Lady Oscar - André

Forum Lady Oscar - La Rose de Versailles - Versailles no Bara - Berusaiyu no Bara - The Rose of Versailles - ベルサイユのばら
 
AccueilPortailCalendrierFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 Souvenirs d’enfance d'Alix

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Nicole
Administrateur
avatar

Féminin Nombre de messages : 1909
Age : 34
Date d'inscription : 31/08/2005

MessageSujet: Souvenirs d’enfance d'Alix   Mar 24 Jan 2017 - 10:00

Souvenirs d’enfance


* * * * *






 
 
Midi venait de passer. Judith, tout en observant le soleil au zénith, essuyait la sueur qui dévalait le long de son visage. Elle avait entrouvert son corsage dans l’espoir de respirer plus facilement dans l’atmosphère étouffante de l’été à Champs-sur-Marne. Elle transpirait de partout, la chaleur envahissait le château entier, en particulier les chambres la nuit, qui devenaient de vrais fours en milieu de journée et conservaient encore la chaleur à la nuit tombante.
Elle mourrait d’envie de sortir s’aérer, mais Rodrigue le lui avait déconseillé. Elle ouvrit donc la fenêtre donnant sur le jardin arrière et inspira longuement l’air plus frais qu’apportait le vent. Tout à coup, elle entendit les chocs de métal et baissa la tête pour apercevoir Rodrigue et Auguste se battre, l’épée à la main. Judith approcha une chaise de la fenêtre et s’assit lentement car son ventre arrondi de six mois de grossesse lui interdisait toute brusquerie. Accoudée sur le rebord de la fenêtre, elle observait avec des yeux rêveurs son mari et son fils ferrailler l’un contre l’autre. L’épée de Rodrigue était plus lourde que celle d’Auguste et il la maniait avec autant d’habileté qu’un gentilhomme avec un fleuret. Cette scène ne lui semblait pas inconnue, elle l’avait déjà vécue quelques temps auparavant.
Plongée dans sa rêverie, elle n’entendit pas venir trois jeunes roturières, chargées de laines et aiguilles qui patientaient avec embarras sur le pas de la porte de la salle à manger. L’une d’elle osa racler sa gorge. Judith tourna aussitôt la tête.
_ « Mesdemoiselles ? Veuillez m’excuser, j’étais plongée dans mes pensées. Je vous en prie, asseyez-vous ! »
Chacune prit une chaise et formèrent un cercle autour de Judith qui saisit son ouvrage en laine entreposé dans une corbeille. Toutes commencèrent à reprendre leur travail.
_ « Vous sembliez bien préoccupée, madame. »
_ « Non, non, Germaine, j’étais un peu perdue dans mes rêves. »
_ « Quels rêves, si cela n’est pas indiscret ? » demanda une autre jeune fille.
_ « A mon enfance, je pensais. En observant mon mari et mon fils jouant de l’escrime, je me suis mise à repenser à de vieux souvenirs d’enfance. »
_ « Quelle a été votre enfance, madame ? »
_ « Vous êtes bien curieuse, Marianne. Mais si vous y tenez, je peux vous la raconter, cela me fera oublier cette chaleur insupportable et ce ventre qui pèse sur mon dos. »
_ « Vous êtes d’origine noble et pourtant vous vivez comme nous, comme des roturiers, cela est pour le moins surprenant, madame. »
_ « Je n’ai jamais adhéré à l’étiquette de la cour ni aux manières de la noblesse. A vrai dire, j’ai toujours tout fait pour les éviter et les repousser. Mon père, le Général de Jarjayes m’a toujours maudite pour mon comportement hostile et rebelle devant les « bonnes manières ». Mais je ne pouvais m’empêcher de faire tout le contraire de ce qu’il m’ordonnait, et ceci pendant toute ma vie. Tout ce que l’on m’a ordonné, je l’ai toujours tourné dans l’ordre contraire. Les seules personnes auxquelles j’ai consenti à les écouter et à leur obéir parfois sont Rodrigue, ma mère et ma sœur Oscar. »
Judith pencha la tête en arrière et ferma les yeux, comme pour laisser venir toutes les images qui résidaient dans sa tête, toute sa vie qui redéfilait sous ses yeux…
 
Judith était née deux ans après une série de trois filles pour le Général de Jarjayes. Sa naissance fut une nouvelle déception pour lui, comme pour ses sœurs. N’ayant cure d’une quatrième fille, il la laissa au soin des nourrices et de l’éducation de Madame de Jarjayes pendant quelques années jusqu’à la naissance d’Oscar. A partir de ce moment, il décida de l’envoyer au couvent afin qu’elle fût la plus éloignée possible de sa créature expérimentale qu’était Oscar.
Mais Judith était astucieuse et possédait de nombreuses ressources. Au moment où la décision fut prise de l’emmener rejoindre ses trois aînées, elle fit semblant d’être malade, en imitant les asthmatiques qu’elle avait rencontrées. Elle prétexta une maladie du poumon qui pourrait lui être fatale si elle ne revenait pas au moins tous les dimanches à Maisons-Laffitte pour le jour du Seigneur. Le Général y consentit, en pensant qu’un jour de la semaine ne pouvait pas trop influencer Oscar à franchir les limites de son éducation.
A partir du jour où Judith fut autorisée à venir tous les dimanches, Oscar ne fut jamais autant emportée dans les méandres du parfait contraire de l’éducation formelle de son père. Lorsqu’André arriva à l’âge de six ans, Judith en avait huit et Oscar cinq. Tous les dimanches après-midi, ils partaient tous les trois en croisade dans les sous-bois environnant Maisons-Laffitte. Ils partaient se battre contre ces hérétiques de poissons de l’étang vaseux, se construisaient d’imprenables châteaux de branchages aux toitures de feuilles mortes et se partageaient les rôles de la même façon : Oscar était le roi courageux, André son compagnon et Judith était leur ennemi. Cette dernière étant de beaucoup inférieure à l’escrime par rapport à Oscar profitait de sa naïveté enfantine en lui faisant tourner le dos pour renverser Oscar et mettre en place son nouveau régime.
L’heure de la messe, étant le moment de prière et de repentir de tous les chrétiens, l’était également pour Judith, Oscar et André. Ils se donnaient à cœur joie à chanter de vive voix les cantiques si bien que le prêtre pouvait entendre leur ferveur depuis l’autel avec enchantement, mais peu à peu, leur voix si fortes se transformèrent en voix railleuses et fausses, car Judith avait lancé le défi à celui qui chanterait le plus faux. Le Général songea même à changer de place, tant les voix infantiles de l’innocence devenaient une véritable torture pour l’oreille et une source de regards embarrassante. Par ailleurs, Judith avait décrété qu’il ne fallait pas avaler l’hostie car elle était le corps du Christ et qu’il devait souffrir à chaque fois qu’on le mangeait, ce qui faisait qu’André, Oscar et Judith, gardaient le précieux morceau de chair du Divin sous la langue ; si bien qu’au bout de quelques minutes, il leur collait si fort que tous les trois finissaient l’action de grâce en grimaces pour essayer de décoller l’hostie avec la langue.
Un dimanche, alors que tous les trois tentaient de prier en gardant leur sérieux, un inconnu s’amusait à tirer les tresses de Judith de derrière. A chaque fois qu’elle se retournait pour le prendre en flagrant délit, il apparaissait dans une profonde concentration, les mains jointes et les yeux fermés. Au bout d’un moment, Judith se retourna et le prit en pleine tentative de crime envers elle. Agacée, elle saisit son missel et lui asséna un tel coup sur la tête qu’il retentit au beau milieu du silence de l’offertoire. Le prêtre, le Général rouge de honte, et toute l’assemblée tournèrent leur regard vers Judith et le jeune garçon à moitié assommé. Judith dit le plus simplement du monde en se retournant:
_ « Je lui ai fait rentrer l’enseignement du Christ dans la tête ! ».
Le Général excédé, emmena sa fille et l’enferma au confessionnal. Les autres nobles et le prêtre, quant à eux, essayaient de garder leur sérieux et de calmer leur envie de rire. A la sortie, on libéra Judith de sa prison et on la présenta devant le jeune garçon peu fier.
_ «Présentez vos excuses, mademoiselle ! » ordonna le Général.
_ « Je ne le ferai point, il m’a troublé dans ma prière en me tirant les cheveux ! » répliqua Judith sur un ton hautain.
L’homme et la jeune femme rondelette aux côtés du garçon s’approchèrent du Général.
_ « Ceci est vrai. Rodrigue, excusez-vous ! Vous devriez avoir honte de votre impiété ! » Demanda la jeune femme en poussant le jeune garçon vers Judith.
_ « Veuillez m’excuser… » Murmura-t-il, tête baissée.
_ « Je vous pardonne, monsieur ! »
Le Général racla sa gorge assez bruyamment pour faire comprendre à Judith la suite.
_ « Je m’excuse de même pour votre tête… » Lâcha-t-elle sous la contrainte.
L’homme à côté de Rodrigue se trouva être son père, le marquis Guillaume de Guérin, et vivait à Champs-sur-Marne, un village à l’est de Paris. Le Général s’étonna de ne jamais avoir entendu parler d’un quelconque Guérin à la Cour, mais il expliqua que depuis toujours, la noblesse de sa famille avait été rudimentaire. La dame était sa jeune sœur qui était une voisine du château des Jarjayes, une veuve qui ne s’était jamais remariée. Les deux familles se séparèrent de manière amicale et sans rancœur, excepté pour les deux jeunes gens qui venaient de se déclarer une guerre périodique, qui n’aurait lieu que tous les dimanches.
 
A partir de ce moment, Judith décida qu’il fallait combattre Rodrigue de Guérin coûte que coûte et enrôla Oscar et André dans ses plans de guerre. Oscar, enchantée par ce nouveau jeu de guerre, proposa de creuser des trous et de poser des pièges pour capturer l’ennemi mortel de Judith. C’est ce qu’ils firent dans le sous-bois proche de l’étang. Leur ancien lieu de croisade était devenu le champ de bataille entre la famille de Jarjayes et la famille de Guérin, car Rodrigue avec l’aide d’un ami, Gauthier, posa également des pièges à tendre à Judith. Au bout de quelques dimanches suivants, le sous-bois était devenu une souricière, creusé de trous recouverts de branchages et de mousse. Rodrigue et Gauthier tombèrent parfois dans les pièges d’Oscar, mais réciproquement. Les tortures que les prisonniers subissaient étaient d’une horreur extrême pour Judith à qui on chatouillait la plante des pieds avec une plume d’oie. Quand ils en venaient aux mains, Judith devenait une vraie tigresse et griffait Rodrigue ou Gauthier avec vigueur et parfois les mordait. En contrepartie, ils lui tiraient les cheveux ou la jetait dans l’étang.
Un jour, le Général emmena en promenade Mme de Jarjayes dans ledit sous-bois, afin de discuter à l’abri des oreilles. Il trouva étrange cependant qu’il y eût autant de feuilles vertes à la surface du sol et autant d’arbres déplumés en plein été. Alors qu’il constatait l’état lamentable des hêtres et des bouleaux, il bascula subitement dans l’un des trous creusés. Madame de Jarjayes le retrouva bloqué jusqu’à la taille dans le trou. Elle l’aida à en sortir et tout à coup, Judith survint dans l’espoir de voir sa proie capturée. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle considéra son père soutenu par sa mère car sa cheville était foulée. Il la gifla par deux reprises et la ramena de force au château pour l’enfermer au cellier. Rodrigue et Gauthier, bien cachés, avaient observés la scène d’un air peu fier. Le Général était tombé dans leur trou, et non celui de Judith. Ils se sentaient coupables du sort de Judith et commençaient à regretter leurs actions envers elle. Ils passèrent le reste de l’après-midi à reboucher les trous et partirent chez la tante de Rodrigue pour expliquer l’affaire. Le marquis de Guérin punit les deux garçons en leur faisant planter des arbres et des fleurs pour sa sœur, mais d’abord, ils devaient aller présenter leurs excuses.
Le Général se retrouvait avec le pied, plongé dans une bassine d’eau froide pour apaiser l’inflammation, tandis qu’Oscar, André et Judith se tenaient tête baissée devant lui.
_ « Maudit enfant ! Mais quel diable vous possède donc ? Creuser des trous dans le sous-bois ! ! Votre mère aurait pu se casser la jambe ! »
Judith ne répondait pas, se sachant dans son tort.
_ « Vous ne reviendrez plus à Maisons le dimanche ! Vous avez entraîné Oscar et André dans vos jeux machiavéliques dans le but de les détourner de mon éducation ! Je ne veux plus vous voir ! Disparaissez ! » Hurla-t-il, fou de colère.
 
Grand-mère conduisit Judith dans le cellier avec peine et l’enferma à double tour, sous les ordres du Général. Quelques instants plus tard, toute la maisonnée savait que le Général était tombé dans un trou creusé par sa fille, ce qui provoquait des éclats de rires dans tout le château. Néanmoins, Oscar et André ne riaient pas du tout et se sentaient mal à l’aise. L’incident était survenu par leur faute également, mais il ne les avait pas punis. Tout à coup, ils virent arriver Gauthier et Rodrigue dans la Cour du château, accompagnés du marquis de Guérin. Grand-mère leur ouvrit la porte et les conduisit devant le Général.
Gauthier et Rodrigue s’inclinèrent très respectueusement devant le Général, qui masqua son pied enflé d’une couverture, pour paraître plus présentable.
_ « Monsieur, Mon ami ici présent et moi-même sommes les responsables de votre foulure. C’est nous-mêmes qui avons creusé ce trou, et bien d’autres encore dans le sous-bois… » dit Rodrigue en fixant le Général droit dans les yeux du haut de ses dix ans.
_ « Pourquoi diable avez-vous creusé ces trous dans un endroit de passage fréquent ? »
_ « Nous avions déclaré la guerre à Judith et nous avions creusé ces trous pour la faire tomber dans nos pièges… » poursuivit Gauthier.
_ « Nous avons rempli ces cavités de terre et avons été punis par mon père. Mais nous sommes disposés à payer le prix de votre entorse. » ajouta Rodrigue.
Madame de Jarjayes aux côtés de son mari lui posa la main sur l’épaule pour lui faire comprendre de ne point les châtier. Le Général céda et remercia les deux jeunes gens, ainsi que leur père. Il fit libérer Judith du cellier et la fit monter à son chevet.
_ « Judith-Louise, vous êtes décidément une enfant dissipée et indisciplinée. Vous conduisez Oscar et André dans des aventures inextricables, vous allez à l’encontre de mes règles et j’ai beau vous punir, vous ne cessez de recommencer… »
_ « Vos camarades Rodrigue de Guérin et son ami sont venus s’excuser auprès de votre père pour avoir creuser dans le sous-bois près de l’étang. » poursuivit madame de Jarjayes.
_ « Je souhaite que vous alliez les remercier ainsi qu’Oscar et André pour leur prévenance et leur courtoisie.
 
Depuis cette mésaventure, les rapports entre Judith et Rodrigue changèrent définitivement. Ils signèrent une trêve pour toujours et au lieu de combattre l’un contre l’autre, ils s’unirent pour  battre Oscar dans leurs jeux de guerre. Rassurée par l’adresse de Rodrigue, Judith avait fait de lui son chevalier servant et son prétendant, tandis qu’Oscar était son ennemi juré et André son fidèle serviteur. Lorsqu’ils étaient épuisés, ils s’allongeaient tous au pied d’un grand chêne du parc du château d’Oscar et Judith en profitait pour mettre au point de nouveaux scénarios avec Rodrigue. Le Général croyait que les bêtises de Judith cesseraient depuis la nouvelle alliance avec le fils du marquis de Guérin, mais il se fourvoya une fois de plus. Judith accumulait les maladresses les unes après les autres : elle faillit mettre le feu au château en voulant construire un bûcher dans lequel elle avait voulu tenter la même combustion que Jeanne d’Arc, elle servit à son père une soupe de sa composition d’après de faux grimoires que lui avait apporté Rodrigue, le résultat fut si infect que le Général se tordit de douleur dans son lit pendant trois jours.
Mais, lorsqu’Oscar eu dix ans, le Général décida que le temps des amusements était terminé et il interdit les visites hebdomadaires de Judith. Celle-ci en fut outrée et profondément affectée. Elle dut présenter ses adieux à sa mère, à Oscar, à André, mais Rodrigue lui promis de venir la voir à l’abbaye dès qu’il le pourrait. Elle partit définitivement pour l’abbaye située rue de Sèvres à Paris, là où ses sœurs et autres filles de nobles logeaient.
Vivre avec d’autres jeunes filles ne l’enchantait guère, elles les trouvaient futiles de se disputer à la moindre occasion. Elles râlaient tout au long de la journée, soupiraient, piaillaient et n’ouvraient la bouche que pour se vanter les titres de leur famille ou imaginer des scénarios à propos d’un riche noble voulant les épouser. En retournant à l’abbaye, Judith réclama une chambre avec vue sur la rue en assurant la sœur hospitalière que ses prières envers le peuple seraient mieux entendues de la sorte. Elle fut placée selon son désir dans une cellule du second étage, la fenêtre donnant sur la rue. Judith y trouva un avantage réjouissant car la fenêtre était à une distance relativement près du sol et le mur de grosses pierres permettait son escalade dans un sens ou dans l’autre en toute facilité. Elle ne tarda pas à signaler à Rodrigue dans un courrier l’état des choses à l’abbaye et surtout n’oublia pas de mentionner les escapades possibles en toute impunité dans Paris. Il ne tarda pas à lui faire signe lors d’un de ses passages dans la capitale, quand son père venait apporter son vin chez des amis logeant dans le quartier. Ils se retrouvaient à discuter, elle depuis la fenêtre, et lui depuis la rue.
 
Ces visites aléatoires durèrent pendant trois ans car lorsque Judith eut quinze ans, Rodrigue, lui, en avait déjà dix-sept et il décida de loger à Paris même pour suivre des études de Droit. Vers les huit heures du soir, Judith s’enfermait dans sa cellule, récitait le Notre Père assez fort pour que les sœurs l’entendissent et se glissait comme une anguille au travers de la fenêtre pour rejoindre Rodrigue qui l’attendait dans la rue.
Il l’emmenait dans sa petite chambre située près du Palais-Royal. On voyait depuis la fenêtre les prostituées s’exhiber pour attirer de nombreux gentilshommes, les marchands circuler, les parisiens assis aux tables des guinguettes à hurler et à injurier les aristocrates… La chambre de Rodrigue ne comportait qu’un lit, une table carrée accompagnée de deux chaises et d’un petit meuble sur lequel étaient posés une cuvette et un large pichet pour la toilette. Les livres de chevet de Rodrigue s’entassaient au pied de son lit et Judith aimait piocher dans le tas pour les lire à l’abbaye le soir. Tous les livres de Rodrigue, étaient, bien sûr, interdits dans l’enceinte du bâtiment, considérés comme les récits sataniques. Les religieuses jugeaient les prostituées également comme des envoyées du diable venues pour tenter les hommes, pourtant Judith trouvait en certaines une compagnie intéressante. Quand Rodrigue désirait étudier le soir, elle partait rejoindre quelques unes qui vivaient en-dessous de la chambre de Rodrigue pour parfaire surtout son éducation sexuelle, la CHOSE dont on ne parlait jamais avec les religieuses.
Judith se régalait de ces escapades nocturnes chez Rodrigue, qui l’hébergeait sans mot dire, qui semblait s’être renfermé depuis son départ définitif du château de Maisons-Laffitte. Il travaillait beaucoup et passer son temps plongé dans les livres dans la semaine, le samedi et le dimanche, il rentrait aider son père à Champs-sur-Marne. Il ne souriait presque jamais, mangeait peu et vivait d’instruction. Cependant, il sortait parfois le soir pour s’immiscer dans les salons parisiens dans lesquels il s’exprimait fort bien et venait pour rencontrer des gens d’esprit.
Judith aimait plus que tout aller dans les salons de madame du Deffand ou de madame Geoffrin, les plus réputés. Elle s’habillait élégamment pour l’occasion, se poudrait, se coiffait ainsi que Rodrigue qui acceptait de porter une perruque seulement pour ces soirées-là. Le tout Paris se retrouvait dans ces salons, pas seulement des nobles, on y trouvait des roturiers très instruits qui faisaient part de leurs dernières découvertes, des artistes aussi venaient pour exhiber leurs œuvres. Rodrigue et Judith rencontrèrent Pierre de Beaumarchais ainsi, avec qui ils tissèrent rapidement des liens d’amitié. Voltaire également s’intéressa à Rodrigue et surtout aux vignes de son père, devenues célèbres pour leur richesse. Judith n’avait pas trouvé meilleur moyen pour briser la glace avec le célèbre philosophe que de renverser une tasse de chocolat sur sa veste. Celle-ci, ne sachant pas qui il était, s’excusa et lui proposa de lui nettoyer sa veste. Rodrigue avait préalablement pris le soin de se cacher derrière un meuble, couvert de honte par le comportement pour le moins embarrassant de Judith. Voltaire fut surpris de la proposition de la jeune fille qui avait l’air décidé à laver sa veste.
_ « Quel est votre nom, mademoiselle ? »
_ « Je me nomme… »
Tout à coup, Judith se mit à réfléchir. Si jamais on savait que la fille du Général de Jarjayes traînait dans les salons, elle ne pourrait plus jamais sortir de l’abbaye.
_ « Je me nomme Judith-Louise de Guérin. » affirma-t-elle, sans l’ombre d’une hésitation.
Rodrigue, rouge de confusion, se tapissait de plus belle derrière la grande armoire. Elle avait osé mentionner son nom !
_ « Vous êtes la fille du marquis de Guérin ? » demanda un jeune noble.
_ « Je suis sa nièce et je suis la cousine de Rodrigue de Guérin. »
_ « Vous seriez disposée à nettoyer cette veste… comme une vulgaire domestique ? » demanda Voltaire, intéressé.
_ « Si vous préférez le faire vous-même, je n’y vois pas d’inconvénient. En savonnant bien, la tâche disparaîtra. J’ai remarqué que les blanchisseuses le faisaient elles-mêmes. »
_ « Vous êtes bien présomptueuse, mademoiselle. Vous vous intéressez au peuple, ainsi ? »
_ « Tous les gens m’intéressent, en particulier les roturiers ! Car eux, ils ont un travail ! Et rien dans la vie ne peut être aussi formateur et intéressant que d’utiliser ses mains pour produire. Moi-même, je ne puis rester sans activité, autrement je m’ennuie. Le grand problème des nobles est qu’ils ne travaillent pas et font sans cesse l’expérience de l’ennui qui les pousse à dépenser pour combler leur manque et à prélever au Tiers-Etat… »
Voltaire restait silencieux devant le discours de Judith, atterré par sa facilité à raisonner sur des problèmes économiques qui intéressaient seulement les hommes. Rodrigue sortit de sa cachette pour prendre Judith par le bras.
_ « Mais ne te rends-tu pas compte que tu parles à Voltaire ? » s’écria-t-il, énervé.
Judith écarquilla les yeux et considéra la personne de Voltaire avec étonnement.
_ « C’est étrange… je l’imaginais différemment… peut-être plus grand… »
Rodrigue s’arrachait les cheveux, il s’excusa auprès de l’hôte et partit à grandes foulées dans la rue, en emmenant Judith.
_ « Serais-tu devenue folle ? Tu t’adressais à VOLTAIRE ! ! Tu lui as parlé comme on parle à n’importe qui. »
_ « Je ne vois pas où est le problème ! C’est un homme, comme toi, et je ne lui ai pas manqué de respect, que je sache ! »
_ « Tu as utilisé mon nom ! »
_ « J’étais obligée sinon mon père aurait su que j’allais dans les salons, le tout Versailles l’aurait su et il aurait été la risée de tous les nobles ! »
_ « Tu ne fais pas la part des choses ! Tu ne sais pas te tenir en place ! J’ai honte… »
Judith s’arrêta de marcher, l’air contrarié. Elle se retourna brusquement vers Rodrigue en le dévisageant d’un regard noir.
_ « Puisque je te fais honte, alors, il est inutile que tu me raccompagnes. Je rentrerai seule ! Adieu ! »
Rodrigue ne put l’empêcher de partir, trop ennuyé par la mésaventure avec Voltaire. Il retourna dans sa chambre et se replongea dans ses livres jusqu’à ce que la fatigue s’emparât de lui.
 
Cependant, il se trouva que Voltaire fut très amusé par la personne de Judith et il décida d’aller trouver le marquis de Guérin sur ses terres pour retrouver la jeune fille loquace. Rodrigue se trouvait présent et ne manqua pas de rougir à la vue de Voltaire dans leur salon. Son père ne comprit rien à l’affaire et fit comprendre qu’il ignorait qu’il avait une nièce. Rodrigue lui éclaircit l’esprit en expliquant que Judith avait pris leur nom pour rester dans l’anonymat dans les salons, de peur que son père ne le sût. L’histoire amusa d’autant plus Voltaire qui trouvait Judith bien effrontée et insolente. Celui-ci resta toute la soirée à Champs-sur-Marne à goûter le vin des étonnantes caves du père de Rodrigue et à discuter avec son fils, dont la manière de penser lui plaisait. Il décida de prendre Rodrigue à ses côtés pour lui donner un peu de philosophie. Rodrigue ne pouvait espérer de nouvelle plus réjouissante, lui qui admirait tant l’ironie de Voltaire et le trouvait si audacieux. Mais, par ailleurs, il nota que cette faveur lui avait été permise par l’intermédiaire de Judith dont la séparation avait été brutale entre eux deux. Il décida d’aller s’excuser auprès d’elle.
Il marcha dans Paris jusqu’à la fenêtre de la cellule où logeait Judith et jeta des petits cailloux aux carreaux pour signaler sa présence. Celle-ci apparut et lui jeta un regard si haineux que Rodrigue en baissa les yeux.
_ « Tu daignes rendre visite à celle qui te fait honte ? » dit-elle sur un ton hautain.
_ « Je tenais à m’excuser. »
Judith soupira et se calma. Rodrigue poursuivit.
_ « Je ne suis pas comme toi, je ne suis pas spontané, je n’ai jamais beaucoup de choses à dire aux autres et si je parle, je dissimule mes vrais propos derrière des métaphores et des euphémismes. »
_ « Tu as découvert ceci par toi-même ? » demanda Judith interloquée.
_ « Non, c’est Voltaire qui me l’a dit. »
_ « Voltaire ? »
_ « Il a été si amusé par Judith de Guérin qu’il a désiré la revoir, seulement, il n’a été reçu que par Rodrigue et son père. Ayant longuement discuté ensemble, il a accepté de me prendre à ses côtés pour m’enseigner la philosophie. »
_ « Vraiment ? J’en suis heureuse pour toi ! »
_ « J’ai eu mon Droit. A présent, je vais me retirer d’abord chez Voltaire, puis après je resterai chez mon père. Il devient vieux et ne peut accomplir les tâches seul. »
_ « Cela veut-il dire que tu ne viendras plus à Paris ? »
_ « Pendant six mois, huit mois, je ne sais pas. Mais je reviendrai te voir, et puis… »
_ « Et puis ? »
_ « Mon père et moi désirerions t’inviter à Champs-sur-Marne si tu peux réussir à t’échapper de l’abbaye pendant quelques jours. »
Judith écarquilla les yeux de surprise et de bonheur.
_ « Moi ? Dans ton château ? »
_ « Il n’est pas aussi richement meublé et orné que celui de Maisons, mais il est assez confortable et… »
_ « C’est la proposition la plus attentionnée que je n’ai jamais reçue de quelqu’un pour se faire pardonner ! Je donnerai n’importe quoi pour venir ! »
_ « Il faudrait que tu viennes en Juin car nous célébrons Saint Anselme, le patron de notre village. »
 
Judith nota minutieusement l’invitation dans sa mémoire et, pendant les longs mois sans Rodrigue, elle ébaucha de nombreux stratagèmes pour pouvoir s’échapper de l’abbaye pour au moins trois jours. Elle finit par annoncer à la Mère Supérieure qu’elle désirait faire une retraite dans sa chambre pendant trois jours pour prier Dieu et réfléchir sur l’état du monde. Devant une ardeur si surprenante de la part de Judith à la prière, la Mère Supérieure crut qu’enfin elle avait retrouvé le droit chemin et lui donna sa bénédiction chaleureusement.
Rodrigue vint la chercher comme à l’habitude devant la fenêtre, non étonné de la voir partir de l’abbaye pour trois jours, car il la savait ingénieuse. Ils partirent en carrosse jusqu’à Champs-sur-Marne. Le voyage paraissait relativement long pour Judith qui mourait d’impatience de visiter les terres des Guérin. Elle se crispait, parlait vite, jouer avec n’importe quoi entre ses mains, jusqu’au moment où Rodrigue lui présenta la première vue de Champs-sur-Marne : un petit village paisible blotti au milieu des champs qui l’enveloppaient d’un manteau de verdure dorée et violette. Judith eut tôt fait de comprendre pourquoi on avait affecté le mot « champ » au village. Ils arrivèrent au château de Rodrigue peu de temps après. Il était plus petit que celui de Maisons, d’allure plus fragile mais pourvu d’une certaine fierté. Les vignes qui poussaient tout autour semblaient lui donner les airs d’un géant surveillant les alentours, les deux ailes du château ressemblant à deux longs bras.
Ceux du père de Rodrigue accueillirent Judith avec chaleur et affection. Il les avait attendus sur le seuil de la porte en allant et venant sur le sol marbré du vestibule d’entrée. Rodrigue lui avait tant parlé de Judith qu’il lui était devenu difficile d’attendre sa venue dans le calme. Il l’embrassa vivement, comme on embrasse un ami qui revient d’un long voyage et demanda à son fils de la conduire dans la chambre d’hôte.
Cette chambre d’hôte se trouva être justement à côté de celle de Rodrigue, au premier étage. Le couloir principal était grand et large, percé de portes menant soit aux chambres, soit à des salons. Beaucoup de ces pièces avaient été abandonnées depuis longtemps, lui expliqua Rodrigue, car la famille de Guérin s’était amenuisée au fil des années. Son père n’avait eu qu’un enfant, alors beaucoup de chambres étaient devenues superflues. Seules étaient entretenues la chambre de Rodrigue, celle destinée aux hôtes et la bibliothèque. Judith déposa ses affaires dans une pièce vaste, richement meublée, aux murs ornés de peintures et de lustres. Les meubles eux-mêmes étaient faits de bois d’Orient, le lit à baldaquin recouvert d’un dessus de velours, les tapis de Perse, tous donnaient à la chambre une dimension royale. Par la suite, Judith s’étonna à la vue de celle de Rodrigue, simple, petite, sans ornements, sans bois précieux, seulement un lit sans baldaquin, un secrétaire, quelques tableaux, et des livres traînant dans tous les coins.
_ « Je n’ai nul besoin de ces ornements ! Dans cette chambre, je dors, alors, des meubles, des lustres… ils ne me seraient d’aucune utilité ! »
Curieusement, la chambre de Rodrigue plut davantage à Judith. Elle était plus intime et ressemblait davantage à celle qu’elle s’était imaginée pour lui. Celui-ci lui présenta la bibliothèque de la famille où s’entassaient sur d’immenses étagères des manuscrits, des mémoires, des livres, des manuels sur toute la longueur des murs. Deux échelles étaient calées contre ceux-ci pour permettre d’atteindre les ouvrages les plus hauts placés et une table entourée de deux chaises servait de lieu d’étude au centre de la pièce. Judith était aux anges ! Une pièce remplie de livres ! Un paradis pour l’imagination et la connaissance enfin à sa portée. Elle l’enviait d’avoir un tel temple du savoir chez lui, elle comprenait à présent pourquoi ses connaissances étaient si vastes. Dans cette bibliothèque, on pouvait sans doute trouver tout ce qui devait se savoir dans le monde !
 
Ils descendirent pour le souper, à l’ouïe de la clochette tintante. Le père de Rodrigue se tenait debout en tête de table devant son couvert disposé sur la longue table de la salle à manger. A ses côtés se trouvaient ceux de Judith et de son fils. Il fumait sa pipe tranquillement et souriant sous sa barbe grise et touffue.
_ « Excusez-nous, Père, je lui montrais la bibliothèque. »
_ « Asseyez-vous ! Asseyez-vous ! Il paraît, ma chère Judith, que vous aimez lire… »
_ « Oh oui ! Je voue une grande passion à la lecture car les livres traitent de toute matière et je m’intéresse à tout, absolument tout ! »
_ « Vous êtes une jeune femme très spontanée dans vos propos, c’est une bonne qualité. J’aime les gens qui expriment leurs idées sans les masquer sous un voile d’hypocrisie. »
_ « C’est pour cette raison que vous n’êtes jamais venu à Versailles ? »
_ « Je vais vous faire une confidence mon enfant. Ma famille, mes ancêtres ne se sont jamais pliés aux exigences du Roi et même Louis XIV et son Versailles n’a pas réussi à nous faire venir. »
_ « Pourquoi donc un tel mépris envers la royauté ? Vous êtes noble et… »
_ « Je ne suis pas vraiment un noble, je suis plutôt un commerçant, un passionné de vignoble qui veut créer un produit raffiné et onctueux. »
_ « C’est un projet passionnant ! En somme, vous préférez vous adonner à la production de vin plutôt que de bailler à la Cour comme les nobles de Versailles. »
_ « On te montrera demain les vignes et les caves du château, et la manière de déguster un vin. » dit Rodrigue.
_ « Parce qu’il y a une manière ? »
_ « Bien sûr ! Le vin est le nectar de Bacchus, la boisson qui enivre, qui excite les sens, cela se traite avec respect et manière. » Poursuivit le père de Rodrigue.
Judith garda les yeux écarquillés pendant tout le repas, en une soirée, Rodrigue et son père lui avaient fait connaître beaucoup de petites choses qui ne demandaient qu’à être développées et approfondies. Judith raconta également ses mésaventures au couvent, rappelait les vieux souvenirs d’enfance qui provoquaient le rire du père de Rodrigue. Après, elle s’étonna fortement en voyant Rodrigue enlever les couverts de chacun pour les plonger dans une bassine d’eau savonneuse. Son père lui expliqua que depuis la mort de son épouse, ils s’étaient pris en charge seuls. Ils embauchaient rarement des domestiques car ils préféraient se servir eux-mêmes. Ils s’étaient reclus, enfermés dans ce château, ce qui avait permis à cette grande complicité entre Rodrigue et son père de naître. Pour cela, elle l’enviait encore. Elle n’avait jamais eu la moindre complicité avec un adulte, excepté avec sa mère par moment, mais Rodrigue et son père paraissaient deux grands amis de longue date ; Rodrigue le vouvoyait par respect, son père le tutoyait par affection. Judith se sentait intruse dans leur monde car des choses lui échappaient dans ces regards que l’un et l’autre s’adressaient.
Guillaume de Guérin avait pour habitude le soir, soit de recevoir quelques amis du village qui travaillaient avec lui à la brasserie, soit de passer quelques heures à jouer du clavecin. Comme il avait prévu la venue de Judith, il avait renoncé aux visites pour s’engouffrer dans les méandres des notes plaintives du clavecin. Marin Marais, Bach, Couperin, il jouait les mélodies qui lui venaient à l'esprit. Son fils l’écoutait, les yeux mi-clos, accoudé sur le guéridon près de la cheminée éteinte. Les notes qui émanaient de l’instrument semblaient être codées, et Judith s’énervait de ne point pouvoir les entendre avec la même oreille que Rodrigue. Cette léthargie dans laquelle il paraissait s’enfoncer la dérangeait. Elle ne supportait pas qu’il eût accès à un plaisir qui lui était refusé d’office. Avec Rodrigue, elle voulait tout partager, les échecs, les bonheurs, les connaissances et surtout le plaisir. Soudainement, elle nota que la conception de ce dernier lui était étrangère car elle n’avait jamais vraiment connu un plaisir partagé avec lui. Il possédait les siens, qui étaient totalement abstraits pour elle, et elle, n’en avait pas, sauf peut-être le fait de déguster certaines pâtisseries, qui laissaient Rodrigue indifférent. Elle sentait cette absence de plaisir comme un vide en elle, une barrière qui l’empêchait d’être en symbiose avec lui,, mais elle ne voyait guère de moyen pour la franchir, puisque les plaisirs habituels que les nobles s’offraient atteignaient guère Rodrigue.
 
Lorsque onze heures sonna à la vieille horloge de la salle à manger, Judith prit congé de ses hôtes, devant se coucher tôt pour la fête de demain, la première à laquelle elle allait assister. Toute rayonnante, elle monta les marches de l’escalier jusqu’à sa chambre. Rodrigue se retrouva seul avec son père.
_ « Elle est charmante ! Très vive, très joyeuse, cela faisait longtemps que je n’avais autant ri… Je comprends à présent pourquoi Voltaire l’a trouvée amusante ! Depuis combien de temps vous connaissez-vous à présent ? »
_ « Un peu plus d’une dizaine années, Père. »
_ « Eh bien, vous êtes des amis de longue date ! Presque autant qu’avec Gauthier ! »
_ « Mais cela fait fort longtemps que je ne l’ai vu. Nous avons grandi ensemble en tant qu’enfants, mais il est parti et nous n’avons pas passé notre adolescence côte à côte. »
_ « Judith est une jeune femme très bien pour toi. »
_ « Plaît-il ? » demanda Rodrigue, quelque peu rougissant.
_ « Elle est d’une nature vive, spontanée, elle s’exprime avec aisance, sans bredouiller, parfois un peu trop vite, mais elle est honnête dans ses propos et s’intéresse à tout. Elle est érudite et à l’écoute des autres. »
_ « Ma foi, cela est vrai. »
_ « Elle te serait d’un grand soutien, mon fils. Je suis vieux à présent, mes yeux sont fatigués, mon corps est brisé par le travail accompli pendant toutes ces années. Un jour, tu prendras ma place et les gens du village attendront de toi ce qu’ils ont eu l’habitude d’avoir avec moi. Il faudra que tu t’intéresses à eux, à leur travail, à leurs problèmes, que tu leur parles, c’est ainsi qu’on gagne l’estime et le respect des gens, en les écoutant et en les conseillant. Il ne faut jamais les repousser. Rodrigue, tu es un jeune homme vigoureux, brillant et instruit, mais tu es réservé et renfermé dans tes lectures et connaissances, tu parles peu. Peut-être est-ce un peu de ma faute, mais quoiqu’il en soit, tu devras apprendre à gérer l’ordre du village. Judith, par sa présence, t’apprendra à être beaucoup moins timide et à t’exprimer clairement. Toi, en revanche, tu lui apprendras à se contenir, à être moins exubérante qu’elle l’est actuellement. »
_ « En somme, Père, vous désirez que je l’épouse ? »
_ « Oh non, mon fils, non. Tu es libre de tes décisions, je ne te pousserai jamais à appliquer mes volontés. Je tenais seulement à te faire savoir ce que je pense de cette jeune fille. »
_ « Je vous remercie, Père, permettez que je me retire dans ma chambre. »
D’un petit hochement de tête, son père le laissa partir d’un air assez amusé et dubitatif devant le comportement de son fils. Il savait que l’invitation de Judith n’était pas anodine. C’était Rodrigue lui-même qui en avait eu l’idée. Il désirait avoir l’opinion de son père sur Judith avant de tenter quoique ce fût. Il se leva lentement en poussant un long soupir et se demanda :
_ « Pendant combien de temps feront-ils chambre à part ? »
Il esquissa un petit sourire et se mit lentement en marche jusqu’à sa chambre, située dans une pièce annexe à la salle à manger.
 
Rodrigue, une fois dans sa chambre, décida de remettre tous les livres éparpillés sur le sol dans la bibliothèque, il les ramassa et les déposa sur les étagères où leur place était marquée par un vide. Alors qu’il revenait, il s’aperçut que la porte de la chambre de Judith était entrouverte. Il s’approcha et discerna par la fente le dos dénudé de la jeune fille se déshabillant. Cette vision eut l’effet d’un choc, il se mit à avoir chaud, à trembler et frappa à la porte en essayant de dissimuler son malaise. Judith ouvrit entièrement la porte, vêtue d’une longue chemise de nuit blanche, ornée de dentelle au col et aux manches, froissée mais présentable.
_ « Qu’y-a-t-il Rodrigue ? »
_ « Je suis simplement venu m’assurer que tout te convenait. »
_ « De quoi me plaindrais-je ? Tout est parfait ! »
_ « Alors, je te souhaite une bonne nuit. »
_ « Cela faisait des années que l’on ne me l’avait souhaité… Bonne nuit, Rodrigue ! »
Tous les deux se séparèrent et se glissèrent sous les draps de leur lit respectif. Dans l’obscurité de la nuit, Rodrigue songeait au dos de Judith, un dos aux deux lobes parfaits qui brillaient à la lueur des bougies. Il sentait venir en lui une sensation nouvelle qui le rendait fiévreux. Il savait que Judith lui plaisait pour son habile capacité à raisonner, son érudition, sa spontanéité, mais il se rendait compte qu’elle lui plaisait aussi pour son corps. Rodrigue se retourna brutalement sur son lit. Il était en train de céder à une passion qu’il avait refoulée depuis longtemps : la passion par le sexe, celle que Platon jugeait comme facteur de tromperie, d’illusion et d’ignorance, celle qui était éphémère et ne durait jamais. Rodrigue refusait de croire que l’affection qu’il portait à Judith ne pouvait durer par une simple passion. Il décida de renoncer à ses idées obscènes et de ne penser uniquement à ce qu’il ferait demain avec Judith.
 
Le lendemain, Rodrigue et Judith se levèrent tôt tous les deux. Ils retrouvèrent Guillaume de Guérin au bas des marches alors qu’ils s’apprêtaient à descendre.
_ « Laisse-moi m’occuper des derniers préparatifs, Rodrigue ! Emmène Judith se promener dans les vignes, aux alentours ! Vous me rejoindrez vers neuf heures sur la place ! »
Rodrigue ne se fit pas prier et emmena la jeune fille au milieu des grappes encore vertes. Ils traversèrent les vignes pour arriver plus vite au centre du village. Il expliqua pendant ce temps que la fête de la Saint Anselme ressemblait davantage à une foire qu’à une fête de village car de nombreux étrangers y assistaient pour acheter du vin, des produits locaux, des pâtisseries de la région. Des marchands étrangers venaient aussi à Champs-sur-Marne pour vendre leurs denrées. Il souligna que son père était à l’origine du déterrement de cette vieille coutume oubliée depuis longtemps ; car il voulait que le commerce soit la ressource principale du village et une foire permettait aux marchands de vendre beaucoup.
Judith l’écoutait attentivement quoiqu’excitée à l’idée d’assister à la foire. Elle apprit qu’un banquet aurait lieu, ainsi que des danses et pour terminer un grand feu de joie. La perspective s’annonçait merveilleuse pour elle. Ils arrivèrent à ladite heure et retrouvèrent Guérin en train de discuter avec une poignée de marchands. Les échoppes étaient montées et on commençait déjà à commercer. De nombreux carrosses étaient parqués dans un champ voisin, des nobles étaient eux-mêmes venus pour acheter leur vin. La place était déjà bondée, on circulait difficilement car des grappes de personnes s’agglutinaient devant chaque échoppe pour regarder ou goûter.
Rodrigue et Judith finirent par se séparer dans la foule. Elle regardait chaque étalage avec des yeux dévorant leur contenu. Elle avait emmené avec elle deux louis pour lui permettre de pouvoir à certains achats au cas où. Elle aperçut des gens du cirque, des jongleurs, des cracheurs de feu au bout de la foire, devant lesquelles les enfants et certains adultes étaient amassés. Elle assista à leur spectacle avec attention et à la fin, elle vint trouver un jongleur pour lui demander de lui apprendre à manier les boules comme il le faisait, monnayant quelques pièces. Au bout d’une trentaine de minutes, elle savait jongler avec trois oranges. Elle discuta longuement avec les habitants des roulottes et les questionna sur leurs voyages avec avidité, tellement heureuse de rencontrer de nouvelles personnes, des gens qui différaient des nobles et des ecclésiastiques. Puis elle prit congé en les remerciant chaleureusement de leur enseignement et repartit dans la foire examiner les étals. Elle s’enticha d’une vieille femme et de sa nièce qui vendaient des eaux parfumées. Celles-ci venaient du Sud de la France, de Grasse et avaient pour habitude de participer aux foires pour vendre les produits fabriquées dans leur village. Judith sentit tous les parfums avec plaisir et se décida pour un flacon d’eau de fleur d’oranger, senteur qui lui rappelait le Sud de la France dont lui parlait sa mère quand elle était petite, mais aussi l’Espagne de ses rêves, l’Italie…
Le soir tomba rapidement, les commerçants commençaient à ranger leurs étalages, tous satisfaits de leurs ventes, les nobles repartaient et on préparait le banquet. Judith s’était assise car ses pieds la faisait souffrir, tant elle était restée debout et avait marché dans  la foire. Elle n’avait plus vu Rodrigue ni son père depuis midi et s’en inquiétait. Boitant légèrement, elle s’approcha de la table où étaient disposés de nombreux plats aux fumets appétissants. Elle sentait la salive remonter à sa bouche avec un plaisir non dissimulé. Des viandes rôties, des pâtés, des galettes, des gâteaux, des tartes… Judith sentait sa douleur aux pieds disparaître devant l’appétissant spectacle.
Tout à coup, deux jeunes hommes vinrent la trouver, un verre de vin à la main.
_ « Tu es l’invitée de Rodrigue, c’est ça ? » lui dit le âgé d’entre eux.
_ « Oui, c’est cela. »
_ « Veux-tu boire un peu avec nous, à la santé de notre ami, Rodrigue ? »
_ « Il est votre ami ? C’est curieux, il ne m’a jamais parlé de vous. »
_ « Il ne parle pas beaucoup en général. »
Judith saisit le verre et en but une gorgée. Elle se mit à tousser et à sentir une chaleur lui brûler les joues soudainement.
_ « Mais c’est très fort ! Ce n’est pas du vin ! »
Rodrigue arriva tout à coup, s’empara du verre de Judith et le jeta par terre.
_ « Je vous interdis de tourner autour d’elle, est-ce clair ? »
Les deux jeunes hommes partirent en titubant un peu, déçus par l’arrivée de Rodrigue. Judith continuait à tousser. Il lui tendit un verre d’eau.
_ « Tu es bien naïve, ils voulaient te saouler et tu te laisses faire… » dit Rodrigue en soupirant.
_ « Pourquoi voulaient-ils me saouler ? Je n’ai pas d’argent sur moi. »
_ « Pour abuser de toi, évidemment, tu ne l’avais pas compris ? »
Judith se redressa d’un air outré.
_ « Abuser de moi ? Je vais aller les retrouver et leur… » s’écria-t-elle.
Rodrigue la rattrapa dans son élan et lui fit signe de laisser tomber.
_ « Ils étaient à moitié saouls, tous les deux. A chaque foire, c’est pareil ! T’es-tu amusée aujourd’hui ? »
_ « Oh oui, jamais je n’ai passé un jour aussi intéressant ! Regarde ce que j’ai appris ! »
Judith prit trois oranges d’une corbeille et se mit à jongler devant les yeux étonnés de Rodrigue. Elle lui expliqua qu’elle était restée avec les gens du cirque et qu’ils lui avaient enseigné comment jongler à trois objets. Rodrigue sourit et la félicita.
Ils passèrent la fin de soirée ensemble, à se promener dans le village, puis ils décidèrent de rentrer à pied au château en traversant les vignes. La nuit était noire et il était pratiquement impossible de se repérer dans l’obscurité. Rodrigue lui prit la main et la guida au travers des ceps. Il lui expliqua qu’il avait joué à ce jeu pendant des années et qu’il connaissait les vignes mieux que quiconque. Il ajouta que l’exercice était instructif puisqu’il s’agissait de voir dans l’obscurité. Ils regagnèrent le château et montèrent dans leur chambre respective. Judith, avant d’enfiler sa chemise de nuit, se parfuma de fleur d’oranger dans le cou, sur le visage, et sur les épaules. Quant à Rodrigue, ayant transpiré pendant toute à journée à porter des caisses, à construire les étalages, il descendit au puits dans le jardin afin de se rafraîchir d’un seau d’eau gelée puis en remplit un autre pour la cuisine.
Une fois rentré dans sa chambre, il s’allongea sur son lit, torse nu et se mit à lire Zadig ou la Destinée de Voltaire qu’il avait pris dans la bibliothèque. On frappa à la porte, Judith entra. A la vue de Rodrigue torse nu, elle se cacha les yeux et lui tourna le dos subitement. Rodrigue enfila rapidement une chemise qui était suspendue à sa poignée de fenêtre.
_ « Je suis visible à présent ! » dit-il en se recouchant, sur un ton persifleur.
Judith se retourna et s’approcha de lui.
_ « Je suis venue te remercier de m’avoir emmenée à cette foire. »
_ « Ton séjour ici n’est pas fini, je te montrerai de nouvelles choses demain. »
_ « J’ai hâte ! Qu’es-tu en train de lire ? »
_ « Zadig ou la Destinée de Voltaire. »
_ « Je ne l’ai pas lu ! Pourras-tu me le prêter ? »
Rodrigue cessa sa lecture et constata que Judith était assise sur son lit. Il ferma son livre et le tendit à la jeune fille en se redressant.
_ « Tiens ! Lis-le ! Je le connais bien, je l’ai déjà lu auparavant ! »
Judith s’empara du livre avec avidité et se mit à le parcourir rapidement. Pendant ce temps, Rodrigue la regardait fixement, tout en sentant son corps s’ébranler à la vue de cette jeune fille vêtue d’une simple chemise de nuit blanche, qui ne couvrait même pas son épaule gauche. Elle répandait un parfum suave de fleur d’oranger qui embrasait ses narines. Il était paralysé et ému. Il refusait de céder à ce désir qui le tourmentait, il le trouvait bestial, digne des mœurs de Louis XV… mais elle était là, assise sur son lit, l’épaule nue, une épaule qui l’appelait irrésistiblement… Rodrigue se redressa et s’approcha de Judith.
_ « Cet ouvrage te plaît-il ? »
_ « Oui ! Puis-je te l’emprunter ? » Répondit-elle en continuant de lire les première pages du roman.
Tout à coup, elle sentit un contact agréable dans son cou qui la fit frissonner de tout son long. Elle continua sa lecture, mais les lèvres qu’elle discernait parcouraient son épaule et elle vit une main abaisser sa chemise. Elle se retourna, laissa tomber le livre et laissa ses lèvres répondre à celles de Rodrigue dans un long et intense baiser. Enfin, elle ressentait un plaisir que Rodrigue partageait avec elle ! Elle s’abandonna à lui, à ses caresses, ses lèvres toute la nuit et s’endormit dans ses bras lorsque le jour pointa à l’horizon.
 
Le père de Rodrigue laissa son fils dormir et ne le réveilla pas à cinq heures comme il avait l’habitude de le faire pour l’entraîner dans la salle d’armes. Il songeait que l’effort fourni à la foire avait dû l’éreinter, mais lorsqu’il entrevit par la porte les corps enlacés de Judith et de son fils, il supposa que l’effort de la nuit avait fini de l’achever.
Ces derniers se réveillèrent aux alentours de huit heures. Ils se levèrent et se séparèrent difficilement. Judith courut se vêtir le plus vite possible, les mains tremblantes encore de la nuit passée. Elle rejoignit Rodrigue avec qui elle partit rejoindre son père dans la salle à manger.
Le sourire aux lèvres, il les avait attendu pour goûter aux confitures et au pain ramenés de la foire.
_ « Avez-vous bien dormi, mes enfants ? » s’écria-t-il avec jovialité.
_ « Oui. » répondirent-ils en chœur.
_ « Ma foi, vous avez les traits tirés tous les deux, la foire vous aurait-elle épuisés à ce point ? »
Rodrigue et Judith échangèrent un bref regard et chacun se concentra en rougissant sur le pain et le café.
_ « Oui. »
_ « Je vois. Ma chère Judith, aujourd’hui, je vous ferai visiter nos caves, si la fabrication du vin vous intéresse. »
_ « Oh oui ! J’aimerais bien les voir ! »
 
Tous les trois empruntèrent des escaliers de pierre brute, mal taillée qui donnait dans une pièce relativement froide où étaient entreposées des rangées de tonneaux. Il se dégageait une odeur assez âcre de vin rouge mêlée à une odeur de poussière. Le père de Rodrigue la conduisit dans la pièce de fabrication du vin, il lui montra les bacs d’égrappage, le pressoir et la cuve à fermentation et Judith étudiait avec des yeux avides et étonnés toute cette technique qui s’offrait à elle. Sur les consignes de son père, Rodrigue alla chercher une bouteille et l’ouvrit. Il tendit un verre à Judith et à son père et les servit.
_ « Pour savoir si un vin est bon, nous avons une méthode pour le savoir. Le vin doit exciter le palais, faire plaisir,… à cet effet, il est nécessaire de sentir le bouquet, de voir la robe et d’analyser le goût et l’arrière-goût. Il faut avoir un bon odorat et une bonne mémoire. Goûtez ce vin et dites-moi ce que vous en pensez ! »
Judith but une gorgée de vin et resta un moment dubitative.
_ « Je le trouve agréable au palais. Il me rappelle un peu le vin que m’avait fait goûté ma mère, il venait du Sud de la France. »
Rodrigue et son père échangèrent un regard étonné.
_ « En effet, le type de raisin que nous cultivons est importé du Sud de la France par nos ancêtres. En réalité, Guérin n’est pas notre vrai nom, il a subi une petite modification puisque notre vrai nom de famille est Guérac. Vous avez un grand sens olfactif, mon enfant, je vous félicite. »
Il lui expliqua la fabrication du vin, depuis la graine jusqu’à la bouteille et Judith l’écoutait avec une grande attention. Il lui présenta les grands crus qu’il collectionnait, ainsi que ceux de ses vendanges. Puis, il laissa Judith et Rodrigue seuls car il devait aller rendre visite à quelques amis pour jouer aux cartes avec eux dans le village. Dès qu’ils le virent s’éloigner à l’horizon, ils se jetèrent l’un contre l’autre, échangèrent des baisers passionnés et prolongèrent la nuit précédente dans la chambre de Rodrigue.
Judith se sentait pleine d’un bonheur indicible, dans les bras de l’homme qu’elle aimait en fin de compte. Rodrigue n’était plus un ami mais un amant. Elle s’était glissée dans une situation absolument scandaleuse, comme certaines femmes de la Cour, en se livrant à Rodrigue corps et âme. Elle aimait cette situation périlleuse qui l’enflammait davantage, mais elle savait que ce moment de plaisir et d’intimité partagé avec Rodrigue était attendu depuis qu’ils avaient commencé à se voir en secret. D’abord, les connaissances, puis les sorties, maintenant l’amour, ils partageaient tout et cela réjouissait Judith au plus profond d’elle-même. Il lui était désormais attaché et elle était à lui.
 
Ils passèrent la dernière journée à Champs-sur-Marne ensemble, le plus souvent l’un contre l’autre, à se promener dans les alentours. Rodrigue emmena Judith à l’orée d’une forêt devant laquelle coulait une rivière peu profonde. Ils s’assirent sur le pont de pierre construit pour enjamber le cours d’eau. Rodrigue lui expliqua qu’à cet endroit précis il était né et que son père avait accouché sa mère contre l’arbre qu’il désignait du doigt. Il prit Judith par la main et la conduisit devant une croix plantée dans le sol dans une clairière. C’était la tombe de sa mère où son père venait toutes les semaines prier.
_ « Elle est morte en me mettant au monde. Il s’est retrouvé veuf et père le même jour. Il n’a jamais surmonté la perte de ma mère et n’a jamais voulu se remarier, parce qu’il aimait ma mère. »
_ « Les hommes qui aiment leur femme sont rares en ce monde. »
_ « Mon père faisait partie de cette minorité et ne s’est jamais consolé  de la mort de ma mère. Je n’aimerais pas non plus perdre la femme que j’aime de cette manière. Je ne pourrais surmonter une telle épreuve. »
_ « Tu le devras, comme ton père l’a fait en t’élevant et en octroyant à ton village la prospérité. Ton père a été un homme fort, qui s’est soucié plus des autres que de lui-même. Je l’admire beaucoup, tu sais. Mon père se soucie peu de son entourage sauf pour ma sœur Oscar, ou alors, il fait semblant. »
Rodrigue baissa la tête et esquissa un sourire amusé.
_ « Il avait raison une fois de plus. Judith me sera une épouse parfaite. » Se dit-il.
Le jour des séparations fut pénible pour les deux jeunes amants. Rodrigue savait qu’il ne retournerait plus à Paris à présent et qu’il devait commencer à apprendre la gestion du domaine familial. Ils échangèrent un dernier baiser devant la fenêtre de l’abbaye et Judith se glissa par la fenêtre pour rejoindre sa cellule.
 
 
Les mois qui suivirent la merveilleuse escapade de Judith furent d’un ennui inqualifiable aux yeux de Judith. Elle se morfondait dans sa cellule, sans le moindre espoir que Rodrigue vînt la chercher. Elle écoutait d’un air fatigué les conversations futiles des jeunes filles nobles également pensionnaires. Elle s’adonna néanmoins à l’étude du clavecin, sachant que Rodrigue aimait la musique de l’instrument. La Mère Supérieure se réjouit du changement du comportement de sa pensionnaire rebelle et pensait organiser plus souvent des retraites de la sorte si l’effet était tel pour des jeunes filles turbulentes.
Cependant, Judith ne tarda pas à présenter les symptômes avancés d’une grossesse au bout de deux mois. On fit venir le médecin de famille qui aboutit aux mêmes conclusions. La Mère Supérieure, effrayée d’un scandale, écrit une lettre au Général qui l’empressait de retirer sa fille de l’abbaye. Heureusement, ce fut madame de Jarjayes qui reçut et lut en premier la lettre. Elle essaya d’aborder son mari avec méticulosité, mais sa rage éclata.
_ « Comment ? Judith est grosse ? Qu’est-ce que cette histoire ? N’est-elle pas restée dans une abbaye pendant sept ans ? » S’écria-t-il, en perdant son calme.
_ « La Mère Supérieure nous renvoie Judith, car elle ne veut pas qu’elle menace la renommée de son pensionnat. Elle sera ici demain. »
_ « Sait-on qui est l’auteur de cette infamie ? »
_ « Le mieux serait de questionner Judith elle-même. »
 
Judith arriva le lendemain dans le château de son enfance, qui lui paraissait déjà loin. Depuis son évasion secrète, elle ne voyait que le château de Champs-sur-Marne devant ses yeux. Celui de Maisons-Laffitte lui était devenu terne, sans vie, mort, ou du moins représentait les gifles du Général, le cellier, les privations de repas.
Le Général, son épouse et Oscar attendaient Judith dans un salon du premier étage. Elle gravit les marches accompagnée de Grand-Mère. Elle s’attendait d’avance à un accueil austère. Lorsqu’elle apparut sous leurs yeux, Judith était pâle, tremblante et fatiguée.
_ « Mademoiselle, vous avez des comptes à nous rendre, il me semble ! » commença le Général en tournant autour d’elle, « l’avis de Lassonne est formel : vous êtes enceinte. Qui est l’auteur de ce crime ? »
_ « Crime ? Mais ce n’était pas un crime, j’étais consentante, Monsieur. Quant au nom du responsable de ma grossesse, je le tairai car je n’ai point le désir de lui causer du tort. »
Le Général s’énerva et leva le bras pour la frapper. Oscar et madame de Jarjayes se placèrent devant Judith.
_ « Père, je vous en prie, ne la frappez pas dans son état ! »
_ « Son état… Son état va rendre son mariage impossible avec un noble de la Cour ! Qui voudra d’une fille dépucelée à Versailles ? »
_ « Dans ce cas, monsieur, trouvez l’auteur de sa grossesse et mariez-la avec cet homme ! Il n’y a d’autre issue. » Conseilla madame de Jarjayes.
_ « Je le souhaiterais volontiers, madame, si cette jeune indisciplinée daignait révéler le nom de cet homme ! »
_ « Père, si cet homme tient à Judith, il sera certainement étonné de ne point avoir de nouvelles de sa part et il viendra la retrouver à l’abbaye, car je suppose que c’était à cet endroit-là qu’ils avaient l’habitude de se retrouver. Il suffit de lui tendre un piège et de l’attendre ! Laissez-moi m’en charger avec André, Père ! » Proposa Oscar.
Tout à coup, Judith s’évanouit.
 
Dans son ancienne chambre, Judith s’éveilla en discernant les visages d’Oscar et de sa mère au-dessus d’elle.
_ « Oscar, tu es une traîtresse ! Je n’aurai jamais cru ça de toi ! »
_ « C’est une ruse pour éviter que Père envoie des hommes brimer Rodrigue. Ils risqueraient de le blesser. »
Judith dévisagea Oscar et sa mère avec suspicion.
_ « Comment pouvez-vous dire qu’il est le père de l’enfant que je porte ? »
_ « Ma fille, si vous vouliez que votre relation soit secrète, il aurait fallu rester au château de monsieur de Guérin au lieu d’aller à la foire. Je vous y ai aperçue en sa compagnie. » Murmura madame de Jarjayes.
_ « Pourquoi n’avez-vous rien dit ? »
_ « Parce que je sais qu’être seule n’est pas réjouissant, et vous sembliez si heureuse à cette foire… »
_ « Judith, où peut-on joindre Rodrigue ? Est-il chez son père ? » Demanda Oscar.
_ « Il ne revient plus à Paris, il est auprès de son père à vendanger, en ce moment. »
_ « Mère, il faut lui envoyer une missive en le prévenant de tout. Non ! André le préviendra de tout, il ira à Champs-sur-Marne. »
 
André galopa jusqu’au village de Champs-sur-Marne durant la matinée même. Lorsqu’il arriva, il trouva Rodrigue entrain de déjeuner en compagnie de son père sur la terrasse. Il alla leur parler paisiblement et Rodrigue se troubla à l’ouïe de toutes ces nouvelles.
_ « Mon fils, il est temps d’assumer tes responsabilités et de demander la main de Judith à son père, d’autant plus qu’elle porte déjà un enfant de toi ! Fais venir son père ici, je l’attendrai et nous réglerons les détails ensemble. »
Rodrigue serra son père contre lui et courut de se vêtir convenablement. Pendant ce temps, André sella son cheval et ils se mirent en route tous les deux jusqu’à Maisons. Lorsqu’ils arrivèrent, tous s’apprêtaient à souper. Rodrigue débarqua dans le salon où le Général discutait avec son épouse et Oscar.
_ « Qui êtes-vous donc pour faire irruption d’une telle manière ? » s’écria le Général en colère.
_ « Celui que vous cherchez, le responsable de la grossesse de votre fille, tel que vous le prétendez, monsieur. » répondit Rodrigue en s’inclinant.
_ « Déclinez vos titres ! »
_ « Mon nom ne vous est pas étranger, je suis Rodrigue Emmanuel de Guérin, fils du marquis Guillaume de Guérin. »
_ « Vous ? Encore vous ? »
_ « Il se trouve que je suis une fois de plus la source d’un malheur qui vous accable. J’en suis profondément navré, mais je désire plus que tout au monde demander la main de votre fille Judith. Si je ne l’ai fait plus tôt, c’est parce que mon esprit doutait encore et que la santé de mon père faiblit. L’occasion se présentant, je me permets de vous demander d’épouser Judith. »
_ « En effet, vous êtes la cause de mes tourments ! Sachez qu’on ne me prend pas une fille en la dépucelant. Je recherche des gens de noble titres et non des misérables qui couchent selon leur envie. »
_ « Permettez-moi de vous interrompre, monsieur, mais ce jeune homme possède une grande noblesse d’être venu avouer sa paternité et d’être responsable de ses actes. » coupa madame de Jarjayes.
_ « Peut-être, mais quel est l’état de ses titres ? »
_ « Père, il me semble que Judith ne recherche point de noble fortuné en mariage, et puis, faisant état de trois mois de grossesse, personne dans la noblesse ne l’accepterait comme épouse. La proposition de Rodrigue de Guérin est l’unique chance de marier Judith. » Dit Oscar.
_ « Ne vous mêlez point de ceci, mon enfant ! Un mariage de cet ordre ridiculiserait notre nom ! »
_ « Je ne le sais que trop bien, monsieur, notre château est misérable et nos terres se limitent à celles de Champs-sur-Marne. Mais nous ne sommes jamais parus à la Cour de Versailles depuis le règne de Louis XIV, notre famille est restée recluse et vit sans l’aide du roi. En somme, nous sommes des fantômes de nobles et le ridicule ne vous souillera point puisque notre nom ne doit plus exister dans les registres de la noblesse. »
_ « Laissez-moi réfléchir quelques instants… vue sous ces conditions, l’offre me semble correcte. Je vous permets donc d’épouser ma fille, mais j’ai besoin de parler à votre père. »
_ « Il est à votre disposition dans notre demeure à Champs-sur-Marne. Pardonnez-lui de ne point pouvoir se déplacer mais il est souffrant et ne supporte guère les longs voyages. » S’écria Rodrigue, en s’inclinant joyeusement devant le Général.
_ « Encore une chose… je serais curieux de savoir pourquoi vous tenez tant à Judith. »
_ « Si vous affectez un sens au verbe aimer, alors je peux vous répondre que je l’aime. »
Rodrigue courut retrouver Judith dans sa chambre. Il la prit dans ses bras et la serra violemment contre lui, en l’embrassant.
_ « Pourquoi ne m’avais-tu rien dit ? »
_ « Je ne le pouvais depuis l’abbaye et je ne voulais te causer des soucis, avec ceux que tu as pour ton père. »
_ « Ne partageons-nous pas tout, même les problèmes ? »
Judith serra de plus belle Rodrigue contre elle, en laissant couler quelques larmes de joie.
 
Leur mariage se déroula dans la plus stricte intimité à Champs-sur-Marne. Furent présents monsieur et madame de Jarjayes, Oscar, André, Grand-mère et monsieur de Guérin. Le roi ne sut rien de cette union, car il l’aurait interdite dans un de ses caprices. Il se trouva que le Général et le père de Rodrigue discutèrent longuement à propos du vin, de l’éducation et ils n’abordèrent pas une seule fois les problèmes politiques du pays, ni le fait que Guérin fût un noble travailleur. Le Général aimait trop le vin pour pouvoir critiquait ceux qui le produisaient. Judith fit ses adieux à André et Grand-mère puis alla trouver Oscar et sa mère pour les serrer contre elles en les remerciant chaleureusement. Il lui semblait qu’entre elles trois il se produisait cette même alchimie qui existait entre Rodrigue et son père et cela lui réchauffait le cœur.
Le premier fils de Rodrigue et Judith naquit cinq mois plus tard, Auguste. Octave le suivit un an après ainsi que la mort du père de Rodrigue qui fut une perte énorme pour tout le village, car tous le respectaient profondément. Ses obsèques furent un jour de deuil pour Champs-sur-Marne. Judith en fut très affectée car elle l’aimait beaucoup et elle vit pour la première fois Rodrigue pleurer, au pied du lit de son père. Ils avaient vécu ensemble pendant vingt ans, ils étaient devenus complices et Rodrigue considérait son père comme un dieu, celui qu’on respectait, celui qui permettait aux problèmes d’être réglés, celui qui avait tout affronté de plein fouet pour s’en sortir.
 
 
 
 
Rodrigue entra dans la cuisine et déposa son épée près de la cheminée. Les jeunes femmes prirent congé de Judith. Il s’approcha d’elle et l’embrassa dans le cou.
_ « Tu as chaud ? Tu es toute moite. » lui murmura-t-il.
_ « En été, c’est relativement normal… »
_ « Si nous allions à la rivière nous rafraîchir… »
_ « A notre âge, ce n’est pas sérieux, allons ! »
_ « Mais si, allez, viens avec moi ! »
Judith ne put refuser longtemps à la perspective de laisser l’eau froide de la rivière avoisinante glisser sur sa peau. Elle s’accrocha au bras de son mari et se mit à marcher lentement.
_ « Tu parlais de nous aux couturières. »
_ « Oui, je me rappelais de tout ce que j’avais vécu, de toutes les bêtises que j’ai pu faire étant petite au grand dam de mon père, sauf une que je n’ai jamais regrettée ! »
_ « Laquelle ? »
_ « T’avoir épousé ! » lui chuchota-t-elle à l’oreille en riant.
 

© Alix

*** Lady Oscar Lady Oscar ***


http://www.ladyoscar-andre.com
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://www.ladyoscar-andre.com
 

Souvenirs d’enfance d'Alix

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 

 Sujets similaires

-
» mes souvenirs
» Souvenirs, souvenirs et Noël...
» Ecalles Alix - FOLOPPE x LASNON 1829
» [Divers Madagascar] Souvenirs de Madagascar
» tant de souvenirs de 1977 a partager. mecanicie 77-78
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Lady Oscar - André :: Fanfictions Lady Oscar. :: Autant emporte le vent.... / Fics étrangères Lady Oscar :: Fics Lady Oscar tous public-