Alain, plaît-il ? Où est Grand-Mère ?
– Vous êtes ailleurs Colonel, railla Alain. Votre Grand-Mère vient de s'absenter pour donner des ordres aux domestiques, elle l'a dit mais je gage que vous n'avez pas entendu. Et je suis prêt à prendre les paris qu'à cet instant même vous vous trouvez Chaussée d'Antin aux côtés d’André.
– Je...
– Ne niez pas Colonel. Votre regard vous trahit. D'ailleurs tenez... »

Alain s'interrompit pour saisir délicatement un œuf en chocolat, fruit de leur travail, et l'agita devant le nez d’Oscar.


« Je gage également que dès votre retour à la caserne, vous irez apporter quelques-uns de ces trésors à André. Vous qui avez vécu à la cour, vous savez fort bien qu’il se murmure que le chocolat est un puissant aphrodisiaque utilisé par les favorites des rois...
– Alain, qu’allez-vous imaginer ? Je ne vous permets pas, vous dépassez les limites de la pudeur, s'emporta Oscar.
– Et vous, les limites de la sottise, sans vous manquer de respect Colonel. André est roturier, certes, mais il se meurt d'amour pour vous, et vous ressentez la même chose pour lui, alors tuez dans l’œuf tous vos scrupules et permettez à son bonheur d’éclore enfin... »  

Oscar, décontenancée par la finesse de son sergent, botta en touche :
« Jolie métaphore filée Sergent. En voilà une que ne renierait pas mon maître de littérature... Et maintenant que notre travail en cuisine est terminé, si nous allions nous rafraîchir quelque peu ? La chambre d'André se trouve sur la droite, je vais donner des instructions pour que tous les deux puissions nous laver correctement et que vos vêtements soient rafraîchis. Vous pourrez si besoin en emprunter dans l'armoire d'André. 
-Merci infiniment Colonel. Votre sens de l’hospitalité vos honore.
–Grand-Mère, héla Oscar, avisant l'aïeule qui venait de revenir, pourrais-tu t'assurer que le sergent de Soisson et moi-même puissions avoir de quoi nous laver ?
–Tout de suite ma petite Oscar, expression qui eut le don de faire pouffer Alain. Vous avez fait du bon travail ! Quant à vous, ne vous moquez pas, petit impertinent! Fit-elle en assénant un magistral coup de louche sur la tête d'Alain. C'est comme cela que j'ai élevé André et il est devenu un grand et beau jeune homme !
– De la louche comme instrument pédagogique, glissa Alain à Oscar, on aura tout vu...
– Dehors glapit l’aïeule. Ouste, allez vous décrasser et plus vite que ça ! »


V. Déguster

Oscar chevauchait allègrement en direction de Paris, diligemment escortée par Alain. Dans le panier d'osier qu'elle tenait bien serré contre elle pour lui éviter les cahots de la route se trouvaient disposés les œufs en chocolat qu’elle avait confectionnés en compagnie de son sergent. Grand-mère lui avait recommandé la plus grande prudence pour ne pas rompre malencontreusement le fruit de son travail. Elle avait chaleureusement salué le sergent de Soisson qu’elle savait ami de son petit-fils et compagnon bienvenu en ces temps troublés. Une fois que les deux militaires s’étaient éclipsés, elle avait regagné les cuisines, l’œil pétillant et un petit sourire aux lèvres.

« Une bonne chose de faite... Enfin ces deux-là vont avoir une bonne raison de se retrouver... »

Huit heures sonnaient au carillon de Notre-Dame lorsque le Colonel de Jarjayes accompagnée de son sergent franchit les portes de la caserne, Chaussée d'Antin. Saluant la sentinelle, Oscar mit pied à terre et s'adressa à Alain, lui tendant le panier duquel elle préleva deux œufs :
« Tenez sergent de Soisson. Même si nous sommes encore en période de carême, je vous autorise à partager ces œufs avec vos compagnons. Ils l'ont bien mérité... et vous aussi ! Allons donc, ne faites pas cette tête, ajouta Oscar devant le nez plissé d’Alain. Qui aurait dit que le sergent de Soisson se retrouverait en cuisine ? Allez, sergent. Je vous souhaite une bonne soirée. Je suis sûre que vous vous ferez un plaisir de trinquer à ma santé, glissa-t-elle d'une voix mutine
–Colonel, vous...si...
–Si je sais que vous buvez dans les dortoirs lorsque personne ne vous surveille ? Me croyez-vous née de la dernière pluie sergent ?
–Un grand merci, balbutia Alain. Nous ne manquerons pas de lever nos verres à votre bonne fortune. Et hum...dois-je vous envoyer le grenadier Grandier ? »

Oscar rougit violemment à cette évocation, ce qui permit à Alain de jeter une dernière pique malicieuse.

« Inutile de me répondre Colonel, je sais ce que je dois faire. Votre visage parle pour vous... Bonne soirée mon Colonel. »

Un salut désinvolte, un rire espiègle et le sergent de Soisson s'en fut, laissant Oscar interdite au milieu de la cour d'honneur.

Toc toc.

Prévenu par Alain, André frappa à la porte des appartements d'Oscar.

« Ah André, te voici ! Entre, j'ai à te parler, invita Oscar en accompagnant son salut d'un geste de la main.
– Bien mon Colonel, salua André, portant la main au front.
– Pas de ça entre nous je te prie, fit Oscar en désignant du doigt la petite méridienne qui ornait son bureau. Assieds-toi André. Je... »

Oscar se racla la gorge avant de continuer, l'air gêné.
« Je voudrais d’abord te présenter mes excuses pour hier soir.
– Hier soir ? Que s’est-il passé hier soir, s’étonna André.
– André, allons, pas de cela avec moi. Je sais fort bien que c'est toi qui m'a ramenée à Jarjayes. Comme avant. Tu m'as suivie, tu as pris soin de moi et tu m'as évitée de me retrouver seule, ivre morte dans cette taverne.
– Oscar, tu sais bien que..., commença André, interloqué.
– Oui je le sais bien André, et c'est pour cela que je tiens à m'excuser. Je n'ai guère été agréable avec toi ces derniers temps. J'ai négligé notre amitié, j'ai piétiné ton amour, j'ai fait fi de tes remords... Attends... » fit Oscar, devant l'air empressé du jeune homme à s'expliquer, levant la main pour lui intimer le silence.

Elle déglutit puis continua, à mi-voix.

« Ne te justifie pas André, je n'ai aucun droit sur toi. Tu n'es plus mon valet mais un homme autonome et éclairé, sans doute bien plus que je ne le suis. Si je t'ai relevé de tes fonctions auprès de moi, c'était sans doute par rancœur, mais surtout, et je m'en rends compte maintenant, parce que je te veux libre de tes choix, d'aller où bon te semble. Tu as choisi de t'engager aux Gardes Françaises, de rester auprès de moi, et cette fidélité me touche bien plus que tu ne saurais le croire. Elle m'a ouvert les yeux sur quelque chose que je refusais de voir : tu as fait ce que personne dans la vie n'a fait avant toi. Tu m'as choisie, moi, librement, telle que je suis. Mon père a fait fi de ma véritable nature, c’est par les armes que je me suis imposée à la tête de la garde royale. Il n'y a que toi qui m'acceptes comme je suis...fit-elle, un léger carmin colorant tout à coup ses joues.
– Avec...ton ivrognerie et ton sale caractère ? osa André, amusé de cette soudaine rougeur et ému en même temps de la sincérité d'Oscar.
– Oh toi... Si j'osais, repartit Oscar, je te châtierais pour ce que tu viens de dire.

Le léger sourire évanescent qui avait envahi son regard ne laissait plus de doute. Le temps du ressentiment semblait bel et bien terminé.

« Ah, et comment je te prie ? lança André, entrant dans un jeu dont il ne savait où il les mènerait mais dont le léger marivaudage lui plaisait infiniment.
– Je pense... qu'il faut que j'emploie les grands moyens pour te faire taire, bel insolent, repartit Oscar.
– Bel insolent, s'étonna André, la surprise illuminant l'émeraude d'un éclat inusité. Alors comme cela tu succombes enfin à mon charme. Tu en auras mis du temps, sourit-il. Mais je suis curieux, comment donc comptes-tu me réduire au silence ?
– Comme ça, répondit Oscar, en posant ses lèvres sur celles de son ami.
– Os... »

Il n'alla pas plus loin, pas plus loin que ces lèvres douces, fraîches et moelleuses. Pas plus loin que ce souffle chaud qui l'enveloppait, pas plus loin que ce frisson d'aise qui s'emparait de tout son corps, que cette langue fureteuse qui franchissait la barrière de ses dents pour faire de ce baiser un trésor de volupté inédit.  

Pas plus loin que ce corps qu'il serra à l'en étouffer contre lui, ravi, surpris, radieux et étonné à la fois de cette épiphanie.

« Oscar...
– Je te veux libre André, avoua Oscar. Libre comme je le suis désormais. Libre de choisir ma vie, ma garnison. Libre de choisir l'homme que je veux aimer.»

Un long baiser après, au goût salé des larmes qui coulaient des yeux d'André tant ce bonheur lui apparaissait inaccessible, Oscar se dégagea de son étreinte pour se diriger vers son bureau. Elle revint vers André et lui tendit, posé au creux de sa main, un œuf en chocolat.  

« Tiens André, c'est pour toi.
– Un œuf en chocolat ? Pourquoi donc m'offres-tu un œuf aujourd’hui Oscar ? » Questionna André, étonné.

Les yeux baissés, le ton grave, Oscar répondit à mi-voix :
« Parce que c'est le symbole de la naissance, la naissance de notre nouvelle vie. J’ignore de quoi elle sera faite. Les temps sont incertains André, je ne sais ce que sera demain, mais je sais que je veux le vivre avec toi... »

Puis, d'un ton plus léger :

« Et parce que c'est moi qui l'ai fait... 
– Pardon ? Souffla André, hébété de surprise.
– Grand-Mère m'a obligée à la suivre en cuisine pour les préparer, pour me punir d'être rentrée en état d’ébriété... D'ailleurs je n'étais pas seule. Parles-en à Alain lorsque tu le verras, il aura lui aussi des choses étonnantes à te relater.
– Alain ?  Ça risque d'être intéressant. Puis-je ? Sourit André amusé.
– A ta guise André. »

Le jeune homme s'empara de l'œuf, qu'il engloutit d'un air connaisseur.

« Mais tu sais que c'est délicieux Oscar ! Que de révélations aujourd’hui ! Vraiment, tu as tous les talents ! Je gage qu’Alain, lorsqu'il m'en parlera, dira de toi que tu es une parfaite petite femme d'intérieur, s'amusa le jeune homme.
– André, rugit Oscar l'air faussement fâché.
– Oui mon amour, je sens que tu veux me châtier encore une fois de ma témérité. Ne te gêne surtout pas ! »

Encore un long baiser plus tard, Oscar glissa malicieusement à l’oreille d'André :
« Au fait, savais-tu que le chocolat passait pour être un puissant aphrodisiaque ?.... »


FIN

*** Lady Oscar Lady Oscar ***

Mise en bouche 460479signature2
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 

Mise en bouche

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 

 Sujets similaires

-
» [Djian, Philippe] Mise en bouche
» Mise en bouche
» Mise en bouche gourmande...
» mise en bouche
» soirée tartiflette
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Lady Oscar - André :: Fanfictions Lady Oscar. :: Fics sur Lady Oscar. :: Fics de Lady Victoire et Lady-Oscar-forever-