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 Rencontre au bord de l’étang d'Alix

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Nicole
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MessageSujet: Rencontre au bord de l’étang d'Alix   Mar 24 Jan 2017 - 10:52

Rencontre au bord de l’étang
* * * * * *
 






La nuit s’apprêtait à tomber. Les derniers rayons du soleil pourfendaient les feuilles des arbres et s’effondraient sur les murs orangés et dorés du château. Les bassins scintillaient, les statues antiques s’étaient soudainement vues recouvertes d’un or pur et fragile, pourtant, pour tous ces nobles de la Cour, ce spectacle était devenu habituel, monotone et si peu intéressant. Les murmures et éclats de rire dans les jardins se dissipaient pour se condenser dans les appartements du château. Le soir arrivait, il fallait se préparer à un bal donné par tel noble.
 
Le Général de Jarjayes écoutait rêveusement la voix caverneuse et railleuse du Général de Bouillé, tout en marchant à ses côtés. Il avait l’esprit au milieu de ces scintillements et ces éclats d’or jaillissant des jardins. Il acquiesçait de temps en temps comme pour signaler une présence de sa part, mais les reproches qu’adressait Bouillé au comte de Passy ne l’intéressaient guère.
_ « Eh bien, Jarjayes, nous nous verrons ce soir au bal du Duc de Vaudreuil !»
_ « Veuillez m’excuser mais je ne crois être en mesure d’y aller. Je compte chercher mon épouse dans ses quartiers pour l’amener à Maisons se reposer quelques temps… »
_ « Elle a la santé fragile, j’oubliais… enfin, souffrez que je me retire, je dois aller me vêtir pour ce soir ! Adieu mon ami ! »
Le Général de Bouillé s’éclipsa en direction de la Cour de Marbre, tandis que Jarjayes se hâta d’aller dans les quartiers de son épouse. Il la trouvait faible ces derniers temps, épuisée par les interminables jeux de Marie Antoinette et ces levers aux aurores. Oscar avait obtenu la permission de Marie Antoinette de retirer sa mère de ses fonctions pendant quelques jours et le Général en était heureux.
Arrivé devant la porte, il frappa. Aucune réponse ne lui parvint.
_ « Madame, je suis venue vous chercher céans ! »
Il ouvrit la porte et soudain, ses yeux s’écarquillèrent en constatant sa femme écroulée sur le sol, inconsciente.
_ « Madame ! Madame ! Je vous en prie ! Répondez-moi ! »
Madame de Jarjayes était brûlante de fièvre, tremblant de tout son corps, mouillée par la sueur dévalant le long de ses membres. Alertées par les cris, deux servantes accoururent et poussèrent un cri d’horreur à la vue de Madame de Jarjayes.
_ « Mais courez, courez quérir le médecin ! » cria le Général, affolé.
 
Lassonne arriva, assisté d’une foule de nobles ayant entendu l’affaire. Oscar et André accoururent à leur tour aussitôt qu’ils le surent.
Oscar observait avec inquiétude sa mère souffrante et fiévreuse, enveloppée de draps et de couvertures. Elle leva les yeux et s’étonna des yeux effrayés de son père. Jamais auparavant elle n’avait vu telle expression d’horreur sur son visage.
_ « Je ne puis me prononcer sur les causes de sa souffrance… La fièvre est forte… » Soupira le médecin, indécis.
_ « Et si c’était la petite vérole ? » murmura un des nobles derrière la porte.
Un sursaut d’effroi secoua l’assemblée et elle se dissipa rapidement. Seuls restaient le Général, Oscar et André auprès de Madame de Jarjayes. Le Général décida de l’emmener néanmoins à Maisons car elle y serait au calme et peut-être survivrait-elle là-bas…
 
 
On déposa Madame encore tremblante dans un lit de draps propres et frais. Grand-mère avec l’aide de quelques servantes la déshabillèrent pour lui faire revêtir une chemise de nuit. Le Général se plaça à son chevet en lui prenant la main fermement.
Oscar observait la scène depuis la porte entrouverte d’un air mitigé. Jamais son père ne l’avait veillée de cette manière lors de ses maladies ou inconsciences, elle en devenait presque jalouse, mais ce sentiment s’effaça face à l’inquiétude pour sa mère. Oscar la savait fragile et trop de surmenage pouvait engendrer des malaises, ce qui s’était déjà produit de nombreuses fois. Grand-mère lui avait dit que pendant son enfance, sa mère avait souffert de fièvres et de convulsions, surtout lors de ses séjours à Paris. Seul l’air pur de la campagne lui évitait de tomber fréquemment malade. Oscar s’accroupit dans le couloir, se laissant glisser contre le mur. André se tenait à côté d’elle, partageant sa peine.
_ « Crois-tu qu’elle va mourir, André ? » murmura-t-elle d’une voix étouffée par des sanglots émergeants.
_ « Voyons Oscar, je ne suis pas médecin, je ne peux rien t’affirmer… mais il est vrai que Lassonne est très peu convaincu d’un rétablissement… »
_ « Il faut que je prévienne mes sœurs de l’état de Mère ! Je m’en vais de ce pas leur écrire ! » S’écria Oscar en se relevant d’un bond.
 
* * * * * * *
_ « Madame ! Madame ! J’ai une missive pour vous ! »
Judith se releva doucement au milieu des pieds de vignes, le visage couvert de terre. Elle considéra la lettre avec un air dubitatif.
_ « Si Oscar m’écrit, c’est qu’un problème a lieu, assurément. »
Elle ouvrit et lut la lettre rapidement. Elle se mit à courir en direction de la grange où Rodrigue rentrait le foin.
_ « Rodrigue ! Je dois partir à Maisons ! » S’écria-t-elle, l’haleine coupée.
_ « Mais que se passe-t-il donc ? Tu as l’air terrifié ! »
_ « Mère vient de tomber gravement malade et le médecin ne prévoit pas de guérison… Je dois partir la voir ! »
_ « C’est certain, mais comment vas-tu t’y prendre pour y aller ? Je ne peux t’accompagner maintenant»
_ « Je n’ai qu’à prendre un cheval et galoper jusqu’à Maisons. »
_ « Seule ? Il en est hors de question ! »
_ « Rodrigue… en me vêtissant de tes pantalons, je passerai pour un homme et il me suffit de partir là-bas. »
_ « Allons donc ! Une seconde Oscar de Jarjayes… Fais attention à toi ! »
Judith embrassa son mari, fit ses adieux à ses enfants ébahis de voir leur mère en homme et se mit à chevaucher en direction de son ancienne demeure.
 
Elle arriva à Maisons le lendemain du malaise de Mme de Jarjayes. Cette journée-là était étouffante. L’herbe séchait et craquait sous les pas d’André revenant du puits chargé d’un seau d’eau. Il vit au loin un cavalier arriver à toute allure et s’arrêter dans la cour. Ses yeux s’écarquillèrent à la vue de Judith.
_ « Judith ? ! ? Mais comment es-tu vêtue ? » Dit-il d’une voix étranglée.
_ « Tu parles de mes habits ? C’est un moyen plus rapide pour venir ici et soutenir Mère. Comment va-t-elle ? »
_ « Très faible et toujours fiévreuse. Il n’y a que peu de chances qu’elle recouvre la santé. »
_ « Et Père ? »
_ « Ton père est à son chevet depuis hier. Il refuse de manger et reste auprès de ta mère sans cesse. »
_ « Il fait semblant d’avoir un peu d’estime pour elle… »
 
Oscar avait entendu les claquements de sabots dans la cour. Elle se précipita sur le perron et aperçut Judith, vêtue de ses vêtements masculins. Elle hésita à s’approcher d’elle, mais Judith la vit à son tour et marcha en sa direction.
_ « Aurais-tu peur de moi à présent ? » dit Judith en enlevant ses gants avec force et en les fourrant dans ses poches.
_ « Tes vêtements… »
_ « Je ne suis pas venue pour me faire critiquer ma tenue vestimentaire, surtout pas par toi, ma sœur. Il suffit de te regarder. »
_ « Mère est alitée depuis à présent deux jours et son état ne cesse de s’aggraver. Nous avons peur, Judith, d’une mort prochaine. »
_ « Dis-moi, est-ce que des officiers rentrés des Amériques sont revenus à Versailles récemment? »
_ « Pourquoi donc une telle question ? »
_ « Oui ? »
_ « En effet, de nombreux colonels, maréchaux sont venus à la Cour pour être félicités par le Roi. »
_ « Je vois… J’ai peut-être un moyen de sauver Mère. »
_ « Le médecin a dit qu’il n’y avait pas d’issue possible vers une guérison. »
_ « Je te remercie de la confiance que tu me portes, Oscar. Mais, les médecins ne savent pas tout ! » S’écria Judith, énervée par le comportement pessimiste d’Oscar.
 
Judith, Oscar et André gravirent les marches donnant sur l’Appartement du Roi dans le château. Judith montait lentement, comme pour se réimprégner de cette enfance passée dans cet escalier, dans ce vestibule, dans ces jardins. Cela faisait une dizaine d’années qu’elle n’était revenue à Maisons. Le Général ne désirait pas sa présence trop envahissante et ses idées rebelles ne pouvaient être qu’un mauvais exemple pour Oscar. Arrivée à l’étage, elle fixa attentivement le fond du couloir où se trouvait son ancienne chambre. Il lui semblait remonter tout à coup à des années auparavant, lorsqu’elle n’avait que six ans et que le dimanche, elle sortait de la pension pour dormir le soir dans cette chambre constamment ensoleillée en plein jour, illuminée par les étoiles la nuit, la chambre « d’or et d’argent » comme elle la nommait. Maude, Oscar, André et elle y avaient joué des nuits entières au lieu de dormir, et le Général agacé par les cris venait corriger Judith à chaque fois. Il la prenait violemment par le bras et la faisait descendre au cellier où il l’enfermait parfois pendant la nuit entière.
 
Oscar frappa à la porte de la chambre de sa mère, une chambre interdite, une chambre sacrée, pour Judith. Jamais elle n’avait osé y pénétrer seule. Cette pièce renfermait des trésors inestimables qu’elle avait peur de briser. Autant Judith détestait son père, autant elle admirait sa mère et tout ce qui provenait de sa mère était précieux. Oscar, André et elle pénétrèrent dans la pièce mal aérée, à la chaleur étouffante, dans laquelle sa mère gisait sans force.
_ « Père, Judith est venue pour soutenir Mère… » Murmura Oscar d’un air hésitant.
Celui-ci baissa la tête pour se frotter les yeux. Il la releva d’un air hautain et fixa d’un regard noir sa fille qui venait d’arriver. Judith remarqua qu’il avait pleuré.
_ « Je ne veux pas de vous ici ! Sortez ! Fille indigne ! »
_ « En aucun point, Père, je ne le ferai ! Je suis venue pour Mère, pas pour vous. » S’écria Judith, en levant les yeux au ciel, exaspérée.
Le Général se leva et s’apprêtait à la gifler, quand une jeune femme, se plaça entre eux deux. Il s’arrêta.
_ « Maude ? » s’exclama-t-il en baissant le bras.
_ « Père, pensez à Mère qui n’aspire qu’au silence et au repos. Vous quereller ne pourrait que l’affaiblir. » Dit-elle sur un ton intimidé.
Le Général baissa la tête et retourna s’asseoir auprès de sa femme en lui reprenant sa main tendrement. Maude, vêtue de son habit de carmélite, s’agenouilla au pied du lit et murmura une prière. Elle fit le signe de croix et se releva en prenant par les bras ses deux sœurs hors de la pièce.
Une fois la porte fermée, Maude se retourna d’un air agacé envers Judith.
_ « Comme d’habitude, tu ne peux t’empêcher de te quereller avec Père, même dans des situations aussi graves ! »
_ « Il m’a rejetée dès qu’il a su que j’étais présente, comme si lui seulement comptait. » rétorqua Judith, outrée.
_ « Ne t’es-tu pas rendue compte qu’il est effondré, épuisé et facilement irritable ? N’as-tu pas vu qu’il pleurait ? »
_ « Si, bien sûr… »
_ « Descendons en cuisine et laissons-les en paix ! » proposa Oscar sur un ton hésitant.
 
Maude, André et Oscar descendirent en premier les escaliers. Judith qui aperçut Grand-mère, courut vers elle pour l’étreindre. Elle l’aimait comme une seconde mère. Elle s’était souvent interposée entre les disputes du Général et elle et était souvent venue lui tenir compagnie dans le cellier, en la réchauffant ou la nourrissant. Judith ne l’avait jamais oublié.
_ « Grand-mère !  Qu’il est triste de nous revoir dans de pareilles occasions ! »
_ « Ma petite Judith ! » s’écria Grand-mère en larmoyant.
_ « Grand-mère, il faut que tu me rendes un service. Prends cette petite bourse et verse le contenu dans une tasse d’eau chaude. Remue ceci pendant quelques minutes et va la donner à Mère en prétendant que c’est le médecin qui le conseille. »
_ « Qu’est-ce donc ? »
_ « Une tisane qui peut peut-être sauver Mère, mais si Père sait qu’elle vient de moi, il ne la lui fera pas boire. Je t’en prie, Grand-mère, ne perds pas de temps ! »
 
Les trois sœurs et André descendirent à la cuisine d’un pas lent et pesant. Tous affichaient sur leur visage une vive inquiétude et une grande peine. Ils n’étaient pas sans ignorer la faiblesse continue de Madame de Jarjayes. Ils s’assirent autour de la table en bois, graisseuse et sale, sur laquelle Grand-mère avait l’habitude de préparer les repas avec les servantes de la maison. Deux tomates et des épluchures de pomme de terre traînaient. André les ramassa rapidement et passa un coup de chiffon furtif sur cette vieille table.
Elles ne savaient quoi dire, toutes les trois restaient la tête baissée, les yeux larmoyants. Judith se racla la gorge.
_ « Est-ce que la vie te plaît au Carmel, Maude ? »
_ « Oui. Depuis longtemps j’avais décidé de consacrer ma vie à Dieu et il est resté mon seul refuge lorsque je vivais dans cet enfer. Je suis heureuse de le servir avec les sœurs. Rodrigue s’est-il remis de sa blessure ? »
_ « Complètement. C’est un homme de nature forte et courageuse. Une simple balle n’aurait pu le tuer… »
Grand-mère arriva dans la cuisine en rapportant le plateau ayant servi à porter la tisane de Judith. Elle esquissa un petit signe de tête devant cette dernière comme pour lui confirmer l’aboutissement de sa requête.
_ « Monsieur votre père n’a pas mangé depuis hier, il m’inquiète beaucoup… » Soupira-t-elle en posant le plateau sur le buffet.
_ « Il feint d’être affecté par la maladie de Mère ! Quand son estomac criera famine, il t’appellera, sois en sûre ! » S’écria Judith sur un ton sarcastique.
_ « Ne parles pas comme ça de ton père ! » rétorqua Grand-mère l’air très courroucé.
Tous furent surpris par la colère de Grand-mère. André tenta de l’apaiser mais il sentait qu’elle était prête à exploser.
_ « Vous ne connaissez pas votre père, toutes les trois ! Judith, tu es une ingrate. Ce que je peux vous affirmer, c’est qu’il ne fait pas semblant d’être affecté par la maladie de Madame. Si jamais elle mourrait, une partie de son cœur partirait avec elle, car votre père tient à votre mère plus qu’à toute autre personne. »
_ « Tu voudrais dire que Père aimerait Mère… par amour ? » demanda Oscar, l’air peu convaincu.
_ « Oh, je sais, cela vous paraît peu vraisemblable. Votre père a toujours été un homme froid, austère et fier devant vous trois, son apparence laisse peu de place à une grande sensibilité, mais je l’ai connu alors qu’il n’avait que huit ans et votre mère sept… »
_ « Vraiment ? Mais il est vrai que tu as servi la maison des Laborde depuis longtemps ! » S’exclamèrent-ils en chœur.
_ « Grand-mère, parle-nous de Père et de Mère dans leur jeunesse, s’il-te-plaît ! » implora Maude en esquissant un sourire curieux.
_ « Dans ce cas, montons au grenier, je vous montrerez certaines choses secrètes… »
 
Tous gravirent l’escalier en colimaçon aux marches courtes et mal taillées et ils se rendirent devant une porte en bois dur qui tombait en miettes et qui laissait se faufiler quelques rayons orangés et dorés du soleil. Grand-mère introduit la clef dans la serrure et la porte s’ouvrit lentement laissant le soleil baigner tous ces visages ébahis devant cette salle poussiéreuse.
_ « J’ignorais qu’il existait une telle pièce ici ! » s’exclama Oscar, les yeux écarquillés.
_ « C’est parce qu’elle renferme beaucoup de souvenirs que le Général n’a jamais voulu qu’on y pénètre. » répliqua Grand-mère en faisant un peu la poussière autour.
_ « Regarde, Maude ! Il y a une viole ici, une très belle viole… » fit Judith en caressant le bois de l’instrument avec délicatesse.
_ « A qui a-t-elle appartenu ? » demanda Maude en inspectant le manche.
_ « A votre mère. »
_ « Mère jouait de la viole ? » s’écrièrent-ils en chœur.
_ « Je vais tout vous raconter, asseyez-vous mes enfants… »
 
 
 
Ma famille avait toujours servi la Maison des Quetpée de Laborde. Cette famille nous avait toujours traités avec égard et nos gages permettaient de faire vivre la famille éloignée qui vivait dans la misère en campagne. J’étais de cette campagne-là mais ma mère me fit venir un jour car la jeune servante de la maison venait de décéder d’une maladie du poumon. Ceci avait également emporté le fils aîné de la famille.
J’arrivai dans une famille plongée dans la douleur et la peine, même si un nouvel enfant venait de naître, une petite fille, votre mère, Louise Marguerite Emilie. Elle était frêle et fragile mais elle dormait bien. Je n’avais que treize ans mais je m’en souviens très bien. Elle naquit dans la grande demeure des Laborde à Paris, cependant, il s’avéra qu’elle ne supportait pas l’air de Paris, elle tombait fréquemment malade et on craignit qu’elle ne partît comme son pauvre frère. Alors ses parents décidèrent de la faire vivre dans leurs terres éloignées de Paris , près de la Gascogne, afin qu’elle restât en vie jusqu’à son mariage.
Le château de Louise était d’aspect vieux, construit de grosses pierres grises, couvert de vigne vierge, mais entretenu par les paysans du coin. Il comportait peu de pièces, juste assez pour faire vivre trois nobles correctement. Louise possédait sa chambre à l'étage : une petite chambre aux dalles rouges et aux murs blancs contre lesquels un lit aux rideaux de velours rouge se collait. De sa chambre, on pouvait apercevoir le verger, le village et le dôme de l’Eglise. En été, les champs de tournesol environnants fleurissaient et donnaient le spectacle d’une mer jaune presque infinie au milieu de toute la verdure des champs de tabac.
Louise passa la grande partie de son enfance seule dans ce château. Ses parents ne lui rendaient guère visite car ils lui préféraient la vie de la Cour. Cependant, ils ne négligèrent pas son éducation On lui envoya un précepteur de Paris pour lui enseigner les mathématiques et l’histoire naturelle, un autre pour les lettres, le grec et le latin dès qu’elle eut sept ans. Louise était une élève appliquée et ses précepteurs ne se plaignaient pas d’elle. Elle manifesta le désir d’apprendre la musique et la peinture. A l’autre bout du village habitait un violiste, disciple du grand Marin Marais qui accepta de lui apprendre les notes, les mesures et le chant. On alla lui quérir un peintre qui lui enseigna l’art de dessiner. Elle était perpétuellement occupée par ses études et s’y adonnait avec joie. Ses précepteurs voyaient en elle un esprit vif et brillant et elle fit rapidement des progrès dans tous les domaines.
Néanmoins, Louise était seule, elle ne connaissait pas beaucoup d’enfants de son âge avec qui s’amuser. Elle ne voyait que les enfants du village de loin à la messe du dimanche et tous la dévisageaient d’un air curieux et moqueur. Pour combattre sa tristesse, elle partait à l’étang qui se situait à une trentaine de minutes du château à pied. Il faisait partie de ses terres. Cet étang était entouré d’un sous-bois et de saules pleureurs. Il avait une forme arrondie et régulière, à l’eau profonde et trouble, peuplée de carpes et de grenouilles qui coassaient à longueur de journée, mêlant leur chant avec celui des grillons. Le matin, la brume surplombait l’étendue d’eau et il semblait qu’il était hanté par un esprit parfois, mais pendant l’après-midi, il scintillait comme des joyaux, arrosé par le soleil. Louise partait l’après-midi en emmenant un livre à étudier au bord de l’eau. Elle aimait cet endroit à la fois mystérieux et magnifique. Elle paraissait être heureuse près de ces eaux noires et s’imaginait des contes autour de ces saules et de ces grenouilles. Je l’accompagnai jusqu’à ses sept ans, ensuite elle préféra plutôt rester seule.
 
Un après-midi, alors que Louise n’avait que huit ans, elle partit seule au bord de l’étang. Elle avait l’habitude d’emmener avec elle quelques miettes de pain à donner aux carpes, et alors qu’elle les jetait dans l’eau, elle aperçut un jeune garçon qui l’observait. Il s’approcha d’elle et la dévisagea d’un air hautain. Il était élégamment vêtu d’une chemise blanche et propre et d’un jabot correctement plié. Son pantalon bleu roy relevait la couleur bleue et pénétrante de ses yeux.
_ « Mademoiselle, il est peu prudent de rester seule auprès de ces eaux ! » lui dit-il sur un ton altier.
_ « Je le sais, monsieur. »
_ « Mais alors, pourquoi restez-vous ici ? »
_ « Avant que vous n’arriviez, personne ne me l’avait jamais reproché. »
Le jeune garçon se sentit soudainement mal à l’aise et ne sut quoi lui répondre. Louise restait les yeux rivés vers les poissons qui accouraient en masse pour gober une ou deux miettes.
_ « Que regardez-vous si intensément ? » demanda le jeune garçon.
_ « Deux carpes sont en train de discuter ensemble, je les écoute. »
_ « Ha ha ! Les poissons ne parlent point ! Vous vous moquez ! »
Louise se releva l’air décidé et le fixa intensément.
_ « Si vous ne me croyez point, jugez vous-même monsieur ! »
Le jeune garçon s’agenouilla et se pencha vers l’amas de poissons en fronçant les sourcils de ne rien voir.
_ « Vous m’avez trompé, il n’y a rien de semblable. »
_ « Penchez-vous davantage, monsieur, vous les entendrez peut-être. »
Il se pencha tellement qu’il en tomba à l’eau. Tous ses vêtements propres furent mouillés et quand Louise le vit enlever de ses cheveux bruns des herbes hautes de l’étang, elle ne put s’empêcher de rire aux éclats.
 
Oscar, Maude, Judith et André se mirent subitement à éclater de rire mais Grand-mère les reprit.
 
Alors que je marchais sur le chemin menant à l’étang, je vis Louise en compagnie de ce jeune homme. J’accourus et le vit trempé jusqu’aux os. Je le sortis de l’eau et commençai à gronder Louise qui rétorqua :
_ « Ce monsieur a cru que deux poissons parlaient et il s’est malheureusement trop penché ! »
Le jeune homme avait le visage rouge de honte et baissait la tête pour se cacher de sa crédulité.
_ « Présentez vos excuses, mademoiselle ! »
_ « Pardonnez-moi monsieur de vous avoir trompé ! J’espère que vous ne m’en tiendrez pas rigueur ! »
Le jeune homme s’enfuit sans lui répondre.
 
Le dimanche de la même semaine, j’emmenai Maude à la messe du village. Comme d’habitude, elle se plaça sur les premiers bancs, ceux réservés aux nobles et aux fermiers généraux. Quel ne fut pas son étonnement lorsqu’elle vit assis sur l’autre rangée le jeune garçon tombé dans l’eau ! A côté de lui se tenait un autre garçon plus âgé, de fière allure, aux cheveux blonds, vêtu d’un beau costume à la française fait de soie grise, de bas blancs et portant des souliers noirs lustrés. Le jeune garçon aperçut Louise et se cacha de son regard. Celle-ci fut déçue de le voir fuir d’elle. Alors elle se mit à prier Dieu afin qu’il lui pardonne son inconduite. Au sortir de la messe, Louise chercha le jeune garçon mais celui-ci était déjà parti. Elle revint au château, dépitée.
Durant l’après-midi, elle se remit en route vers l’étang avec son âne pour compagnie. Lorsqu’elle arriva, elle vit le jeune garçon jeter des morceaux de pain aux poissons. Elle accourut vers lui.
_ « Monsieur, pardonnez mon inconduite ! Je le regrette ! » Supplia-t-elle en s’inclinant.
_ « Relevez-vous, mademoiselle, je suis le seul couvert de honte et ma naïveté m’a trahi ! Je vous ai déjà pardonné ! »
_ « Pourquoi m’avoir fui à la messe ? »
_ « Mon père était pressé de repartir sur nos terres près de Versailles. »
_ « Vous connaissez Versailles ? »
_ « Oui, mon père est au service du Roi ! »
_ « Vraiment ? Et quel est votre nom ? »
Le jeune homme réfléchit un moment. Si jamais il révélait ses titres, elle pourrait avoir l’occasion de le calomnier.
_ « François ».
_ « François ? Est-ce là votre seul nom ? »
_ « Oui. »
_ « Alors le mien est Louise. »
 
Depuis ce jour et pendant deux ans, Louise et François se sont côtoyés au bord de cet étang. Tous les jours ils se rencontraient pour jouer et discuter longuement. Je ne pouvais les empêcher, car je me réjouissais de cette amitié. Pendant ces deux ans également, le frère de François, Grégoire, vint aussi s’amuser avec eux ou alors s’entraînait avec son frère à l’escrime, sous les yeux curieux et intéressés de Louise. Ils lui racontaient avec une vive passion les histoires de champs de bataille, la vie à Versailles, et elle les écoutait avide de curiosité. Parfois aussi, ils partaient dans le champ de tournesols voisin pour se cacher et ce jeu pouvait durer parfois des heures. Elle revenait au château constamment essoufflée et décoiffée mais heureuse.
Lorsqu’elle eut ses dix ans, François dût repartir sur ses terres près de Versailles car celles-ci n’étaient seulement que celles de son oncle, et il y séjournait parce qu’il aimait y venir. Lorsqu’il fit ses adieux, Louise éclata en sanglots mais il lui fit la promesse de revenir. Pendant quatre ans, Louise retourna dans sa solitude et se replongea dans ses études avec assiduité. A onze ans, elle atteignit la taille suffisante pour lui permettre de jouer de la viole. Son maître de musique lui enseigna son art et il constata son immense talent. Ses doigts filaient comme une anguille sur les cordes, sa main habile tenait l’archer d’une manière légère et douce et elle aimait la musique. Elle jouait dans sa chambre pendant des heures, jusqu’à ce que la nuit tombât, mais ne retournait plus à l’étang, le vide que lui procurait l’absence de François lui était insupportable. Pour oublier son absence, elle partait au verger participer à la cueillette des fruits en été, en hiver, elle se plongeait dans l’étude du latin et du grec tout en jouant de la viole.
 
Au bout de trois années, son maître la trouva si douée qu’il la fit produire à ses côtés lors de petits concerts chez les fermiers généraux et les nobles de la région. Avec un ami claveciniste, tous les trois enchantaient les châteaux où ils se représentaient. Lors d’un bal organisé chez le comte Henri Pélisson de Jarjayes, Louise joua avec son maître à l’habitude, avec sa manière si vive et si douce de vivre la musique. Cependant, elle aperçut au loin un jeune homme qui lui semblait familier : elle manqua de s’étouffer lorsqu’elle reconnut François, qui avait certes changé, mais qui gardait son apparence si fière et élégante. Il avait grandi d’une manière étonnante, ses cheveux avaient poussé et il avait un peu de barbe au menton. Sa voix était devenue plus grave mais n’en était pas pour autant dépourvue de charme. Elle le voyait au loin tenir son tricorne fermement contre son torse, il discutait avec d’autres nobles. Peut-être l’avait-il oubliée ? Peut-être avait-il oublié la promesse qu’il lui avait faite ? Elle n’osa aller lui parler, elle devait être d’une petite noblesse comparé à lui.
Le lendemain, elle partit au bord de l’étang en emmenant sa viole et joua tous les morceaux qu’elle avait interprétés la veille. Elle jouait avec mélancolie et amertume en pensant à François qui ne l’avait pas reconnue. Tout à coup, elle entendit les claquements d’un cheval sur l’allée menant à l’étang. Elle se retourna et vit François seulement vêtu d’une chemise blanche et d’un pantalon noir aux allures usées. Il se précipita vers elle et s’agenouilla en lui déposant un baiser sur la main. Il se releva d’un air enchanté à la vue de Louise. Elle aussi avait changé. Ses cheveux avaient poussé et elle se les coiffait en diadème. De longues anglaises châtain retombaient sur ses épaules blanches, recouvertes d’un fichu par moment. Son corps s’était arrondi et elle ressemblait de plus en plus à une jeune femme.
_ « Louise, que vous avez changé ! »
_ « Et vous, François, votre corps semble s’être endurci et votre voix a une tonalité plus grave ! »
_ « Je suis resté quatre ans à Paris à l’Ecole militaire pour apprendre à devenir un dragon du Roi. J’espère devenir un jour général des dragons du Roi ! »
_ « Je souhaite que votre vœu se réalise, monsieur ! »
_ « Vous jouez de la viole à présent ? J’ai entendu votre musique de loin, elle est fort belle. Pourriez-vous m’en jouer un peu plus ? »
Louise ne se fit pas prier davantage et se mit à jouer comme elle n’avait jamais joué auparavant. Elle était heureuse de retrouver François, son ami et elle était heureuse de lui jouer de la viole, à lui seul, afin qu’il fût son seul juge. Lorsqu’elle cessa, elle constata que François la regardait intensément de ses yeux bleus aux paupières mi-closes comme s’il savourait à le spectacle que lui offrait Louise. Celle-ci se mit à rougir légèrement.
_ « Je vous ai troublée ? Je m’en excuse… »
_ « Je n’ai nulle habitude que l’on m’observe avec insistance. »
_ « Pourtant vous jouez de la viole chez les nobles et fermiers généraux. »
Louise se retourna subitement vers lui, stupéfaite.
_ « Je vous ai entendue hier soir, en fait, je n’écoutais que vous. Je m’excuse de ne vous avoir adressé la parole, mais l’étiquette m’obligeait à me tenir distant de vous. »
_ « Vous n’avez aucune excuse à me présenter, François. Toutefois, j’ai bien cru que vous aviez oublié votre promesse pendant cette nuit. »
_ « Rien au monde ne me l’aurait fait oublier, Louise. Je… dois cependant vous dire que je ne resterai pas longtemps ici. J’ai insisté auprès de mon père pour revenir ici annoncer mon entrée dans les Dragons du Roi à mon oncle. Je repartirai pendant un an encore pour parfaire mon éducation. »
Louise baissa la tête, son sourire s’estompa subitement à l’ouïe de cette triste nouvelle.
_ « Louise, je vous en prie, ne soyez pas triste, je n’aime pas vous voir dans cet état. Une année passe très vite et puis nous pouvons toujours nous écrire mutuellement. »
_ « C’est une très bonne idée ! Ainsi, je recevrai de vos nouvelles, et vous des miennes et lorsque nous nous reverrons, cela sera sans aucun vide entre nous. Je vous félicite pour votre admission, vous devez être très fier de votre réussite !» s’exclama-t-elle en toute jovialité.
_ « J’ai réussi un premier pas en direction de mon objectif de général. Il faut cependant persévérer, c’est ainsi que l’on devient un homme fort et brillant. »
Ils se séparèrent à la tombée de la nuit sur un baisemain. Louise revint au château en ayant retrouvé sa joie de vivre et son espoir de retrouver François le lendemain pendant la semaine qui précédait son départ. La veille de celui-ci, le maître de musique la retint plus longtemps que prévu sur son après-midi et Louise arriva en retard à leur rendez-vous quotidien. Elle s’affola à l’idée qu’il ne l’eût attendu et courut jusqu’à l’étang. A sa grande surprise, elle le trouva assoupi à quelques centimètres de l’eau. Les bras repliés en arrière et lui servant d’oreiller, il semblait dormir profondément. Sa chemise entrouverte laissait apparaître un torse glabre comportant toutefois quelques cicatrices. Son visage dessinait des yeux paisiblement fermés, un nez parfaitement droit et une bouche aux lèvres fines ; et Louise se plaisait à le contempler, avec de l’audace, elle l’aurait sans doute touché mais elle craignait de l’éveiller. Il lui vint subitement à l’esprit l’idée de garder cette image en elle et de la poser sur une toile vierge, de la peindre avec toute l’excitation que lui procurait cette vue.
François s’éveilla, Louise s’excusa de son retard et ils passèrent l’après-midi dans le champ de tournesols voisin à se cacher et à se trouver mutuellement. Depuis le château on entendait les éclats de rires de Louise et celle-ci revint avec les yeux brillants d’excitation et s’enferma dans sa chambre sans manger. François repartit pour Versailles et Louise commença sa toile avec une fièvre et un acharnement sans égal.
Elle s’adonna à sa réalisation pendant deux mois entiers. Elle emportait son chevalet, ses pinceaux et le nécessaire à la confection de ses couleurs jusqu’à l’étang et passait ses après-midi à peindre François tel qu’il lui était apparu en dormant. Son maître de peinture n’eut aucun écho de ce tableau car elle en garda le secret toute sa vie durant. Monsieur votre Père n’en connaît point l’existence. Lorsqu’il fut achevé, elle le plaça contre un mur par terre, afin qu’elle pût le voir en se levant le matin et en se couchant le soir. Dans la journée, elle le cachait sous un drap : elle voulait que cette vision unique de François soit sienne. Elle avait aimé le voir dormir, le voir sans ses yeux troublants ouverts, le voir sans défense, humble mais si attirant. Le soir, alors qu’elle s’enfonçait sous les draps et couvertures de son lit, elle sortait quelques feuilles de papier de son oreiller, un écritoire, de l’encre et une plume et commençait à répondre aux lettres de François que je subtilisais pour elle en me faisant passer comme leur destinataire auprès des autres serviteurs. Je me chargeais également de leur envoi car il ne fallait que cette relation se sût, car elle aurait pu nuire à Louise et François.
 
Pendant cette longue année, Louise continua de s’adonner à la viole, cependant son maître mourut d’une pneumonie. Elle en fut très affectée car elle l’avait connu depuis sa plus petite enfance. De plus, ses parents vinrent lui rendre visite accompagnés d’un médecin. Il ausculta Louise et affirma à Monsieur et Madame de Laborde qu’elle était parfaitement apte à vivre « autour » de Paris mais pas dans la capitale même car elle avait encore un sang peu consistant et fluide. Monsieur et Madame de Laborde reçurent cette nouvelle avec satisfaction et partirent du château en songeant à marier Louise bientôt avec un jeune noble de Versailles. Elle était devenue une jeune femme érudite, talentueuse en musique, calme, réservée et d’apparence très séduisante pour n’importe quel homme fortuné. Il était vrai que Louise avait de magnifiques yeux bleus foncés, une peau naturellement blanche et des lèvres roses et fines. Elle prenait également grand soin de ses cheveux et les coiffait avec élégance et distinction. Elle se mit à porter les robes que lui avait apporté sa mère, elles la rendaient plus adulte et donnaient une touche finale à sa féminité.
 
 
Alors qu’elle s’apprêtait à entrer dans sa seizième année, elle reçut enfin la visite de la personne qu’elle attendait désespérément. François la surprit à lire au bord de l’étang. Il s’approcha sans bruit et lui posa les mains sur ses yeux. Elle n’eut nul besoin de se poser des questions, elle se releva et considéra François. Celui-ci écarquilla les yeux à la nouvelle vue de Louise.
_ « Eh bien, François, où est donc passée votre langue ? Les Dragons du Roi vous l’auraient-ils ôtée ? » Dit-elle en souriant.
_ « Louise, je ne vous aurez reconnue… vous… vous avez tant changé en une année… » Balbutia-t-il en se penchant pour lui donner le baisemain.
_ « Vous de même, François ! Il me semble que votre voix est devenue encore plus grave ! » fit-elle avec un air ironique.
François ne pouvait s’empêcher de considérer la jeune femme qui se trouvait à présent sous ses yeux : il la trouvait gracieuse et séduisante. Jamais auparavant un tel aspect de Louise ne l’aurait frappé ainsi ! Tout au long de l’année, son père l’avait emmené dans différents bals afin qu’il trouvât une jeune femme à son goût. Il en avait rencontré de fort jolies mais à présent, aucunes n’étaient à la hauteur de la beauté de Louise. Il avait presque honte de laisser ressortir son côté masculin et d’oublier l’érudition de Louise. Il mourrait d’envie de la prendre dans ses bras, de l’embrasser mais il jugea le moment peu opportun. Cette fois, ils ne se contentèrent pas de rester au bord de l’étang, ils se promenèrent dans les alentours, s’enfoncèrent dans le sous-bois, en ressortirent puis ils revinrent au lieu de départ en passant par le champ de tournesols. Aucun ne pouvait rester sur place, tous deux étaient bien trop excités par la venue de l’autre et le fait d’avoir marché les avait calmé un peu. Ils se séparèrent bien après la tombée de la nuit et je grondai un peu Louise en la prévenant que ses retours tardifs le soir pouvaient éveiller les soupçons.
 
Le lendemain, ils se retrouvèrent à l’habitude et recommencèrent leur tour à travers le sous-bois, dans lequel ils remarquèrent une petite cabane abandonnée qui avait dû appartenir à un bûcheron, et ils retournèrent dans le champ de tournesols. Ils entamèrent une course effrénée, au milieu des fleurs gigantesques, qui leur éraflaient la peau à mesure qu’ils couraient. Louise finit par capituler et tenta de se cacher, mais François la vit. Elle se remit à courir mais elle trébucha et tomba. Il accourut auprès d’elle mais elle se releva seule et frotta sa robe vigoureusement pour enlever la terre. Lorsqu’ils parvinrent à l’étang, Louise se rinça le visage pour ôter les traces d’éraflures des tournesols et la terre. François l’observait avec un air enchanté.
_ « Vous m’avez trouvé, François ! Vous avez gagné, j’accepte mon gage comme convenu. »
François réfléchit un moment puis s’avança vers elle.
_ « Fermez les yeux, Louise ! »
Elle obtempéra et reçut avec étonnement les lèvres de François contre les siennes.
_ « Ceci est indécent, monsieur ! Nous ne sommes point mariés ! »
_ « Loin est l’indécence puisque je vous aime ! »
Ces paroles soudaines la frappèrent de plein fouet. Aimer était un mot dont elle ignorait bien la signification dans le langage amoureux. François venait de Versailles et était bien plus à l’actualité des mœurs qu’elle. Il lui semblait qu’elle aussi aimait François de la même manière dont il le manifestait. Le baiser qu’il venait de lui donner ne la laissait pas insensible. Alors elle s’approcha une fois de plus de lui et se laissa embrasser une dernière fois avant de repartir au château.
Et ils se revoyaient chaque jour, sans cesse. Parfois, François se faisait plus long à venir pour embraser son impatience et parfois, Louise le lui rendait. Je les voyais de temps en temps marcher bras dessus bras dessous sur les chemins sinueux s’éloignant de l’étang. Louise revenait de ses longues promenades les bras chargés de fleurs et une fois, François lui offrit la première rose du jardin de son oncle, une rose blanche qu’il plaça dans ses cheveux.
 
Tandis qu’ils batifolaient en toute quiétude en Gascogne, ils ignoraient ce qui se tramait derrière eux. Le général Auguste de Jarjayes, le père de François, avait remarqué la jeune violiste des concerts organisés sur ses terres gasconnes. Il l’avait trouvée douce, posée et d’apparence élégante. Lorsqu’il sut qu’elle était la fille des Laborde, il leur présenta sa proposition de marier son fils à leur fille. Ceux-ci reçurent cette offre avec une grande joie car Auguste de Jarjayes était un homme influent à la cour et ils savaient que leur fille aurait des grandes ressources pour vivre. Ils offrirent deux cent mille livres de dot et ensemble, ils décidèrent que le mariage aurait lieu à Maisons, puisque l’air de Paris était néfaste pour la jeune fille. Monsieur et Madame de Laborde se mirent immédiatement en route pour annoncer la nouvelle à Louise.
Entre-temps, le Général Auguste de Jarjayes envoya une missive à son fils afin de le faire rentrer à Maisons. François reçut la nouvelle de ses noces comme un coup de poignard dans le dos. Il n’eut le courage de l’annoncer à Louise et ne resta chez son oncle pendant la journée sans aller à son rendez-vous quotidien. Cependant, il partit le lendemain à sa rencontre, l’air abattu.
_ « Qu’avez-vous François ? Vous êtes pâle et vos yeux sont rouges ! » S’écria Louise à la vue si triste de François.
_ « Je viens de recevoir une triste nouvelle : mon père m’ordonne de rentrer chez moi car il vient de me marier avec une jeune femme. »
Louise écarquilla les yeux. Son visage si rose devint subitement blême. Elle fixait le jeune homme d’un air affligé.
_ « Je suppose que je devrais me réjouir de votre bonheur et je devrais vous féliciter, mais seules les larmes me viennent aux yeux ! »
_ « Croyez que j’en suis autant malheureux ! Je ne connais point cette jeune femme, je ne sais même pas son nom, je sais seulement que ses parents sont fortunés puisqu’ils ont versé deux cent mille livres de dot. »
_ « Peut-être est-ce une jeune femme érudite et d’une rare beauté, peut-être vous plaira-t-elle… »
_ « Louise, nulle autre femme que vous me plaît ! Je ne veux point épouser cette femme ! » s’écria-t-il en la serrant fermement contre lui, « Je dois repartir dans trois jours, passons-les ensemble car je ne veux point perdre ces précieuses heures en votre compagnie ! »
Louise retourna néanmoins dans son château et sitôt arrivée, elle s’effondra sur son lit. Elle ne voulut point manger et je dus lui annoncer l’arrivée de ses parents le lendemain. Cette nouvelle ne la fit pas réagir et elle s’endormit les yeux pleins de larmes sur son lit. L’arrivée de ses parents lui donna le coup final lorsqu’ils lui annoncèrent son mariage avec un riche noble de Versailles : elle s’évanouit. Ils firent rassembler ses effets car elle devait partir le lendemain avec eux. On lui donna la dernière permission de retourner à l’étang où elle retrouva François. Lorsqu’elle l’aperçut, elle défaillit et il la rattrapa de justesse.
_ « Louise, mais que vous arrive-t-il ? »
_ « Mes parents sont venus m’annoncer mes futures noces, comme vous et ils me ramèneront demain à Paris. Dieu nous maudit, j’ai pourtant prié pour que jamais on ne nous sépare mais il semble que tout s’acharne contre nous ! »
_ « Nous nous reverrons plus jamais… je ne peux le croire… » Cria-t-il avec un air profondément ému.
_ « Nous ne pouvons-nous séparer de cette manière, François, je ne veux point vous quitter. »
Elle se blottit contre lui et François lui déposa un baiser sur le front avec autant d’affection qu’il le pouvait.
_ « Retrouvons-nous cette nuit, dans cette cabane de bûcheron dans la forêt ! »
Louise acquiesça et essuya ses larmes. Elle se sépara en courant de François et retrouva ses parents qui l’attendaient pour souper.
_ « Louise, cette histoire d’étang est un enfantillage ! » s’exclama Monsieur de Laborde en avalant sa soupe.
_ « Mais, Père, j’ai toujours aimé cet étang… Aurais-je un jour la chance de revenir ici ? »
_ « Ceci est fort improbable, votre futur époux est un homme qui n’a que faire des étangs et des fleurs, c’est un homme sérieux, fiable et riche ! » ajouta Madame de Laborde.
Louise pensa que sa vie si paisible, rythmée au son de la viole, des coups de pinceaux et des discussions passionnées avec François, était définitivement achevée.
La nuit tombée, alors que ses parents se trouvaient profondément endormis, elle enfila sa capeline et s’échappa du château pour retrouver François au lieu prévu. Ce soir-là, la lune était en croissant et le ciel était abondamment étoilé. Il l’attendait comme prévu en tenant à la main un bougeoir émettant une faible lueur. Louise courut se lover contre lui et il la serra tendrement. Tout deux pénétrèrent dans la cabane poussiéreuse, éclairée par les rayons de lune et la lueur de la bougie. François se mit à embrasser Louise et celle-ci le laissa faire, goûtant chaque minute de plaisir avec délice. Ils se donnèrent l’un à l’autre dans cette cabane pour la première fois. Ils ne voulaient se séparer définitivement et par cet acte, ils venaient de sceller leur amour secret et jamais ils ne pourraient aimer quelqu’un d’autre. Ils se quittèrent alors qu’il faisait encore nuit. Louise partit pour Paris en abandonnant son vieux château pour toujours et François la suivit le lendemain.
 
Elle avait demandé à ce que je restasse auprès d’elle après ses noces, ses parents en furent d’accord. Je l’accompagnai alors pendant son voyage, un trajet long et désagréable qui était une torture effroyable pour Louise. Sitôt arrivée à Paris, elle eut un mal de tête épouvantable, l’air lui était toujours aussi mauvais et elle passa la nuit dans la demeure de ses parents, là où elle était née, dans une chambre inconnue, obscure, où les grillons ne s’entendaient plus, où les senteurs de tabac et de tournesols ne flottaient plus. Seulement pouvait-elle entendre les gens crier dans les rues encombrées et sentir l’odeur nauséabonde d’urine et d’excréments.
Le lendemain, Madame de Laborde aida sa fille à se vêtir convenablement pour son mariage alors que Louise essayait du mieux qu’elle pouvait de retenir ses larmes. Elle avait ébauché un portrait horrible de l’homme qu’elle allait épouser et frémissait à chaque fois que son image lui venait à l’esprit. A sept heures du soir, ses parents et elle montèrent à bord du carrosse qui les conduisaient à Maisons. Lorsqu’ils parvinrent à destination, le château était illuminé et on pouvait voir au loin de nombreuses personnes entrer dans le vestibule principal. Il était bien plus grand que celui dans lequel elle avait vécu.
Louise descendit du carrosse, aidée de son père et se fit accompagner jusqu’au vestibule d’entrée où le Général Auguste de Jarjayes l’attendait. Il fut  surpris par la beauté de la jeune fille, car il ne l’avait vue qu’à l’âge de quatorze ans. Il afficha un grand sourire de contentement. Il la prit par le bras et lui fit monter les marches de l’escalier de marbre du château et la conduisit dans la salle de bal où les nobles piaffaient et attendaient de voir la promise. Le Général fit une entrée retentissante et tous les yeux se tournèrent vers la jeune fille qu’il tenait à son bras. Louise était élégamment vêtue d’une robe à la française à paniers à coudes cousue de tissu de soie verte et de dentelle blanche et comportant des nœuds roses aux manches et sur la poitrine. Ses cheveux avaient été crêpés et montés sur étages, surmontés d’un panache de plumes souples et légères. Tous les regards étaient fixés sur elle, sauf un jeune homme au fond qui restait le dos tourné. François tenait son verre de vin fermement, prêt à le faire éclater. A côté de lui se tenaient son frère Grégoire et son épouse. Il écarta les yeux lorsqu’il vit arriver une jeune fille qui ressemblait étrangement à la jeune Louise qu’il avait connu ; mais plus elle se rapprochait et plus il distinguait les traits de Louise.
_ « Mon frère, je crois qu’il serait temps que vous vous retourniez afin de saluer votre épouse. » murmura-t-il en souriant.
François pose son verre et se retourna lentement en direction de son père. Tout à coup, il écarquilla les yeux, se les frotta longuement, persuadé que l’image de Louise le hantait, mais non, elle était bien devant lui ! Il reconnaissait ses yeux, son nez, sa bouche, ses cheveux châtains et brillants. Il manqua de s’étouffer en la voyant arrivé. Quant à Louise, elle gardait la tête un peu baissée, intimidée par la foule qui la dévorait du regard. Soudain, le Général s’arrêta et elle leva la tête. Quand elle l’aperçut, son éventail lui glissa des doigts, elle secoua la tête et ferma les yeux mais il était bien là, François !
_ « Mademoiselle, je vous présente votre époux, mon fils, François Augustin Rénier Pélisson de Jarjayes. Et vous mon fils, voici votre promise, Louise Emilie Marguerite Quetpée de Laborde. »
Tous les deux se fixaient d’un air hébété, incapables de dire quoique ce soit. Louise fit la révérence, tel sa mère le lui avait dit et se releva. Grégoire donna un coup de coude à son frère pour le faire sortir de sa rêverie et François s’inclina respectueusement. Il la prit par le bras et lui présenta quelques nobles de la Cour de Versailles. Louise s’inclinait à chaque fois sans dire un seul mot à François. Au bout de quelques heures François l’emmena se promener dans le parc du château. Se trouvant assez loin des regards indiscrets, il se retourna vers elle et l’embrassa vigoureusement, la serra contre lui, la caressa. Elle était bien là !
_ « Monsieur, si nous nous étions dit nos titres plus tôt, nous n’aurions pas eu à souffrir de la sorte ! »
_ « Assurément, Louise, mais Dieu a exaucé nos prières et nous a enfin réunis ! Qui aurait pu croire que deux jeunes gens ayant passé leur enfance en Gascogne, sans se connaître vraiment, auraient pu être mariés par leurs parents ? »
_ « Personne, Monsieur, personne. »
 
Quelques mois plus tard, François de Jarjayes était promu Colonel des Gardes-Royales et leur première fille, Eugénie-Marie naissait.
 
* * * * * *
Grand-mère soupira de bonheur en pensant à cette époque déjà lointaine. Judith se mit à éclater de rire, Oscar était révolté et Maude et André rêvaient.
_ « Ha ha ha ! ! Jamais je n’ai entendu une histoire aussi ahurissante ! Ils se sont connus pendant dix ans et jamais ils ne se sont dit leurs titres ! ! J’ai du mal à y croire ! » Dit Judith en essayant de calmer son rire.
_ « Judith, tu me déçois ! Je viens de te raconter ce que tes parents n’ont jamais voulu que je dévoile ! » S’écria Grand-mère énervée par son comportement.
_ « Il y a de quoi ! Quelle honte ! Avoir consommé une union avant le mariage ! » S’exclama Oscar, indignée.
_ « Et alors ? Je trouve ceci très beau, d’autant plus qu’ils se sont mariés par la suite. Au moins, ils s’aimaient ! » Rétorqua Maude.
Tout le monde se tut, connaissant la douloureuse expérience de Maude avec Blaise.
_ « Mais au fait, comment se fait-il que tu connaisses si bien tout ce récit ? » demanda Judith, devenue soupçonneuse.
_ « Comment peux-tu connaître autant de détails ? » ajouta André.
_ « Votre mère me racontait tout ! Elle m’avait mise dans la confidence dès le départ. Nous étions très proches l’une de l’autre ! »
_ « Alors cette viole était celle dont jouait Mère… mais pourquoi l’a-t-elle entreposée ici, dans ce grenier sordide ? Pourquoi n’en joue-t-elle plus ? » Demanda Maude.
_ « Vos parents se sont mis d’accord pour garder toute leur enfance secrète et de la conserver à l’abri des regards dans ce grenier. »
_ « Le tableau de Mère est-il ici? »
Grand-mère se leva et partit dans un recoin sombre de la pièce. Elle sortit d’une large malle, un rectangle enveloppé dans un drap sale. Elle le retira. Judith, Maude, Oscar et André restaient bouche bée. Oscar s’approcha et prit le tableau entre ses mains.
_ « Cet homme est Père ? Je ne peux le croire… »
_ « En effet, il est très beau et il a l’air si calme… » Renchérit Maude.
 
Tout à coup, ils entendirent des cris retentissant dans toute la maisonnée.
_ « Madame n’a plus de fièvre ! Elle est sauvée ! »
Tous les cinq descendirent et se retrouvèrent dans la chambre de Madame de Jarjayes. La vision du Général les choqua un peu après l’avoir admiré sur le tableau de son épouse. Son visage s’était illuminé, la fatigue semblait l’avoir abandonné : il revivait ! Quelques heures plus tard, Madame de Jarjayes ouvrit les yeux. Elle discerna autour d’elle le visage de son mari, celui d’Oscar, de Grand-mère et ouvrit grand les yeux lorsqu’elle aperçut ses deux filles.
_ « Judith, Maude, est-ce bien vous ? » murmura-t-elle d’une voix faible.
_ « Oui, Mère, nous sommes venues vous soutenir pendant votre maladie. A présent, vous êtes hors de danger ! » Affirma Maude en prenant la main de sa mère.
_ « Je ne remercierai jamais assez le docteur Lassonne de vous avoir sauvée ! » s’écria le Général, fou de joie.
_ « Ce n’est pas le docteur qu’il faut remercier mais Judith, c’est elle qui a sauvé Madame ! »
Le Général leva les yeux vers Judith qui le tançait d’un air assez victorieux.
_ « Comment ? Vous… »
_ « Oui, Père ! Je suis l’auteur de la tisane que Mère a bu. Je me doutais que Mère avait fréquenté ou rencontré des généraux ou maréchaux revenus des Amériques. Là-bas, une fièvre a décimé les troupes et ils ont dû la ramener avec eux, peut-être ont-ils été malades eux-mêmes. Un ami de Rodrigue qui a vécu longtemps aux Amériques nous a ramené quelques végétaux dont il nous a précisé leur vertu pour soigner les fièvres. Je les ai amenés ici et demandé à Grand-mère de les faire passer pour une décoction du médecin car j’étais persuadée que vous refuseriez qu’elle en bût. »
Le Général baissa la tête, honteux de son comportement, puis il la releva en affichant un sourire que jamais Judith n’avait vu.
_ « Je vous remercie, ma fille ! »
Judith s’approcha d’Oscar et lui murmura :
_ « Serait-il tombé malade lui aussi pour être devenu aussi aimable ? »
 
Au bout de quelques jours, Madame de Jarjayes quitta son lit. Elle avait la permission de se promener dans le parc du château pendant quelques minutes. Le Général l’emmenait à chaque fois, en la prenant par le bras et ils marchaient côte à côte, lentement. Il la tenait fermement contre lui, de peur qu’elle ne tombât. Elle était seulement vêtue de ses robes de campagne légères qui ne la serraient point. Sa maladie lui avait perdre du poids et elle remettait à nouveau ses robes de jeune fille. Ses cheveux détachés et sa peau rosée lui redonnaient presque l’air de ses dix-huit ans.
Du haut du château, Judith, Maude, Oscar et André les observaient avec amusement.
_ « Cette épreuve a renforcé encore plus leur affection, l’un envers l’autre. » déclara Maude.
_ « Je n’ai jamais vu Père s’occuper ainsi de Mère, j’ignorais tout de ceci ! Finalement, je l’estime et l’admire encore plus. » Ajouta Oscar.
_ « Je suis sûre qu’il serait prêt à croire de nouveau que des poissons discutent dans l’étang ! »
Tous éclatèrent de rire.
 
_ « Etes-vous fatiguée, Madame ? » demanda le Général.
_ « Non, continuons de marcher, je vous prie. »
_ « J’ai bien cru vous perdre pour toujours, comme je l’ai cru quand nous nous étions quittés la veille de nos noces. »
_ « Je suis touchée de votre attention, Monsieur. »
_ « Que ce temps est loin à présent, j’ai peine à le croire. J’ai pris de l’âge, mes enfants sont tous des adultes, mais vous me semblez éternellement jeune. J’ai dû parfois vous causer bien de la peine par ma sévérité et mon orgueil. »
_ « J’ai toujours respecté vos choix et vos décisions. Toutes prennent appui sur la justice et la morale de votre esprit et pour cela, je ne vous contesterais jamais. »
_ « Vous êtes bonne, mais je vais vous avouer pourquoi je suis si sévère avec Judith et Oscar. Je sais que si l’on flatte trop une personne, celle-ci peut devenir orgueilleuse et précieuse, comme les femmes de la Cour de Versailles. Toutes ont l’habitude d’être courtisées et en perdent leurs valeurs. J’ai éduqué Oscar et Judith afin qu’elles ne deviennent comme ses femmes. Je leur ai appris à recevoir une récompense quand on a donné de soi lors de l’accomplissement d’un travail. Elles sont à présent devenues responsables et conscientes de leurs valeurs morales. Malgré son corps de femme, Oscar a su se comporter comme un homme. Elle a été entraînés durement mais à présent, tous les efforts qu’elle a fournis lui sont précieux et la rendent forte. Judith est une enfant difficile et je n’apprécie guère ses idées contre la noblesse, cependant, j’ose dire qu’elle est la plus brillante et intelligente de toutes nos filles. Elle l’a prouvé une fois de plus en vous sauvant. Vous savez, Madame, j’aime toutes mes filles et pour cela, je souhaite que mon éducation leur soit bénéfique et qu’elles sachent qu’on obtient quelque chose seulement avec l’effort. »
_ « Vos idées sont très justes et votre sévérité cache en fait votre amour pour elles. Néanmoins, je n’ai été à la hauteur de vos espérances car je n’ai su donner le fils que vous souhaitiez. »
_ « Il suffit, Madame. Dieu nous a réuni pour la vie, vous et moi, s’il a désiré nous donner uniquement des filles, c’est pour une raison que lui seul sait et je l’approuve. Ne vous torturez plus avec cette idée, Madame. Sachez que je vous aime quand même, Louise. »
Le Général cueillit une rose blanche de la roseraie et la glissa soigneusement dans les cheveux de sa femme.
_ « Retournons au bord de cet étang, François et passons quelques jours dans mon château en Gascogne ! Je vous en prie ! »
Le Général acquiesça et tous les deux rentrèrent dans le vestibule d’entrée où les attendaient Judith et Maude, prêtes à partir.
_ « Partez-vous maintenant ? » s’enquit Madame de Jarjayes.
_ « Oui, Mère. Mon mari m’attend pour l’aider dans son travail. Je me dois de repartir. Souffrez que je me retire. »
_ « Allez, Judith, et sachez que vous êtes à présent la bienvenue à Maisons avec votre famille. »
Judith s’inclina respectueusement et partit. Maude fit la révérence et embrassa la main de sa mère.
_ « Mère, j’espère ne plus jamais vous voir dans ce triste état. Père, permettez que je me retire… »
 
Tous les observèrent partir au loin. Judith prit en selle Maude pour la conduire jusqu’au relais de poste le plus proche. Oscar et André observaient Monsieur et Madame de Jarjayes discuter mais ne pouvaient s’empêcher d’esquisser un sourire en pensant au Général tombé dans l’eau de l’étang. Ils se mirent à éclater de rire lorsqu’il leur dit qu’ils partaient pour la Gascogne.
_ « Pourquoi diable riez-vous ? » demanda le Général.
_ « Pour rien, Père… nous pensions à une histoire drôle… entre deux poissons qui discutaient au bord d’un étang ! »
 





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