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 Dans ses mains

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alessandra
L'ombre de la rose.
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MessageSujet: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 0:35


Dans ses mains
Préface
 

Titre : Dans ses mains
Titre original italien : Nelle mani
Auteur : Alessandra / alessandra1755@yahoo.it
 
Genre : fanfiction publique adulte
Première publication : Laura’s Little Corner / http://digilander.libero.it/la2ladyoscar/Index.html
Mainfanfics : http://digilander.libero.it/la2ladyoscar/Fanfics/Mainfanfics.htm
 
Traduction et beta lecteur :
            Chapitre 1 à 12 :
Traduction : Lady Rose / (http://sweetpoxy.free.fr) (lady_rose_grandier@yahoo.fr)
Beta lecteur : Alessandra & Marina
            Chapitre 13 :
Traduction : Alessandra
Beta lecteur : Virginie
            Chapitre 14 à 20
Traduction : Ghanima (ka1@free.fr)
Beta lecteur : Alessandra & Nicole (http://www.ladyoscar-andre.com/)
 
 
Préface de l’auteur Alessandra à la traduction (2017, chapitre 14 à 20)
Mettre fin à la traduction de « Nelle Mani » était une idée qui ne m’avait jamais vraiment abandonné, même si le travail de Lady Rose (que je remercie chaleureusement encore une fois) avait commencé il y a de si nombreuses années et c’était arrêté au chapitre 12. J’ai aussi essayé de faire cavalier seul, mais la traduction de ce genre d’histoire est une entreprise très difficile, surtout quand le français n’est pas votre langue natale. Pourtant ce désir ne m’a jamais quitté, et c’est avec joie que j’ai accueilli la proposition de Ghanima d’aller de l’avant et de terminer cette aventure, un tel rêve qui, finalement, était sur le point de commencer. Je dois remercier son grand enthousiasme et sa reconnaissance pour mon histoire, qui nous à conduit ici aujourd’hui à proposer au public Français la poursuite de la traduction, et cette fois nous arriverons à la fin, parce que Ghanima, avec tant de talent, de passion, et une rapidité incroyable, à déjà presque traduit toute l’histoire et nous travaillons ensemble avec beaucoup d’engagements et de plaisir pour présenter aux lecteurs la meilleur forme qui soit.  Je tiens également à remercier Nicole, pour avoir accepté de travailler avec nous sur l’examen final des chapitres. Et merci Laura, ma très bonne amie et éditrice en Italien qui me soutient et me publie depuis quinze ans. J’espère avoir réussi dans notre désir de partager les émotions qui nous ont accompagnés au cours de nos réunions de lecture et d’écriture pour vous, et que vous aimiez « Dans ses mains ».
 
 
Brève note de la traductrice Ghanima (2017, chapitre 14 à 20) :
            Je connaissais Nelle mani depuis plus de 10 ans, et je revenais invariablement vers cette fic car elle était tout ce que j’aimais. A chaque fois j’espérais que la traduction ai repris, mais hélas à chaque fois rien.
A chaque fois je la relisais mais ce n’étais pas pareil qu’en français il fallait que je fasse des « efforts » pour comprendre et je voulais la lire facilement sans avoir à me torturer la tête, je me suis donc lancé dans la traduction de la suite.
Alors que j’avais commencé je me suis tout bêtement dis « ma grande tu ne dois pas être la seule qui désirerai connaitre la suite en français de cette sublime fic donc pourquoi garder pour toi la traduction ? Pourquoi ne pas en faire profiter tout le monde, et surtout ceux qui ne la connaissent pas, leur faire découvrir Nelle mani ? » C’est comme cela que tout ça a commencé.
Ce fut un travail laborieux, mais tellement gratifiant, je tiens avant tout à remercier Alessandra de m’avoir permis de continuer cette belle aventure, avancer avec elle sur cette traduction a été une formidable expérience, j’espère ne pas l’avoir déçu. Mais aussi et surtout je la remercie pour cette sublime histoire.
 
Brève note de l’auteur/ traducteur Alessandra au chapitre 13 (2011) :
Nous reprenons aujourd’hui, après cinq ans depuis le dernier épisode publié, la traduction française de « Nelle mani ». Cette difficile et fatigante « entreprise » commencée par Lady Rose (que nous remercions encore pour son engagement, pour la passion, l’habileté et les splendides résultats de son travail) est maintenant poursuivie par l’auteur même, Alessandra, grâce à l'indispensable aide et le soutien de Virginie, qui avec une grande disponibilité et gentillesse a accepté de relire et corriger la première version. Nous la remercions beaucoup de sa précision, de l’attention qu’elle a prêté à notre demande, et d’avoir rendu possible la continuation de ce projet et la réalisation de notre petit rêve.
 
 
Brève note de l'auteur Alessandra à la première édition (2005, chapitre 1 à 12):
Je désirais depuis longtemps qu'un de mes récits soit traduit en français : une langue que j'adore, la langue d'Oscar et André. Mais je ne croyais pas que cela arriverait vraiment, et jamais je n’aurais osé réellement espérer que Dans ses mains, la plus longue et la plus importante de mes histoires verrait en premier le jour en traduction. Une traduction fidèle et faite avec le coeur. Si cet ancien désir aujourd'hui se confirme je le dois à l'initiative et à l'enthousiasme de Lady Rose, qui s'est passionnée à la lecture de ces pages au point de sentir le désir de les partager et de les rendre accessible au splendide public des lecteurs français, qui sont nombreux et passionnés comme moi, comme nous le sommes, nous qui en Italie avons aimé Lady Oscar depuis que nous l'avons rencontrée. Alors je voudrais remercier Lady Rose, avec tout mon coeur, pour l'engagement, le sérieux, l’habileté qu’elle a mis dans ce travail. Je voudrais remercier mon amie Marina, qui m’a apportée un soutien fondamental dans la correction. Et mon amie Laura, sur le site de laquelle, "Laura's Little Corner" http://digilander.libero.it/la2ladyoscar/Index.html, a été publiée aussi, au-delà de la traduction, la version originale italienne de Dans ses mains, et qui, depuis le début, m'a soutenue et a cru en moi.
J'espère que ce récit vous plaira.
 
Brève note de la traductrice Lady Rose (2005, chapitre 1 à 12) :
            Il était environ 23 heures, et j’étais seule chez moi, devant mon ordinateur, à la lumière flottante de petites bougies. Je surfais négligemment à la recherche de sites sur Lady Oscar que je n’avais pas encore explorés, et de fanfictions que je n’avais pas encore lues, et comme je commençais à avoir un peu sommeil, je songeais à aller me coucher, lorsque, par la magie d’un lien, je me retrouvai sur le site italien « Laura’s Little Corner ». J’avais lu un peu partout que les fics italiennes sont les plus belles, alors j’ai décidé d’en lire une avant de me coucher, pour faire de beaux rêves. Attirée par le titre un peu mystérieux, mon choix s’est porté sur Nelle mani. Et moi qui voulais juste une source d’inspiration pour un bon dodo, je me suis retrouvée à passer une nuit blanche à rêver éveillée devant l’admirable récit qui défilait sur mon écran. Un très long, très beau, très passionné, très tendre et très doux rêve, sans doute l’un de mes plus merveilleux rêves nocturnes ! A 9 heures du matin, parvenue au mot fin, des larmes et des étoiles plein les yeux, j’ai cliqué sur l’adresse de l’auteur de cette belle histoire si bien écrite, si débordante d’émotions, pour lui dire toute mon admiration. Et lui proposer de tenter une traduction. Je l’ai faite avec grand plaisir, et beaucoup d’émotion, et j’espère de tout cœur ne pas avoir trahi ce texte, et avoir ainsi bien rempli mon rôle de relais, pour vous permettre de ressentir la même chose que moi à la lecture de ces lignes.
            Lady Rose.
 
 
Disclaimer:
Les personnages ne sont pas les miens, mais appartiennent à Riyoko Ikeda et à la maison de production TMS-K.
 
WARNING !! L’auteur est conscient et a accepté que sa fanfic soit publié sur ce site. Donc avant de télécharger le fichier, rappelez-vous que l’usage public ou l’affichage sur un autre site n’est pas autorisé, et surtout sans permission ! Pensez au difficile travail qu’a fait l’auteur ainsi que le webmaster, s’il vous plait, par courtoisie et respect ne volez pas leur travail. Contacter Alessandra / alessandra1755@yahoo.it





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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 0:37

Dans ses mains
Partie I
 
 
Un matin, avec trop de soleil. Il regardait en silence derrière la fenêtre en boutonnant sa manchette.
La veille, il était rentré tard, à la nuit tombée. Et, bien qu’il fût tard, lui était venu le désir de ne pas franchir la grille du palais, de faire faire volte-face à son cheval, et d’aller encore quelque part, tout seul, en suivant la voix des étoiles qu’il voyait briller, impassibles, s’il levait le visage. Tant de temps qu’il n’avait plus regardé le ciel.
Puis, cependant, il était rentré : il avait décidé de le faire, comme toujours. Et comme toujours, alors qu’il se dirigeait vers l’écurie, il avait posé les yeux sur la fenêtre de sa chambre. Qui, cette nuit aussi, était éclairée.
Ses mains, dans ses gants, s’étaient resserrées sur les rênes, dans un mouvement instinctif qui avait le goût de la douleur et de la rage, et qu’il avait tout de suite dominé, en serrant les lèvres.
 
Je suis ici, Oscar. Je suis rentré.
 
Il était rentré à la maison sans faire de bruit, et s’était dirigé vers sa chambre, pour aller au lit. Mais ensuite, il s’était retourné et était revenu sur ses pas. Il avait monté l’escalier éclairé de quelques bougies, jusqu’à l’étage du dessus. Jusqu’à sa chambre. En silence, parce qu’il ne pouvait pas venir là, surtout de nuit. Et ce n’était plus comme avant, lorsqu’il pouvait frapper à sa porte et lui demander de descendre pour rester un moment avec lui. Maintenant elle n’aurait plus accepté, et elle se serait étonnée, peut-être fâchée, de sa présence.
 
Qu’est-ce que tu fais, Oscar… Pourquoi n’arrives-tu plus à dormir ?
 
La porte était  entrebâillée, et il avait souri. Elle la laissait toujours ouverte, qui sait pourquoi. Il connaissait son habitude, et c’était peut-être là la vraie raison pour laquelle il était monté : il espérait qu’il en était encore ainsi, au moins cela.
Il était venu pour l’épier, c’est vrai. Et il avait épié. Non sans se mépriser, pendant qu’il le faisait. Et Oscar était là, juste devant lui, assise à son bureau, encore vêtue.
Mais elle n’écrivait pas.
Il y avait une bouteille, devant elle. Elle buvait. Ou plutôt, elle avait bu jusqu’à il y a peu, à en juger par le niveau de la liqueur descendu presque jusqu’au fond, et à la courbe de ses épaules, alors qu’elle fixait le verre.
André avait ouvert grand les yeux, lorsqu’il l’avait vue se lever lentement, et s’appuyer en vacillant à la chaise. Elle n’avait pas simplement bu, elle était complètement ivre. Cela lui avait serré le cœur : elle ne faisait jamais de choses comme cela. Pas délibérément, pas toute seule dans sa chambre.
Il avait impulsivement ressenti le besoin d’entrer, et il avait serré les poings pour s’empêcher de le faire.
Mais elle était tombée à terre, en faisant le premier pas, et alors ses poings serrés n’avaient plus suffi, et sans penser à rien il avait ouvert la porte et était allé la relever.
 
« Oscar… »
 
Il lui avait passé un bras derrière le dos, en la soulevant, la tête penchée vers elle, à genoux près de son corps étendu. Et il lui avait doucement tourné le visage.
 
« Oscar… qu’est-ce que tu as fait… »
 
Elle l’avait regardé. D’abord sans le reconnaître. Mais ensuite oui, elle l’avait reconnu. Et elle lui avait souri : « C’est toi, André… »
« Oscar, pourquoi as-tu fait cela ? »
 
Une question inutile : elle n’était pas en état de comprendre, et de toute façon elle n’aurait pas répondu. Et il savait, pourquoi.
 
« Tu ne dois pas le laisser te faire cela, Oscar », avait-il dit. Et il s’était aperçu que lui était venue l’envie de pleurer.
Il l’avait prise dans ses bras, et l’avait portée sur le lit.
 
« André… », avait-elle chuchoté alors qu’il la couchait sur les oreillers, sa main serrant son bras, d’une manière qui avait fait frissonner tout son corps.
« Dis moi… Oscar… »
 
Elle n’avait pas répondu, mais elle l’avait longtemps fixé, d’un regard étrange. « Comment se fait-il que je te trouve toujours pour me relever, quand je suis à terre ? », avait-elle dit dans un rire rauque.
 
« Je ne sais pas », avait-il répondu avec sérieux, alors qu’il lui ôtait ses bottes.
Puis il avait senti sa main le serrer encore, et il l’avait vu se soulever et s’asseoir en s’agrippant à son bras. « Je veux un baiser de bonne nuit », lui avait-elle dit.
« Tu es ivre Oscar ».
 
Elle avait ri de nouveau. « Et qu’est-ce que tu en sais ? »
 
Il l’avait fixée, cette fois, à quelques centimètres de son visage. Parce que sinon tu n’aurais pas eu à me demander un baiser de bonne nuit, avait-il pensé.
Mais elle ne s’était pas avouée vaincue, elle avait perdu tout contrôle, cette nuit. Elle lui avait passé la main sur la poitrine, s’insinuant dans la chemise, sur la peau nue, en une caresse qui lui avait coupé le souffle. Un sursaut lui avait échappé, et il avait fermé les yeux. Il s’était laissé attirer à elle, chassant toute pensée consciente, et avaient senti ses lèvres se poser sur les siennes. Elle l’avait embrassé doucement, si langoureusement qu’il en perdit la tête un instant, alors qu’il entendait sa voix pleine d’une ardeur inconnue, d’un ton étrangement léger. Presque frivole, si cela n’avait pas été à cause de l’alcool. « Donne moi un baiser, André… regarde, je suis une femme, même si je n’en ai pas l’air… Je ne te plais pas, André ? »
 
Puis elle s’était un peu reculée : « Pourquoi ne restes-tu pas avec moi cette nuit ? », avait-elle ajouté en le provoquant encore.
Alors même lui avait perdu le contrôle : « Tu ne sais pas à quel point je voudrais rester, avait-il dit en la fixant, tout près d’elle, tu ne le sais pas ». Et la prenant dans ses bras, il avait répondu à ce baiser dans un élan de désir, comme de folie. Il l’avait embrassée passionnément, sans la lâcher, de tout son être. Il l’avait poussée sur les oreillers, cherchant sa bouche encore et encore. Avec tant d’ardeur qu’il ne s’était pas aperçu qu’il parcourait son corps de ses mains, de caresses désespérées et anxieuses.
 
Mais ensuite il s’en était rendu compte, parce qu’elle avait cessé de plaisanter, et en levant son visage pour la regarder, il avait rencontré ses yeux pleins de stupeur. Et de douleur. Et presque de peur. Même si elle était trop ivre pour réagir. Même pour seulement tenter de se refuser.
Elle ne lui aurait opposé aucune résistance, s’il était allé plus loin. Il l’avait clairement senti. En cet instant tout dépendait de lui.
Mais il y avait de la stupeur, de la douleur, et presque de la peur, dans ses yeux.
 
« Oscar… »
 
Il s’était relevé, haletant,  et était resté à la fixer, comme hors de lui, pendant un très long moment. Puis il avait retrouvé le contrôle et s’était excusé.
 
« Excuse moi, Oscar… Excuse moi. Maintenant je m’en vais… je m’en vais… »
 
Elle était restée silencieuse, les yeux ouverts.
Il s’était levé, et puis il avait encore dit qu’il était désolé. Sans pouvoir réfléchir, sans réussir à penser, sentant seulement qu’il était encore excité, qu’il la désirait follement, et que s’en aller était la dernière chose qu’il voulait faire.
Il était sorti, et avait fermé la porte, en la laissant là.
 
 
*******
 
 
Ce souvenir l’avait totalement absorbé, et maintenant il regardait fixement à travers la vitre, au-delà de l’horizon. Maintenant il savait qu’il ne pouvait pas se passer de l’avoir. Il ne pouvait vraiment pas.
Il aurait plutôt préféré ne pas devoir vivre.
 
Peut-être se rappelait-elle. Probablement non. Elle ne s’était jamais rappelé de rien, le lendemain, chaque fois qu’ils avaient trop bu ensemble.
Heureusement. Ou malheureusement.
Il la trouverait en bas, à prendre son petit déjeuner.
Il enfila sa veste et fit violence à son cœur, pour se décider à descendre.
 
 
*******
 
 
Il parcourut en silence les quelques escaliers et le couloir sombre qui menaient de l’aile où se trouvait sa chambre au salon. Il entra, et dans le soudain élargissement de cet espace, il fut blessé par la luminosité obstinée qui se répandait à travers les vitres dans la maison. Oscar était bien là, assise à la table inondée de lumière. Il ne réussit pas tout d’abord à distinguer les contours flous de sa silhouette, ses longues jambes croisées, la masse de ses cheveux défaits flamboyant sous le soleil, la main élégante qui tenait la tasse de chocolat, pour la porter à ses lèvres.
Elle paraissait plus que tranquille, et même parfaitement maîtresse d’elle-même, comme tous les matins.
 
« Bonjour André », dit-elle sur un ton aimable, sans sourire.
 
Salut Oscar.
 
Il regarda les doigts qui serraient l’anse de la tasse, et il les revit sur sa poitrine cette nuit. Il vit ses lèvres qui se posaient sur le bord pour siroter, et il les sentit sur ces lèvres, pleines d’ardeur. Son corps, qui était le même qu’hier, il le reconnut contre sa chair.
 
« Bonjour Oscar. »
« Tu t’es réveillé tard ce matin, dit-elle. Qu’y a-t-il, tu as veillé jusqu’à une heure avancée ? »
Il pâlit. Non, elle ne se souvenait de rien. Ce n’était pas possible. Elle n’aurait pas plaisanté ainsi, si elle s’était rappelée de ces baisers, de ces caresses qui l’avaient emportée. Effrayée, presque.
 
« Je crois justement que oui, répondit-il. Je dois avoir un peu trop bu. Et toi ? »
 
Il la vit rougir et boire une gorgée de chocolat, sans rien dire. Oscar ne rougissait jamais, et il en fut presque attendri, en cet instant. De ces baisers, elle n’avait aucun souvenir, mais qu’elle s’était enivrée, oui. Et elle en éprouvait de la honte.
« Non, je me suis seulement couchée tard, répondit-elle, et ce matin, j’ai pris tout mon temps ».
 
Oui, bien sûr… Un bon masque, Oscar. Mais j’étais avec toi, cette nuit.
 
Il s’assit, et servit du chocolat même pour lui. C’était son privilège, de pouvoir prendre son petit déjeuner avec Oscar, à la même table. Les domestiques mangeaient aux cuisines, lui non : il déjeunait et dînait avec elle, toujours. C’était elle qui l’avait voulu. André n’était pas un serviteur comme les autres : à la maison tout le monde le savait.
C’était un privilège, dont il avait besoin comme de l’air, depuis le jour où il avait compris qu’il l’aimait. Et qui parfois lui pesait, parce qu’il l’avait plongé dans des sortes de limbes, qui le rendait étranger aux autres, et ne lui permettait pas, cependant, de l’atteindre, elle.
 
« Quel est le programme, aujourd’hui ? » demanda-t-il en observant la main d’Oscar qui s’était posée sur la table dans un tremblement comme de faiblesse. Oscar ne dit rien, porta cette main à son front et secoua imperceptiblement la tête.
 
« Je ne sais pas, j’ai un peu mal à la tête, ce matin. Peut-être devrions-nous nous reposer un peu, c’est tout… ».
 
Nous devrions. Oui, Oscar, nous devrions. André sourit, et sentit un frémissement de joie lui caresser le cœur, rien qu’un instant. Elle l’incluait toujours dans ses actions, même lorsque celles-ci partaient d’une sensation, d’un état d’esprit entièrement personnel. J’ai mal à la tête, donc nous devrions nous reposer. Ce « nous » qu’elle employait ainsi souvent, sans plus y faire attention, était devenu une raison de vivre, pour lui.
Oui, il y avait quelque chose d’injuste, même. Mais André n’avait que cela, et s’y accrochait.
 
« Tu as quelque chose de particulier en tête, Oscar ? »
« Je ne sais pas… rester ici... Ou bien faire un tour à cheval… mais tous seuls cependant… sans devoir avertir toute la maisonnée… sans deux heures de préparatifs… »
« J'y pense moi même, Oscar  ». Il but une autre gorgée de chocolat, et pensa qu’il était bon.
 
 
*******
 
 
Il n’avait pas mis longtemps à préparer les chevaux. Et il était même passé à la cuisine, de sa propre initiative, pour prendre quelque chose à manger, pour lorsqu’ils auraient faim.
 
« Nous pouvons y aller, si tu veux : tout est prêt ». Il lui avait dit cela, en la rejoignant dans le salon. Elle était en train de regarder dehors, par la baie vitrée. Elle  s’était retournée, et lui avait souri avec une joie muette, presque timide.
Alors il avait pensé qu’il l’aimait, avec une intensité telle qu’il avait envie de fermer les yeux.
 
Rien que toi et moi, mon amour. Cette journée est la nôtre.
 
Ils étaient montés en selle, et avaient franchi la grille du palais, en passant presque inaperçus.
 
« Où allons-nous, André ? » lui avait-elle demandé.
« Je connais un très bel endroit, avait-il dit, que tu n’as jamais vu ».
« Oh… », avait-elle réagi. Presque du désappointement, aurait-il dit. Et un soudain intérêt.
André avait souri.
 
En effet, il y avait un endroit qu’il avait découvert depuis peu. Depuis qu’elle s’était éloignée de lui, le laissant de plus en plus souvent seul, ne sachant comment combler ce manque qui le privait d’air. Alors parfois il avait pris son cheval et l’avait éperonné sans but précis. Comme la nuit précédente.
Il s’était retrouvé là, et il avait tout de suite pensé que ce serait merveilleux d’y aller avec elle.
 
« Viens, avait-il dit, maintenant ce sera aussi ton secret ».
 « André… mais… c’est magnifique... »
 
Il l’avait regardée descendre de cheval, en silence. Puis il l’avait imitée. C’était une clairière, une clairière dans le bois, et à côté un fleuve coulait, bondissant en petites cascades qui gazouillaient. Mais sans grondement, comme une musique de ruisseau. Il n’y avait personne.
Ils avaient chevauché longtemps pour arriver là, et ils avaient un peu chaud. Oscar était allée vers l’eau et y avait baigné ses poignets, son visage, en nouant ses cheveux avec un ruban. Puis elle s’était retournée avec un sourire radieux.
 
« Et depuis quand connais-tu cet endroit, sans m’en avoir rien dit ? »
« Depuis peu… », avait-il répondu en la regardant. Elle était belle, et semblait presque être redevenue celle qu’elle était auparavant.
 
Oublie le, Oscar. Ne pense pas à lui, je t’en prie.
 
Quand ils étaient ensemble, Oscar paraissait revenir des années en arrière. Elle avait presque l’air d’une enfant, parfois. Il y avait un contraste qui lui faisait presque mal, même s’il adorait ces moments. Tout son sérieux, toute la gravité qu’elle affichait devant les autres disparaissait, et elle plaisantait, elle riait toujours, elle avait des gestes d’une familiarité qui le troublait. C’était la familiarité de ceux qui ont grandi ensemble. Mais ce n’était plus comme avant.
Elle avait ôté ses chaussures, en lui souriant, et remontant son pantalon jusqu’aux genoux, elle avait marché lentement sur le gravier jusqu’à la petite cascade. Puis elle s’était encore baignée. « Viens ! », lui avait-elle lancé.
 
 « Il ne vaut mieux pas », lui avait-il répondu du rivage. Avec un regard joyeux pour dissimuler son émotion. Alors elle était revenue en arrière, et l’avait éclaboussé.
Comme d’habitude, avait-il pensé en baissant la tête dans un sourire, et il avait aussi enlevé ses chaussures, en se laissant prendre au jeu. Cela faisait si longtemps que cela n’était plus arrivé.
Mais lorsqu’en la poursuivant dans l’eau il l’avait attrapée, et l’avait sentie se débattre entre ses bras, et l’avait entendue rire, il avait eu la soudaine impulsion de la tourner vers lui et de l’étreindre, de la pousser sur l’herbe, sur le rivage et de lui donner tous les baisers qu’il contenait sans la laisser partir, et il avait désiré qu’elle fût sienne, en cet instant, et la couvrir de son corps et la prendre, et enfin découvrir la sensation d’entrer en elle, alors il avait dû s’en détacher, parce que s’il ne l’avait pas fait tout de suite, il aurait tout détruit entre eux, pour toujours.
 
Puis ils s’étaient assis côte à côte, à l’ombre.
Il l’entendit soupirer, et il se tourna vers elle.
« Je sais, André. J’ai été bizarre ces jours-ci, je le sais. »
Il ne dit rien, pour ne pas gâcher cet instant.
« Tu sais, hier je me suis même enivrée, toute seule. C’est stupide, hein ? » Elle eut un regard lointain, triste.
Tu n’étais pas seule, Oscar.
« Je t’ai négligé, n’est-ce pas ? »
Il resta un instant silencieux. Il n’y avait que dans une relation comme la leur que l’on pouvait employer le terme négliger dans ce sens.
Il dit simplement, en baissant la tête : « Tu m’as manqué ».
Elle leva la tête, touchée, et une larme voila son regard. « J’ai de la chance de t’avoir, murmura-t-elle, parfois je pense que ça n’importe à personne, que j’existe ou non… »
« Pour moi cela importe. Enormément. »
« Oui, c’est vrai… » admit-elle en esquissant un sourire. « Pardonne moi, dit-elle en effleurant sa main de la sienne, tu es le seul que je ne devrais pas oublier. »
Il resta silencieux, se mordant imperceptiblement la lèvre.
« C’était plus simple quand nous étions seulement tous les deux, n’est-ce pas ? »
Il dû faire appel à une force terrible, pour résister à cette phrase.
« Cela pourrait encore être simple, Oscar… », répondit-il.
« Non, plus maintenant », dit-elle, dans un mouvement de douleur, de souffrance.
 
Plus maintenant. Plus.
Pourquoi, Oscar ? Pourquoi ?
 
« André… »
« Oui… »
« Ca ne t’est jamais arrivé, à toi, André ? »
Non, je t’en prie, ne fais pas cela. Ne le fais pas, Oscar. Ne te confie pas à moi.
« Quoi, Oscar ? »
« Tu n’as jamais… »
Elle le regarda un instant. Puis elle baissa la tête de nouveau. « Tu sais… Tu sais ce que je veux dire… »
Non, je ne le sais pas. Je ne veux pas le savoir.
Il ne répondit pas. Elle ne poursuivit pas. Triste.
« Oui, peut-être que je le sais, Oscar… »
Ces mots lui firent reprendre courage. « Tu n’as jamais été amoureux, André ? »
Tu ne peux pas me demander cela, ce n’est pas juste. Nous ne sommes plus des gamins. Je ne peux pas te répondre, Oscar.
« André… »
« Qu’est-ce qu’il y a Oscar ? Qu’est-ce que je dois te dire ? », murmura-t-il, brusquement sérieux. Dans sa voix vibra de la douleur. Presque du ressentiment.
« Je… ». Il la vit se taire, se renfermer de nouveau en elle-même. « Excuse-moi », lui dit-elle.
Mais ce silence était encore plus insupportable. L’entendre s’excuser lui faisait plus mal que toute autre chose. Savoir qu’il lui refusait ce réconfort était une douleur qu’il ne pouvait pas supporter.
Il soupira sans bruit, et accepta la condamnation.
« Oui, Oscar ».
Elle se tourna de nouveau,  encouragée et étonnée, une expression interrogative dans les yeux.
« Quoi… »
« Oui, ça m’est arrivé ».
« Je ne m’en étais jamais rendue compte… »
Cela je le sais.
« Et quand… »
« Il y a longtemps ».
Elle continuait à le regarder, et voulait savoir, et n’osait pas demander, pour ainsi dire.
« Et qu’est-ce qui s’est passé, André ? »
« Rien ».
« Rien… ». Elle se tut un moment, alors que l’eau du fleuve coulait, et ils écoutaient le bruit léger de la cascade. « Pourquoi.... » demanda-t-elle finalement.
« Parce qu’elle non plus ne s’en est jamais rendue compte », répondit-il dans un soupir forcé, presque à voix haute, le regard perdu dans le lointain. Puis il essaya de sourire, pour achever cette conversation.
Mais elle ne le crut pas. Elle posa de nouveau sa main sur la sienne, et le fixa. « Et tu ne le lui as pas dit ? », demanda-t-elle.
Elle ne reçut aucune réponse.
« Et pourquoi André ? Pourquoi ? »
 
Il avait détourné la tête, et Oscar lui passa son autre main, légère, sur le menton, pour le tourner vers elle, pour le regarder. Elle le fit céder, finalement, et elle lut une telle douleur dans ses yeux que l’air lui manqua.
 
« Excuse-moi, Oscar, je ne veux plus en parler », dit-il, inspirant en silence.
« Mon Dieu, André... », murmura-elle, étonnée. Dans le regard qu’elle lui adressa, il y avait une question, et sa réponse, et un chagrin évident, qu’elle cherchait à cacher. Tu l’aimes encore, André…
Il la fixa alors, et voulut saisir ses mains, et l’allonger sur l’herbe, et la faire taire en l’embrassant à lui faire mal, parce qu’elle paierait le prix de sa douleur, et elle cesserait d’insister, et de se comporter comme une enfant. Il aurait voulu l’embrasser, comme il l’avait justement embrassée cette nuit. Mais sans s’arrêter,  non sans s’arrêter… Parce qu’elle s’en rappellerait, cette fois, et elle le haïrait même.
 
« Cela suffit Oscar, je t’en prie », dit-il, au contraire.
« Oui… oui… excuse moi, André »,  lui répondit-elle, mais elle ne lâcha pas sa main. Au contraire, elle la pressa davantage, et elle se rapprocha de lui, et dans un élan affectueux, elle l’enlaça, une embrassade qu’il aurait voulu repousser, et qui fit crier son cœur.
Mais il n’y parvint pas, et il l’étreignit doucement aussi, en ignorant son cœur de toutes ses forces.
 
« Ce devait être une folle », lui chuchota-t-elle.
Dans cette voix pleine d’affection il décela une légère nuance de soulagement.
 
Puis ils s’étaient séparés, et elle l’avait regardé du dessous, avec une expression douce et craintive : mais il n’avait pas réussi à lui lancer la pique qui la rassurait toujours, quand elle avait besoin de savoir ce qu’il y avait. Il n’était pas en mesure de le faire. Pas encore
 
Ils avaient étendu une couverture sur l’herbe et ils avaient mangé, et peu à peu l’atmosphère était devenu sereine, légère. Ils avaient parlé de toutes sortes de choses sans importance, tout en souriant, et Oscar s’était allongée, les bras derrière la tête, et regardait le feuillage des arbres.
 
« Tu me conduiras encore ici ? »
Il n’avait pas répondu, et il s’était allongé à côté d’elle, sur le côté, un coude à terre, et une main soutenant sa tête. Il avait cueilli un brin d’herbe, et avait soufflé dessus, en le tenant entre ses doigts. Puis il lui avait caressé le visage avec, lentement, tandis qu’elle fermait les yeux et souriait.
 
« Cela veut dire oui ? », lui demanda-t-elle.
« Cela veut dire que je te conduirai où tu voudras ».
Elle garda les yeux fermés, et soupira.
 « A quoi tu penses, André ? »
« Que je voudrais que ce jour ne finisse jamais ». Qu’il n’existerait pas tout le reste, ta maison, ton père, ma grand-mère, nos chambres séparés, ce monde, la reine et les minutes.
 
Elle se tourna vers lui pour le regarder, et dit qu’elle aussi.
Puis elle lui demanda : « Elle est très belle, André ? »
Et lui, qui ne s’y attendait pas, s’apprêtait à répondre : « Qui ? ».
Il se reprit à temps, et serra les lèvres. Ce jeu ne lui plaisait pas, il lui faisait mal. Il le mettait trop à nu, il était trop ambigu. Mais il ne sut pas résister à la tentation de lui dire qu’elle était belle.
 
« Oui, elle est très belle », murmura-t-il, sans la regarder.
Elle resta silencieuse, avec les yeux tristes.
« Et comment doit être une femme, pour faire dire à un homme qu’elle est très belle ? »
Cette fois ce fut lui qui ne sut plus quoi dire. Mais il la fixa, et eut l’impression que la réponse était contenue dans ses yeux.
Peut-être fut-ce cela qui lui donna du courage. « André… »
« Oui… »
« Tu trouves que je suis belle, André ? »
« Oui ».
Elle se tut un instant : « Rien que… oui ? »
Il la caressa d’un sourire : « Qu’est-ce que ça veut dire « rien que oui » ? »
« Eh bien, répondit-elle en regardant le ciel et sur un air de plaisanterie, alors qu’elle rougissait pour la seconde fois, ce jour, eh bien, je m’attendais au moins à « tu es splendide »… »
Il la regarda, et sourit encore. Puis il redevint sérieux. « Tu es splendide. »
Il vit ses yeux azurs, et pensa qu’il n’importait plus, désormais si elle comprenait « Tu es toute la splendeur », dit-il.
 
Elle lui adressa un regard qu’elle ne lui avait jamais adressé. Et elle ne détacha pas ses yeux des siens, cette fois, et il y avait une lueur touchante et reconnaissante, dans sa manière de le fixer, et un appel très doux, dont elle n’était pas consciente, mais que lui sentit. Il s’approcha lentement, alors, presque sans se rendre compte de ce qu’il faisait, s’approcha de son visage qu’elle n’avait pas détourné, comme sous l’emprise d’un charme auquel il ne pouvait se dérober : un instant rare et précieux, qui les prit sans qu’ils se demandent pourquoi. Il garda les yeux ouverts, alors qu’il s’approchait de sa bouche, comme s’il ne croyait pas à ce qu’il faisait, et sentit le parfum de sa peau, de son souffle, et de ses paupières qui se fermaient, et sur ses lèvres il posa ses lèvres, très doucement, sentait qu’elle tressaillait et ne s’en irait pas. Il ferma les yeux lorsqu’il sentit ce contact, et lui donna un baiser léger, s’arrêta un instant, comme suspendu, et puis un autre, trouvant du courage, et puis encore, très doucement, alors qu’elle respirait en tremblant, en silence. Et lorsqu’il la sentit abandonner sa tête en arrière, et ces lèvres s’entrouvrir entre les siennes, il l’enveloppa de ses bras dans un élan de joie et il fut au-dessus d’elle, pour l’embrasser encore. Il le fit avec tendresse et passion, sans dire un mot, dans un silence que personne n’interrompit, sur la douce couverture, avec son cœur devenu fou dans sa poitrine qui battait et la sensation de son corps contre le sien et la certitude qu’elle éprouvait la même chose que lui, et était heureuse. Il l’embrassa encore, et encore, pour graver en lui ses baisers et les mains qu’à présent elle avait posées sur ses épaules, en les entourant doucement, et ce soupir qui lui avait échappé, pendant qu’elle le faisait. Pour se souvenir d’elle et de cet instant, parce qu’ils étaient très beaux, ces baisers : parce qu’ils étaient vraiment ensemble, maintenant, pas comme la nuit précédente, et elle-même voulait l’embrasser, maintenant, et elle ne pouvait plus l’oublier… Il l’embrassa avec tout son être, avec une ardeur pleine de tendresse, un désir d’une douceur brûlante, presque sans respirer pendant qu’il le faisait, comme pour se rassasier et ne pas perdre ce temps, qui était comme un cadeau qui serait volé. Il l’embrassa, tant qu’il ne put résister à l’émotion qui lui emplissait le cœur, tant que cette émotion déborda de sa poitrine et le força à se détacher, et à la regarder, haletant, elle-même haletante, entre ses bras, transportée et incrédule, comme lui était incrédule. Il posa la tête sur son épaule, en soupirant doucement. Entre les fibres de ses vêtements était demeurée l’odeur du vent, et il eut la sensation que le ciel s’ouvrait  grand devant lui. 
 

A suivre...


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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 0:46

Dans ses mains
Partie II
 
 
 
La musique lui parvenait assourdie, glissant sur les marches de l’escalier jusqu’à se répandre dans le salon, où il restait à l’écouter sans se décider à y aller. C’était un son touchant, plein de tant de choses qu’il n’y avait pas auparavant, et à André il semblait qu’il lui était adressé, comme si cette mélodie pouvait renfermer des mots très importants, et qu’il devait les déchiffrer, pour savoir quoi faire.
 
Oscar était en train de jouer du piano dans sa chambre, et cela faisait deux jours qu’elle l’évitait.
 
Cela n’était pas difficile, en réalité. Après cette trêve qui n’avait duré que quelques heures, ses engagements à la cour avaient repris, elle avait dû à nouveau endosser l’uniforme et il lui était devenu naturel de l’employer comme bouclier contre lui. Il n’était même plus surpris qu’elle réagisse de cette manière.
 
Elle s’était enfuie, après ce baiser, comme si elle ne pouvait pas l’admettre.
 
Pas tout de suite cependant. Au début, au contraire, encore sous le charme de cet instant fait d’étonnement, elle avait soutenu son regard extasié avec le même regard, et lorsqu’il avait dit: “Oscar…”, sans rien ajouter d’autre, elle avait répondu avec un tremblement ému: “Oh, André…”
 
Il avait senti ses doigts se resserrer sur son bras, et son silence empreint de tant d’émotions, et comme une muette requête de l’embrasser encore, pour ne pas la contraindre à redevenir elle-même. Mais, lorsqu’il s’était de nouveau approché de sa bouche, elle l’avait arrêté en lui résistant: et pendant qu’il la laissait s’éloigner, ouvrant les bras en une docilité douloureuse, pendant qu’il la sentait glisser sous lui en disant “non, non…” en le répétant, égarée et tremblante, et il se tourna sur le dos, la tête abandonnée en arrière, comme pour se ramasser avant d’affronter cette nouvelle bataille, alors il avait pensé que tout l’amour qu’il avait en lui le tuerait, si elle ne voulait plus l’embrasser de la même manière, et il avait eu la terreur de ne pas avoir assez de force pour savoir l’arrêter.
 
“Oscar, je t’en prie…”, avait-il dit.
 
Elle n’avait pas répondu, et lui avait lancé un regard portant une question sur elle-même, plus que sur lui, lourd de souffrance étonnée.
 
“Oscar, attends”.
 
Il s’était levé et était allé vers elle, pour la retenir. Il s’était agenouillée… tout à fait … il était tombé à genoux, après lui avoir pris la main. Et il l’avait tenue dans les siennes sans rien dire, en la portant à son visage.
 
“André…”
“Ne t’en va pas, Oscar, avait-il murmuré dans un souffle, les yeux plongés dans les siens, ne t’enfuie pas, je t’en prie, tu le voulais toi aussi…”
 
Puis il s’était relevé, et même si elle semblait ne pas vouloir l’écouter, il l’avait retenue, et lui avait dit la vérité: “Ne t’en va pas, je t’aime”. C’est toi celle que j’aime, lui avait dit, c’est seulement toi.
 
Ses yeux s’étaient remplis des larmes, comme si déjà elle le savait, et elle en avait été bouleversée, toutefois. Elle avait été incapable de lui répondre et avait sangloté, en se libérant de ses mains. Elle avait presque couru à son cheval, était montée en selle en pleurant, et en pleurant avait lancé son cheval au galop.
 
André était demeuré figé, et ne l’avait pas poursuivi.
 
A ce souvenir il serra la main qu’il avait posée sur la poignée, pour sortir, et referma la porte, en revenant en arrière. Il irait la voir, à présent, pour lui parler. Elle ne pouvait pas refuser de lui parler, après ce qui s’était passé.
Elle devait l’écouter, elle devait réfléchir. Elle devait l’embrasser de nouveau, encore.
Il monta l’escalier, un parcours qu’il connaissait bien, désormais.
 
Il attendit, derrière la porte, qu’elle finisse de jouer. Puis il frappa.
 
Sa voix, venant de l’intérieur: “Qui est-ce?”
 
“C’est moi, Oscar”, répondit-il doucement, sur un ton sérieux qu’il ne put éviter. Il entendit la musique reprendre.
 
“Oscar, s’il te plaît”, dit-il.
 
Puis, comme elle ne répondait pas, il ouvrit quand même la porte et entra, en la fermant derrière lui. Il resta sur le seuil.
 
“André!”
 
Elle s’était brusquement levée du piano, et il y avait de la colère dans sa voix.
 
“Excuse moi, Oscar, excuse moi si je suis entré tout de même, mais j’ai besoin de te parler”.
 
Elle ne répondit pas, et lui tourna le dos.
 
“Tu as merveilleusement joué”, dit-il. Elle pencha la tête. Puis elle se tourna, et ce regard hostile était devenu triste, et tout à coup fragile.
 
“Je t’en prie, André…”, murmura-t-elle.
 
Mais lui-même ne sut pas dire si elle le priait de s’en aller, et de la laisser en paix, ou bien d’aller vers elle, et de l’embrasser de nouveau.
 
Il préféra la deuxième éventualité, et s’approcha lentement.
 
“Oscar, écoute…”
 
“Non, non, André…”. Elle laissa échapper un sanglot, lorsqu’il l’effleura en lui prenant la main, et détourna le visage pour ne pas le regarder, mais ne bougea pas.
 
“Pourquoi non, Oscar?”. Il posa doucement les doigts sur une épaule, en la faisant tourner. Elle avait les yeux luisants, qui brillaient de souffrance, et des éclats rouges dans ses cheveux effleurés par les rayons du couchant, que filtraient les vitres.
 
“Je t’en prie,” dit-il.
Elle se mit à pleurer, alors, en lui laissant voir les larmes ruisseler sur son visage. “Mais tu ne comprends pas? Tu ne comprends pas?”, chuchota-t-elle, sans aucune force. Et avec une note à peine perceptible de rage, cependant. “Tu ne comprends pas…”
 
“Si Oscar, je comprends, répondit-il, je comprends tout ce que tu éprouves”.
Il s’aperçut tout à coup qu’elle n’était pas en mesure de le repousser, en cet instant, et que cependant elle le priait en silence de ne pas en profiter.
 
“Je le sais, Oscar. Tu es perdue, dit-il doucement, pour ne pas la blesser par ses paroles, je le regrette, je le suis aussi, moi non plus je ne m’y attendais pas. Mais nous ne pouvons pas faire semblant que ce ne soit pas vrai”.
 
Il lui prit l’autre main, et sentit qu’elle tremblait.
 
“Je ne peux pas faire semblant que ce ne soit pas arrivé, Oscar. Je ne peux vraiment pas. Parce que je suis heureux que ce soit arrivé. J’étais sérieux lorsque je t’ai dit que je t’aime. Et tu m’embrassais, moi et pas un autre, sous ces arbres”.
 
“André, je t’en prie…”
 
“Oscar…”
 
“Non, André, ne fais pas ça…”
 
“Et je veux t’embrasser encore, dit-il en s’approchant d’elle. Encore…”
 
Il l’enveloppa dans ses bras, même si elle avait posé les coudes et les mains sur sa poitrine, pour le retenir, et il lui effleura la joue avec deux doigts. “Ta voix dit non, murmura-t-il tout bas, sur un ton presque triste, intense. Mais tout en toi, au contraire, dit oui. Même ton corps dit oui, Oscar… Tu ne t’en rends pas compte?”
 
“André, je t’en prie… je t’en prie…non…”
 
Mais lui l’embrassait de nouveau, à présent, et de nouveau elle répondait à son baiser, et de nouveau elle tremblait, et gardait les yeux fermés, et laissait ses mains la caresser doucement, alors que ce baiser devenait plus passionné encore, plus encore que tous les autres qu’il lui avait donné. Elle le laissa la conduire, en l’embrassant, jusqu’au lit, et s’asseoir auprès d’elle, en l’embrassant encore, et l’allonger doucement, et puis, il l’embrassait fort, avec son corps contre le sien, en continuant à la couvrir de baisers toujours plus intenses et extasiés sur tout le visage, dans une fièvre brûlante, pleine de désir.
Et il ne cessait pas de lui dire je t’aime, pendant qu’il la tenait contre lui. Il ne cessait pas, il ne cessait jamais, il n’avait pas honte de le dire. Et même si ce “je t’aime” était inconcevable, dans ce monde et cette vie qui étaient les leurs, même si les années, l’éducation, les événements lui disaient que c’était inacceptable, entre eux deux, même si cette histoire était une folie et n’avait pas de sens, d’avenir, pendant qu’il l’embrassait elle lui semblait la chose la plus logique du monde, ce “je t’aime”, et la plus véritable, et la plus irrésistible, et elle resta là.
 
“Oscar…”, dit-il dans un souffle en relevant son visage, en passant une main dans ses cheveux, haletant. Son regard était chargé de désir, leurs corps étaient enlacés en une étreinte passionnée, pleine d’instinct et de naturel, et sur la chambre le soir était tombé, en un seul instant. “Oscar, je veux rester ici…”
 
Elle ouvrit les yeux, alors, et le vit au dessus d’elle, et elle se vit sur son lit avec lui, avec ses mains sur son corps, et elle eut peur.
 
“Non, André. Non, je t’en prie, non…”
 
“Oscar, mon amour…”
 
“Non… je ne sais pas, André… je ne sais pas… je t’en prie...”
 
Elle s’entendit pleurer, et détourna la tête, secouée de sanglots. Elle l’entendit se taire, et rester immobile, alors, en luttant contre lui-même. Et il se leva, finalement, d’elle, et elle perçut avec souffrance le contact de son corps qui s’éloignait. Mais elle ne sut pas le retenir, n’en fut pas capable.
 
“Je t’aime”, l’entendit-elle lui dire  de nouveau. Mais loin d’elle, cette fois, debout devant elle, étendue sur le lit. “Ne me fuis pas, je t’en prie. Ne fais pas ça. Ne me tue pas.”
 
Elle le vit s’éloigner, aller vers la porte, l’ouvrir. “J’attendrai, Oscar”, dit-il.
 
Elle ne répondit pas.
 
 
*******
 
 
 
Le paon blanc, dernière rareté que Marie-Antoinette avait voulu ajouter à la beauté de son jardin à l’anglaise, faisait la roue solitaire près du marbre d’une fontaine. La reine et Fersen se promenaient côte à côte, échangeant peu de mots, avec la familiarité silencieuse de ceux qui sont habitués à pressentir les pensées de l’autre. Le ciel était bleu clair, peu nuageux, et Oscar les observait à faible distance, comme c’était son devoir, appuyée à une colonne du Petit Trianon.
 
D’autres jours avaient passé, et elle avait été rappelée au palais à sa charge de commandant de la Garde Royale. Elle y était retournée presque avec enthousiasme, pour la première fois depuis très longtemps, comme à un lieu sûr où la fixité des rôles et la rigidité de l’étiquette pouvaient la tenir loin de tous ses bouleversements. Même revoir ensemble Fersen et Marie-Antoinette lui avait fait plaisir, et elle avait été rassurée par le salut adressé par ses soldats, par la déférence avec laquelle tout le monde continuait à la traiter, par l’autorité et le prestige dont elle jouissait à la cour. Même après qu’André l’eût embrassée, sans qu’elle s’enfuie.
A Versailles, avec son uniforme sur elle et l’épée au côté, elle se sentait protégée. Il y avait peu qu’elle se forçait à rentrer à la maison le plus tard possible, et fait aussi en sorte qu’André ne puisse pas l’accompagner, en l’engageant dans mille fonctions qui l’empêchaient d’être avec elle.
 
Cela n’avait pas été facile, non… il avait compris tout de suite que c’était une stratégie pour l’éloigner, et il s’était refusé, au début, de la seconder. Il l’avait de nouveau approché, dans l’écurie, il l’avait affrontée toute seule, peiné et frémissant, et à nouveau elle s’était sentie incapable de refuser quoi que ce soit. Mais elle avait résisté, cette fois, et avait eu raison de lui. Ou peut-être était ce lui qui l’avait laissée faire, pour ne pas lui imposer sa personne et ce sentiment qui l’effrayait. Il n’avait plus rien dit et était retourné à son poste. Et le matin, quand elle sortait, il la regardait partir du jardin à cheval sans parler, sans la saluer, en la fixant d’une manière qui lui faisait trembler le cœur, et lui faisait peur.
 
Puis elle arrivait à la cour, et cela passait, heureusement.
 
C’était une belle journée, et elle se sentait presque tranquille. Plus tranquille même que lorsqu’elle avait commencé à penser à Fersen. Cela lui semblait même difficile à croire que quelques jours auparavant elle s’était enivrée toute seule pour l’oublier: son esprit à présent était empli de sentiments qu’elle ne parvenait pas à démêler, et qui étaient là, tous ensemble, se neutralisant l’un l’autre sans qu’aucun ne prenne le dessus. Elle nageait en pleine confusion, c’était vrai.
 
“Oscar, je vous vois absorbée ce matin”.
 
Hans avait salué la reine, et s’apprêtait à s’en aller. Il lui faisait de brèves visites, désormais, et en public ils se rencontraient très peu. Jamais lors d’occasions officielles, de toute façon: c’était la règle à laquelle ils avaient décidé de se conformer pour éviter trop de commérages.
“Ah… oui, en effet j’étais perdue dans mes pensées”, répondit-elle.
 
Le comte s’approcha, et lui adressa un sourire singulier. Curieux, se serait-elle dit : “C’est étrange, insinua-t-il, depuis quelques jours je vous vois comme… distraite, Oscar… Il vous est arrivé quelque chose ?”
 
“Rien, absolument rien”, répliqua-t-elle avec un regard sévère et aimable, haussant automatiquement les épaules. Mais elle ne le convainquit pas: “Pourtant j’aurais dit qu’il y avait quelque chose…”
 
Elle s'en sortit avec un rire, alors, mi-sincère mi accentuée par la gêne: “Je n’aurais jamais cru que vous m’observiez si attentivement, comte…”
 
“Oh, vous vous trompiez, alors… je vous observe toujours avec attention, Mademoiselle”.
 
“Vous ne cessez de m’étonner, aujourd’hui, lui répondit-elle. Et dites moi, vos observations vous ont conduit à quelque conclusion intéressante?”
“Il y en a plusieurs, mon colonel, plusieurs… mais je ne sais jamais s’il vaut mieux que je vous en fasse part… je ne voudrais pas paraître indiscret. Et, en outre, ce n’est ni le lieu ni le moment.”.
 
“Bien sûr", soupira-t-elle. Et je ne suis pas la bonne personne pour ce genre de conversation”. Elle fixa sa main, un peu irritée et un peu triste. Fersen le comprit, et le regretta.
 
“Pardonnez-moi, Oscar, je ne voulais pas vous inquiéter, dit-il sur un ton plus sérieux, j’ai trop fréquenté les salons, ces derniers temps, et ma conversation est devenue frivole. Je le regrette beaucoup”.
 
Elle leva les yeux, et le regarda en l’excusant avec une expression rassérénée et affectée. Une expression consciente, qu’il n’avait jamais vu passer sur son visage.
 
Il s’inclina légèrement, pour prendre congé d’elle: “Je viendrai vous rendre visite, un de ces jours, murmura-t-il, ainsi peut-être pourrai-je me faire pardonner, et je vous montrerai que je sais aussi être pondéré et vertueux avec les personnes adéquates”. Il sourit.
 
“J’en serai heureuse, Fersen”, répondit-elle sans perdre contenance.
 
Elle le vit s’éloigner, et pensa qu’elle n’éprouvait pas ce sentiment de perte qui pendant si longtemps lui avait fait mal, alors qu’elle le regardait s’en aller. Elle se sentait comme plus forte, à présent, à son égard. Plus capable de lui tenir tête, même. De jouer comme lui jouait.
 
Mais qu’est-ce que cela avait à voir avec l’amour? C’était une chose qu’elle n’avait jamais comprise, et pourtant il en était ainsi.
 
 
*******
 
Lorsqu’elle rentra, ce soir là, la première chose qu’elle remarqua était qu’André n’était pas là à l’attendre. Il n’était pas à la maison ni même à l’écurie, même si son cheval ne manquait pas. Et donc, il ne pouvait pas être allé bien loin. Elle s’aperçut qu’au lieu d’être soulagée de ne pas devoir croiser son regard, elle était déçue.
 
Elle ne le vit pas non plus à dîner, et ce sentiment se changea en nervosité.
 
Tu n’as pas besoin de toujours dîner aux cuisines, maintenant. Tu peux très bien continuer à manger avec moi: ne l’avons-nous pas fait pendant des années sans problème?
 
Mais il n’y avait pas André, et il ne répondit pas.
 
A la fin du dîner, qu’elle avait pris seule, la nervosité était devenue de la tristesse, et sa tristesse le désir de le voir.
 
Qu’est-ce qui se passe entre nous, André… Pourquoi tout est si difficile, maintenant…
Que voulait-elle de lui? Peut-être ne faisait-il pas ce qu’elle lui avait demandé? Ne la laissait-il pas en paix, libre de vivre comme elle croyait que c’était mieux? Mais alors pourquoi cet état d’esprit, cette sensation de manque, de crainte ? Et pourquoi, si elle repensait à son “j’attendrai”, sentait-elle naître en elle une sorte d’espoir, qui la soulageait de cette crainte ?
 
Elle était fatiguée, elle était vraiment fatiguée. La journée avait été longue et la tension durait depuis trop longtemps. Elle était fatiguée et elle n’avait pas sommeil : depuis quand ne réussissait-elle plus à dormir comme avant?
 
Elle ferma les yeux et revit le jardin avec le pré vert et lumineux, ce paon triste, la reine et Fersen qui se promenaient et elle qui les regardait ensemble. Elle les avait toujours regardés ensemble… Elle-même était une décoration du jardin, en fond, comme le paon. Puis les mots de Fersen qui la piquait et son visage frappé par sa phrase mélancolique, et les excuses qu’il lui avait faites, et la promesse de venir la voir. Seulement peu de temps auparavant cette promesse aurait déchaîné en elle des jours d’attente agitée. Et inutile, parce qu’ensuite il ne serait pas venu. A présent au contraire il lui rendrait vraiment visite, elle en était certaine. Et elle s’en sentait presque contrariée. Que viendrait-il faire, si tous les jours il se promenait à Trianon avec Marie Antoinette?
 
Elle soupira. Même Fersen était à la recherche de quelque chose, cela se voyait bien. Peut-être était-ce pour cela qu’elle était tombée amoureuse de lui.
 
Il lui revint à l’esprit cette clairière, et cette petite cascade, et André.
 
Je t’aime, Oscar.
 
Comme elle était simple, cette phrase, comme elle était belle. Et elle était seulement pour elle, et il lui aurait répété mille fois, si elle le lui avait demandé. Probablement était-ce pour cette raison qu’elle avait cédé ainsi, qu’elle l’avait laissé faire, qu’elle ne s’était pas soustraite à son étreinte: elle avait besoin de l’entendre dire, une chose comme celle-là, elle en avait soif depuis toujours. Seulement pour elle, sans l’image d’aucune autre femme à laquelle devoir se confronter, qui lui rendait encore plus pénible la confrontation avec elle-même; sans la peur de ne pas être assez, de manquer de quelque chose pour que quelqu’un puisse l’aimer vraiment. André le lui avait offert, son “je t’aime”, sans rien attendre d’elle, sans qu’elle doive faire un effort pour le mériter. Et ne pas y parvenir, de toute façon.
 
Peut-être était ce pour cela qu’elle l’avait embrassé, qu’elle avait accueilli ses caresses, qu’elle n’avait pas su lui dire tout de suite non. Elle avait besoin d’être aimée, et il l’aimait. Elle ne s’en était pas aperçue tout d’abord, mais à présent elle savait qu’il en était vraiment ainsi. C’était elle qui avait profité d’André, en réalité, et non pas le contraire. Et elle se sentit comme si elle l’avait utilisé: elle avait besoin de cette confirmation et elle l’avait prise, sans aucun respect pour lui, pour les sentiments qu’il avait montrés.
 
C’était si triste.
 
Et il était plus triste encore que malgré cela elle le veuille près d’elle, qu’elle eût presque la nostalgie de son étreinte. Pourquoi avait-elle la nostalgie de son corps, si elle ne l’aimait pas? Pourquoi sentait-elle encore sur son visage ses lèvres qui tremblaient? Pourquoi aurait-elle presque voulu qu’il l’embrasse à nouveau, et l’étreigne de la même manière que ce jour-là, sur la couverture… et pourquoi s’était-elle senti légère, avec lui, sans aucune peine, pendant qu’il la caressait dans sa chambre, et était sur le point de dire oui quand il lui avait demandé de le laisser rester, la nuit?
 
Peut-on réussir à utiliser quelqu’un d’autre pour ne plus avoir mal ?
Oui, on le peut. Elle avait pu. Et précisément André, qui était ce qu’elle avait de plus cher, dans toute sa vie.
 
Mais était-ce vraiment ainsi ? Ou y avait-il plus, quelque chose de plus, qui lui faisait peur ? Quelque chose qu’elle éprouvait pour lui ? Pour André ? Pour son ami, pour son frère ? Pour son ordonnance, que son père avait placé à la maison depuis tout petit pour la servir, et qu’il pouvait jeter dehors quand il voulait ?
 
Mais André n’était pas seulement cela. Il ne l’avait jamais été.
 
Quelque chose qu’elle éprouvait pour lui…
 
Mais Fersen, alors?
 
Elle se couvrit le visage avec les mains, et ferma les yeux.
 
Non, cela valait mieux de ne pas chercher André, ce soir.
 
Elle sortit dans le jardin se promener toute seule.
 
 
*******
 
La lune n’était pas encore pleine, mais elle suffisait à éclairer les sentiers. Elle n’avait pas envie de dormir, autant valait respirer le frais, et écouter les bruits de la nuit dans le parc.
 
Cela lui avait toujours plu de faire cela, et elle n’avait jamais eu peur, même enfant.
 
André, en revanche si… un peu oui, peut-être. Mais il devait lui faire voir qu’il était plus fort, et allait devant elle. Elle sourit, à ce souvenir.               
 
Cette nuit cependant, c’était différent, elle ressentait un peu de peur au-dessus d’elle.
 
De quoi, ensuite…
 
Elle s’éloigna beaucoup du palais, et arriva à l’étang. C’était un bassin artificiel, qui servait aux besoins de la maison. Depuis combien de temps elle n’y venait plus…
 
Elle entendit un bruit sur l’eau, un petit bruit sourd. Pas fort. Puis un autre, et encore d’autres bruits sourds.
 
Elle s’approcha en silence, intriguée et agitée, elle ne sut pas bien pourquoi. Et elle le vit.
 
André…
Il était assis de dos, sur le rivage, et lançait des cailloux sur l’eau. Il les faisait ricocher sur la surface éclairée par la lumière lunaire. Il le faisait avec une régularité presque efficace caillou après caillou, et à la fin de chaque lancer il s’arrêtait à l’écoute. Oscar sourit : il était en train de compter les ricochets. Ils le faisaient toujours, gamins, lorsqu’ils jouaient à ce jeu : celui qui en faisait le plus était le vainqueur. Mais il était le meilleur, et il ne perdait jamais. Il avait des bras plus forts, bien sûr, et faisait des lancers plus longs : auparavant elle ne le comprenait pas, mais maintenant oui.
 
Elle resta en silence à l’observer. C’était consolant de le regarder pendant qu’il ne l’apercevait pas. Sans devoir rien lui expliquer, justifier sa présence. Elle l’observa pendant une dizaine de minutes, rassérénée. Puis elle mit le pied sur une branche tombée, qui se cassa.
 
“Qui est là…”
 
Il l’avait dit en se retournant brusquement, et avait deviné sa silhouette, sans la distinguer, dans l’obscurité.
 
“André…”
 
“… Oscar… qu’est-ce que tu fais là ?”
 
“Je ne sais pas, je me promenais. Ensuite je t’ai entendu, et…”
 
Il pencha légèrement le visage, et se tourna de nouveau vers l’étang. Il prit un autre caillou, et le lança. On entendit un seul bruit sourd plus fort.
 
“Tu as raté”, lui dit-elle.
 
Il ne lui répondit pas.
 
Ce fut elle qui le rejoignit, alors.
 
Elle s’assit auprès de lui, au bord de l’étang: “Tu n’étais pas à la maison, ce soir”.
 
“Non”.
 
“Pourquoi donc?”
 
Je ne pouvais pas poser une question plus stupide, pensa-t-elle.
 
Elle le vit prendre un autre caillou, sans rien dire.
 
“André, tu ne dois pas m’éviter, je t’en prie”.
 
Il eut un rire presque amusé, mais amer: “Ce n’est pas moi qui t’évite, Oscar”.
 
Elle resta silencieuse.
 
“Je voudrais… que ce ne soit pas si difficile, dit-elle, que tout redevienne comme avant. Nous étions bien avant”.
 
“Cela ne se peut pas, je regrette. Et nous n’étions pas bien”.
 
“André…”
Elle se fit proche, lui effleura une main, mais il la retira, en fermant les lèvres.
“André, pourquoi ne dînes-tu plus avec moi, pourquoi dis-tu que cela ne se peut pas… Nous avons été ensemble pendant tant d’années, et maintenant…”
 
Il se tourna pour la première fois et la fixa, avec un geste déchirant : “Maintenant ce n’est plus comme avant, dit-il à voix basse, et tu le sais”. Son regard passa sur elle de part en part, et des frissons lui vinrent.
 
“Je regrette, André… tu ne sais pas combien je regrette, je t’en prie… et même c’est de ma faute ce qui s’est passé, et au contraire, je dois te demander pardon…”
 
Il continuait à la fixer, sans rien dire. Elle baissa la tête.
 
“… Mais je ne veux pas que cela nous éloigne, André… Il y a trop d’années… Je ne veux pas renoncer à toi, je ne veux pas…”
 
Elle lui effleura de nouveau la main, et il ne bougea pas, cette fois. Et ensuite il répondit, et la prit, sa main, en tremblant, et remonta jusqu’à son bras, en l’enveloppant doucement. Et l’autre bras, avec l’autre main, en la regardant intensément: “Moi non plus je ne veux pas renoncer à toi”, dit-il, et cela signifiait toute autre chose.
 
Elle comprit ce qu’il ferait encore avant qu’il ne bouge.
 
“André…”
 
Elle sentit son corps contre son corps, et ses mains qui remontaient jusqu’à ses joues, et lui tenaient doucement le visage, et  le portaient à ses lèvres. Et elle sentit son baiser, qui contenait une urgence et un désir intense, plus que la première fois, plus que ce jour dans sa chambre, plus que tout, comme si chaque instant qu’il avait passé loin d’elle depuis leur dernier baiser s’ajoutait à la passion, au désir de ceci. Elle le sentit sur elle, contre elle, elle sentit sa bouche dans sa bouche, s’ouvrir et la chercher, avec une ardeur incroyable, qui la renversa. Ce fut elle qui s’étendit sur l’herbe, en l’attirant à elle presque sans s’en rendre compte: “André, André… qu’est-ce que nous arrive… qu’est-ce que…” dit-elle dans un souffle, en haletant.
 
“Ce qui devait de passer depuis longtemps, Oscar, longtemps…”
 
Il l’embrassait encore, et son corps réagissait à cette étreinte dans un abandon extasié, sans qu’elle puisse l’arrêter. Elle ne voulait pas l’arrêter, elle ne voulait pas, non. Et elle sentit ses lèvres sur son cou, pendant qu’il l’embrassait, descendre sur sa poitrine, sur sa chemise, et ensuite trouver les boutons et l’ouvrir, complètement, à la lumière de la lune, et s’arrêter soudain, pour contempler son sein dans une stupeur pleine d’étonnement et de désir. Et elle s’aperçut qu’il prenait sur lui-même pour s’approcher lentement, pour ne pas lui faire peur. “Tu es très belle, dit-il très proche d’elle, en l’effleurant avec les lèvres, tu es très belle…”. Elle sentit ces lèvres parcourir sa peau délicate et se refermer doucement sur le mamelon, et commencer à le sucer avec une douceur et une ardeur infinie, sans s’arrêter jamais, pendant que sa main effleurait l’autre sein, très légère et irrésistible, avec la même passion retenue et assoiffée. Elle n’avait jamais été touchée ainsi, et fut secouée de frémissements de plaisir, aux caresses de sa bouche, et commença à gémir, sous ces baisers, posant anxieusement les mains sur ses épaules.
 
“André… oh… oui… André. Oh… je t’en prie…”
 
Elle ne savait même pas d’où lui venaient ces mots, ces phrases brisées, et comment elle n’éprouvait aucune retenue à les dire. Mais il ne semblait pas s’en étonner tout à fait, et continuait à lui embrasser le sein avec une passion profonde et tendre, toujours plus près d’elle. Elle sentit son corps contre le sien, et elle s’aperçut que pour la première fois il ne lui cachait pas son excitation, comme s’il ne pouvait pas s’en passer, comme s’il voulait lui transmettre tout son désir.
           
C’était une chose qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle comprit. Et elle en fut renversée.
 
Elle le sentit haletant, en l’embrassant, revenant à sa bouche, pendant que sa chemise aussi s’ouvrait, et que sa poitrine se posait sur son sein nu.
 
“Oscar… tu vois ce que tu me fais, Oscar...”
 
Elle sentit ses lèvres lui embrasser le visage, ses mains la caresser, arriver à tout son corps, ses jambes tressées aux siennes, dans un abandon complet, plein de confiance, et d’envie d’elle.
 
“Oh… oui, André…”
 
Elle ne réussissait pas à dire autre chose, seulement oui pendant qu’il la serrait et la caressait de cette manière, et pour la première fois elle comprit ce que voulait vraiment dire désirer un homme, et se sentit prête à lui offrir tout d’elle-même, sans revenir en arrière.
 
“J’ai envie de toi…” l’entendit-elle dire pendant qu’il la caressait en entrouvrant ses jambes, même s’ils étaient vêtus, tous les deux, et presque faire le chemin à la recherche de son corps, même s’il ne la déshabillait pas, et se presser contre elle en l’embrassant profondément, serrant la main sur son flanc, à l’effleurer, et puis fermer les doigts, pour la tenir très proche, uni à lui.
 
“Oscar, dis moi que tu as envie de moi, Oscar...”, murmura-t-il haletant.
 
Et elle entendit sa propre voix obéir à cette requête, follement heureuse: “Oui… j’ai envie de toi, André...”
 
“Oui, c’est ainsi, je le savais… je le savais…”, l’entendit-elle répéter dans une exultation et plein d’ardeur, pendant qu’il revenait à son visage, prenant sa bouche avec des baisers passionnés et chauds, avec des mots frémissants et pleins de douceur. Oscar s’y perdit, dans cette étreinte, égara lucidité et raison, elle oublia qui elle était et toutes les autres choses, en même temps. Elle sentit seulement son corps, et le corps d’André, et la lune resplendissante sur sa poitrine nue qui touchait son sein, et lui qui se levait pour la regarder de nouveau, et l’embrasser encore. Entraînée dans une émotion jamais éprouvée auparavant, excitée par le mouvement très lent de leurs corps, transportée par l’excitation d’André et de savoir qu’il était en train de la toucher, elle perdit la tête et s’abandonna aux gémissements d’un plaisir inconnu qui l’enveloppa presque soudainement, pendant qu’André la serrait sans se détacher d’elle et l’embrassait palpitant d’amour.
 
Puis elle rouvrit les yeux, et trouva ses yeux, sur elle, qui la regardaient. Elle ressentit son propre corps entre ses bras.
 
“Oh, André…”, soupira-t-elle, en laissant aller sa tête sur le côté.
 
Il avait un regard sérieux et très profond, et continua quelques instants à la fixer sans parler, lorsqu’elle tourna de nouveau les yeux et chercha les siens. Puis il eut un sourire inattendu, qui devint tendre et plein d’elle. Il l’embrassa doucement. “Tu es merveilleuse”, murmura-t-il, en effleurant ses lèvres, légèrement.
 
“André…”
 
“Ssss… cela a été très beau, Oscar. C’est très beau que cela se soit passé ainsi. Si tu savais combien cela a été beau de te regarder…”
 
Il lui donna un autre baiser, très délicat. Puis il la fixa: “Tu vois? Nous sommes tous les deux nés pour cela”.
 
Elle poussa un soupir étouffé, et le regarda d’une manière qui signifiait oui.
 
“Je t’aime”, dit-il ensuite, très sérieux, en la fixant comme il l’avait fixée le premier jour.
 
“Je…”
 
“Toi aussi tu m’aimes”, murmura-t-il. Puis il eut un soupir voilé de tristesse, et lui passa les doigts sur les lèvres. “Tu sais, pendant tant d’années je n’y ai presque pas cru, même si je le sentais… parce que j’avais peur. Peur qu’une chose comme celle-là n’arrive jamais: je l’ai craint jusqu’à il y a peu de temps en fait”. Il lui effleura la joue, très léger. “Mais maintenant je n’ai plus peur, Oscar. Depuis que je t’ai donné ce baiser et que tu m’as répondu j’ai compris”.
 
Elle lui lança un regard qui était à la fois doux et craintif.
 
“Peut-être... tu dois seulement apprendre à le comprendre, Oscar. Je sais que ce n’est pas facile, pour toi, qu’il y beaucoup de choses auxquelles tu dois te heurter, pour accepter cela. Mais il n’y a pas d’autre voie, il n’y en a pas… Je n’ai pas eu le courage de te toucher pendant toute une vie, et maintenant si tu es proche de moi je ne peux pas m’en passer. Il me semble incroyable seulement de penser que pendant si longtemps j’ai renoncé à toi”.
 
Il lui donna un baiser plein de passion, brûlant, qui la fit trembler, et l’enveloppa entre ses bras: “Et toi aussi tu le veux, Oscar, je le sens, quand tu es avec moi, je le sais”.
 
“Si tu savais combien je te désire, chuchota-t-il, en lui passant une main dans les cheveux. Je te désire depuis toujours. Je veux faire l’amour avec toi plus que toute autre chose au monde. Exceptée une, Oscar : que tu le veuilles autant que moi. Que tu en sois sûre, que tu me dises que tu m’aimes”.
 
Elle le fixa, et dans son regard silencieux vit une profondeur qu’elle n’avait jamais vue.
 
“Mais ne me fais pas attendre longtemps, je t’en prie… Je deviens fou, sans toi”.
          
 
 
 
 A suivre...
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 0:53

Dans ses mains
Partie III
 
 
Cette nuit elle n’avait pas réussi à dormir et la nuit suivante non plus. Elle était rentrée à la maison, avec André. Sans s’enfuir, cette fois. Et dans l’entrée, où il n’y avait personne qui puisse les découvrir, il l’avait embrassée encore. En faisant un sacrifice immense, ensuite, pour la laisser s’en aller.
« Demain, je viens avec toi », lui avait-il dit en se détachant d’elle.
 
Et il en avait été ainsi : elle n’avait plus cherché à l’en empêcher, elle ne
ne l’avait plus évité comme les premiers jours. Il lui manquait, au contraire, lorsque ses fonctions de colonel la privaient de sa présence à son côté. Lorsqu’elle se rendait à une entrevue privée avec la reine, lorsqu’elle devait s’occuper d’entraîner les soldats et d’organiser les escortes des souverains.
Elle répondait à son salut silencieux, en le retrouvant à l’attendre, dans un silence égal et confiant, plein d’une intensité que maintenant elle reconnaissait. C’étaient des regards qui n’appartenaient qu’à eux, qu’ils échangeaient à présent, même s’il y avait d’autres personnes : dialogues sans paroles, que personne ne pouvait entendre.
Et André avait été à la hauteur de la situation, tout de suite. Le fait qu’il l’avait embrassée et étreinte n’avait pas changé son comportement envers elle, l’égard et l’estime qu’il lui avait toujours témoignés  Qui sait pour quelle raison, elle avait redouté que cela arrive. Peut-être parce qu’elle avait senti ne pas pouvoir l’empêcher, s’il avait voulu s’imposer, tenter d’envahir son espace, s’il s’était montré incapable de garder vraiment ce secret.
Mais il n’avait pas été ainsi. Cela ne pouvait pas arriver, bien sûr. André était encore plus discret, maintenant. Il accomplissait tranquillement ses devoirs comme il l’avait toujours fait et avait une attitude plus que naturelle. Avec les autres, mais aussi avec elle. L’amour ne s’était pas substitué, mais ajouté à l’amitié. C’était la même affection, la même familiarité qu’avant, la capacité de la soutenir et de rire ensemble qu’ils avaient toujours eue. Et il gardait la même considération pour ses qualités. Oscar savait qu’il l’avait toujours appréciée, pour ce qu’elle avait en elle et  pour sa façon d’être à l’extérieur, pour la manière dont elle était capable de faire front à ses devoirs, à toutes les responsabilités de son rôle : et maintenant il n’avait pas changé, il continuait à le lui faire comprendre. De plus c’était comme si cette estime s’était unie à une sorte d’orgueil, qui la remplissait de plaisir. Comme s’il était fier d’elle : et il le montrait, cependant, avec une discrétion silencieuse, sûre. Seule Oscar lisait la tendresse de ses regards.
Ils s’entraînaient encore ensemble, à l’épée, et André était celui de toujours : redoutable, absorbé, et attentif à la rapidité de ses attaques, des assauts qu’elle savait si bien porter, très élégante et dangereuse. Il parait et ripostait, avec la même énergie, avec le même plaisir qu’il montrait toujours, quand ils se battaient. Et elle aussi se laissait prendre à ces échanges, concentrée et agile. Ils se souriaient, en reprenant leur souffle, avant de croiser encore le fer.
 
Non, personne n’aurait pu le comprendre. Personne n’aurait jamais pu suspecter ce qui se passait entre eux, ni à la maison ni au dehors.
Elle se sentait, au contraire, comme si ce danger pouvait venir davantage d’elle-même. Qu’elle ne réussissait pas, parfois, à contrôler les émotions qui l’assaillaient.
Parce que pour elle il n’était plus le même. Elle se retrouvait dans ses bras toutes les fois où ils étaient seuls.
 
Comment cela s’était produit qu’elle se soit habituée à ses baisers au point d’en avoir besoin chaque jour, elle ne l’avait pas encore compris. Mais c’était arrivé, et elle ne réussissait plus à se rappeler comment cela était auparavant. Dans le grenier, un autre jour, lorsqu’ils étaient montés ensemble chercher la première épée qu’ils avaient eu enfant. Ils en parlaient et avaient décidé d’aller voir si elles y étaient encore. Mais ce n’était pas la vraie raison, pour aucun des deux. Mais ils n’avaient pas eu le temps d’ouvrir  cette malle que leurs mains s’étaient cherchées, et ils s’étaient embrassés, caressés. Ils étaient restés immobiles, les bouches entremêlées, les lèvres entrouvertes, sans rien dire. Puis ils s’étaient embrassés soudainement, et avaient fini à terre, à se caresser avec des gestes anxieux, dans le carré de lumière dessiné sur le plancher par la fenêtre au-dessus d’eux.
Ils ne s’embrassaient pas seulement, à présent. Chaque fois il y avait quelque chose de plus, qui arrivait parce qu’il y avait trop de passion en eux, et il semblait qu’à ce doux tourment il n’y avait pas de remède si ce n’est en découvrant de nouvelles manières de se tourmenter. Ils n’avaient pas fait l’amour, non, mais Oscar désirait que cela arrive, désormais, même si elle en avait peur. Et André le voulait désespérément, même s’il recherchait chaque fois avec élan la torture de cette attente, et l’acceptait sans la forcer jamais.
Maintenant elle connaissait son corps. Elle l’avait touché, pleine d’émotion et de crainte. La même crainte et la même émotion qu’il avait ressenties, parce que pour lui aussi c’était la première fois. Cela avait été un moment très doux et intense, dans la chambre d’André, et elle avait descendu avec sa main sur sa poitrine, en lui faisant manquer une respiration, pendant qu’elle descendait encore. Elle l’avait caressé avec des gestes inexpérimentés, sans le regarder dans les yeux, tant qu’elle n’avait pas senti sa main sur la sienne. Ils étaient restés silencieux, et elle presque honteuse, pendant qu’elle restait étendue près de lui sans parler. Mais ils ne s’étaient pas lâchés, et André lui avait donné des baisers très doux, après.
 
André, André, il y avait seulement André maintenant. Dans ses pensées, dans ses journées, au matin, en sachant qu’elle le rencontrerait, et au soir, en pensant que ce serait beau de l’avoir là, avec elle, près d’elle. S’il n’était pas allé dans sa chambre, après l’avoir embrassée sans trop insister, parce qu’il ne réussissait pas trop à résister s’il allait au-delà du baiser qu’il lui donnait chaque soir, avant de la laisser seule.
Mais ils ne pouvaient pas continuer ainsi, elle le savait.
Elle ne voulait pas, surtout.
 
Elle était devenue folle, elle était vraiment devenue folle. En l’espace de peu de jours, d’un moment à l’autre. Pourquoi ?
Et Fersen ? Fersen s’était envolé, il avait simplement disparu de ses pensées, comme si il n’y avait jamais été. Il avait disparu depuis ce premier baiser, près du fleuve. Parce que ce baiser avait été vrai, il avait été le sien. Et tous les autres baisers avec André avaient été vrais, toutes ses caresses. Les mots qu’il lui avait dits étaient vrais, il était vrai qu’il voulait faire l’amour avec elle plus que toute autre chose. Et il était vrai qu’il l’attendrait, parce que seule une chose était plus importante que cela : qu’elle lui dise qu’elle l’aimait. Tout était vrai, André était vrai. Il l’avait toujours été.
 
L’aimait-elle ? Oui, elle aimait quelque chose, en lui, qu’elle ne savait pas définir. Et c’était étrange, parce que ce n’était ni les regards, ni les mots, ni les pensées, qu’elle avait à peine découverts : c’était quelque chose qu’elle connaissait depuis toujours, au contraire. Qu’elle connaissait  bien. Mais que seulement à présent elle pouvait nommer amour.
Et comment cela était-il arrivé qu’il lui vînt à l’esprit de l’appeler mon amour, pourquoi avait-elle senti ses lèvres s’ouvrir pendant qu’il la caressait ? Pourquoi avait-elle accueilli avec joie ses baisers et les caresses de ses mains, depuis la première fois, sans jamais fuir ? Comment pouvait-elle nommer amour non pas la pâleur, la timidité, l’anxiété, le besoin de dessiner une image, dans son cœur, et d’y croire, la pensée de ses yeux et du don des mots qu’il ne dirait jamais, les regards qu’il avait eus, d’interpréter pleine d’incertitude, en ne réussissant jamais à se convaincre entièrement d’avoir compris ce que cela voulait vraiment dire ? Pas tout cela, pas cette peur, non. Non pas la tristesse, l’anxiété, la joie de penser à lui, la souffrance de se sentir ignorée, et les fantasmes qu’elle ferait pour la combler, et tous les rêves imprudents dans lesquels mettre son cœur en jeu et le perdre chaque fois, jusqu’à découvrir qu’il n’y a plus rien à mettre en jeu, mais que la douleur restait là ?
Non pas tout cela, mais ses mains, et lui.
 
C’était cela qu’elle appelait amour, avec André. Qu’elle pensait amour. Ses mains, ses caresses, comment ses yeux la regardaient quand il la touchait, ses lèvres, et le frisson que lui donnait de les penser sur elle. Ses bras qui semblaient faits pour l’enlacer. C’était cela son amour pour lui.
 
Etait-ce juste d’appeler cela de l’amour ? Etait-il juste de lui dire je t’aime pour ses baisers ?
Oui…  peut-être que oui… peut-être était-ce vraiment cela l’amour véritable. La vérité concrète des doigts qui s’entrecroisent dans l’obscurité, des souffles qui se confondent dans le silence.
 
Mais il y avait aussi son corps, ce corps qu’elle avait été si attentive à éduquer sans rien lui concéder, pour qu’il puisse être un instrument parfait. Et qui avait été si seul, qui avait souffert de regret et de désir, pendant trop de temps. Maintenant il se rebellait, et n’entendait plus raison, quand il y avait André. L’attraction entre eux était une force primaire, au-delà de tout contrôle, de toute argumentation.
Combien de temps avait-elle attendu avant de savoir ce que signifiait être embrassée ? Avant d’accorder à sa peau le réconfort d’une étreinte ? Elle l’avait elle-même renié, son corps, pendant toute sa vie. Elle avait refusé de croire aux signaux qu’il lui envoyait, obstinément. On l’avait forcée à le faire, oui, mais elle avait coopéré, de toutes ses forces, jusqu’à risquer de s’anéantir. Même à ses sentiments pour Fersen elle avait réagi en les niant, en s’enfermant dans une forteresse d’impassibilité.
Puis André l’avait embrassée, et elle avait perdu cette bataille.
Heureusement.
Elle était une femme, et désirait un homme, c’est tout.
Et maintenant était venu André, qui lui donnait ce que son corps demandait.
Ce n’était pas sûr qu’on pouvait nommer cela amour : peut-être était-ce la réponse plus évidente, plus immédiate, à une demande de sa nature.
 
Cela pouvait être cela, seulement cela.
 
Seulement cela ?
 
Elle ne savait pas.
Elle ne lui avait pas encore dit je t’aime.
 
Il ne l’avait pas forcée, il ne la forçait pas. Il comprenait son cœur mieux qu’elle-même, peut-être. Et ils étaient dans un monde où la seule idée d’une relation de ce genre entre eux aurait paru intolérable, absurde. Elle noble, lui du peuple, elle officier, favorite de la reine de France, lui son ordonnance, son écuyer. Elle maîtresse lui serviteur, en fin de compte : c’est ainsi qu’à la cour on mesurait ces distances. Il était plus facile pour André de lui dire qu’il l’aimait, et il le savait. Il savait que pour elle en revanche cela signifiait aller à l’encontre de toute son histoire, son éducation, sa vie. Pour un saut dans l’obscurité.
Pour cela il l’avait attendu, et l’attendait encore. Il lui avait demandé beaucoup plus que de devenir son amant.
 
 
*******
 
 
Quelqu’un à la porte de sa chambre. C’était André, elle le reconnaissait à sa manière de frapper, comme si c’était un code établi entre eux. Enfin ils avaient quelques jours de repos, et le programme pour cette après-midi était une chevauchée ensemble. Tout seuls, surtout.
Elle ne répondit pas, et alla ouvrir, rapidement.
Elle lui sourit. André entra et ferma la porte derrière lui. Puis, comme il faisait toujours chaque fois qu’il restait avec elle, sans témoin, il l’enlaça sans rien dire. Il l’attira à lui, en appuyant son dos à la porte, et lui donna un baiser, un très long baiser.
Cela suffit à leur faire passer à tous les deux l’envie d’aller chevaucher. Mais il faisait jour, trop de gens circulaient dans la maison et entraient dans les chambres. Ils devaient être attentifs, ils le savaient. Il n’y eut  pas besoin de le dire.
 
« Allons-y Oscar… Continuons après… »
« Oui… Allons-y… »
 
L’air sur son visage et dans ses cheveux lui donnait une sensation de plaisir. Cela lui fit penser à son souffle sur sa peau, cela lui fit le désirer. Je ne veux pas être loin de toi, pensa-t-elle, tandis qu’elle galopait, courant vers quelque lieu qui soit loin des autres et sans interdit.
André pensait de même, elle le comprit comme il la regardait lorsqu’il arrêta son cheval. Elle le stoppa aussi.
Il ne dit pas un mot pendant qu’il lui tendait la main, et elle descendit de cheval en un geste agile, en attachant les rênes au tronc d’un arbre, non loin de là. En se tournant vers lui elle prit cette main, et elle se laissa soulever. Elle sentit sa poitrine contre son dos et ses bras qui enserraient sa taille.
 
Ils montèrent ainsi jusqu’au sommet de la colline, puis André tira les rênes, et envoya l’animal au pas. Elle ferma les yeux en sentant l’étreinte de son corps, et ces mains qui s’étaient relâchées, en maintenant l’allure sans la forcer, et la caressaient, comme son souffle caressait ses cheveux. Ils s’arrêtèrent, et au-delà du coteau ils découvrirent des champs frémissant sous le vent léger, et des nuages, au loin. C’était presque le soir.
 
« Oscar… »
 
Elle savait ce qu’il voulait faire, ce qu’il voulait dire.
Elle tourna son visage, pour chercher le sien, avec un soupir anxieux. Et elle trouva ses lèvres, qui la caressèrent doucement, et ensuite son baiser, et ses bras qui l’enserraient, maintenant. Il l’embrassa en fermant les yeux, et puis, lorsqu’elle se détacha en respirant doucement, et se tourna en appuyant sa tête sous son visage, pour regarder les mêmes champs, le même ciel, il promena ses lèvres doucement sur son cou, derrière la nuque, en lui faisant venir des frissons de plaisir. Et il parcourut son corps de ses mains, en la caressant par-dessus la chemise, chercha son sein et l’effleura doucement, longuement, en la faisant s’appuyer à lui, et en soupirant avec une émotion croissante. Oscar abandonna sa tête en arrière, alors, sur son épaule, et le laissa lui prodiguer ces caresses toujours plus intenses, plus pleines, et elle se mordit à peine les lèvres, en un gémissement retenu et langoureux lorsqu’elle sentit ses doigts s’insinuer à la recherche de sa peau nue.
Elle commença à gémir, toujours plus anxieuse, presque impatiente, pendant qu’il la caressait, et ses soupirs l’impliquèrent en le transportant. Ils descendirent vite de cheval, alors, et les laissèrent aller, en se regardant dans les yeux, et à peine à terre ils s’étreignirent de nouveau, et s’embrassèrent, et s’allongèrent ensemble sur l’herbe, au sommet de la colline, sous le coucher de soleil, se caressant de leurs mains inquiètes, s’embrassant en baisers essoufflés.
 
« André… »
« Oscar… Oscar… »
 
Ce désir, et leurs corps enlacés, leurs souffles unis qui se cherchaient encore, et les lèvres, d’André sur ses vêtements, maintenant, sa chemise ouverte, de nouveau, et les caresses de sa bouche sur elle.
 
« André… je veux être tienne… tienne… »
« Oscar… »
« Faisons l’amour, André… »
« Oh… mon amour… mon amour… »
« Faisons le, je t’en prie… je t’en prie… »
« Oh, oui, Oscar, oui… oui… »
 
Il l’embrassa encore, dans un élan nouveau, et plus passionné, sa main cherchant son pantalon, pour pouvoir l’ouvrir, dans des gestes fiévreux jusqu’à y parvenir, aidé d’elle, et fut sur elle plein d’émotion, de désir, continuant à l’embrasser pendant qu’elle gémissait et était prête à s’offrir, à vite devenir sienne, en cet instant, au milieu de cette herbe…
 
« Oscar… »
 
Elle le regarda, comme grisée, et étourdie, haletante. Elle le vit haletant, étourdi d’elle. Le vent passa sur eux, pendant qu’ils se fixaient, dans un frisson du soir qui descendait froid sur la campagne.
 
« Oscar… j’ai envie de toi… je te désire… Mais pas ici… pas ici.... »
« André… »
« Rentrons à la maison, Oscar… maintenant… il fait presque nuit… rentrons à la maison… dans ta chambre, cette nuit… maintenant… »
 
Elle gémit, pendant qu’il l’embrassait encore, plein d’ardeur.
 
« Notre première fois, mon amour… Oscar… je veux que ce soit très beau… que ce soit seulement pour nous… toute la nuit pour nous… »
« Oui, André… cette nuit… oui… Embrasse moi encore, André… »
 
Ils restèrent, enlacés et immobiles, allongés sur l’herbe, comme incapables de bouger pour s’en aller. Puis ils se levèrent, presque soudainement, et rentrèrent à la maison ensemble, au galop.
 
 
*******
 
 
Le visiteur était arrivé à cheval, et lorsqu’ André reconnut ce cheval dans les écuries il ferma les yeux et pria pour s’être trompé. Mais il savait que non, et après la prière lui vint au contraire une vocifération, et il ne s’étonna pas lorsqu’il entra dans la maison et trouva Oscar dans le salon, qui conversait aimablement avec Fersen.
Il les regarda du pas de la porte, assis sur deux fauteuils voisins, leurs visages éclairés par les bougies, et il aurait voulu s’en aller et non devoir les regarder, et non devoir éprouver cet atroce pincement de douleur. Et il aurait voulu s’interposer immédiatement et prendre Oscar par la main et la porter dans sa chambre, où il l’aurait prise sur son lit en laissant Fersen à les attendre et en lui faisant oublier tout le reste.
Mais il ne pouvait faire aucune de ces deux choses. Il dut s’avancer, et saluer.
 
« Bonsoir, comte ».
« Oh, bonsoir André, je vous avais presque oublié. Une grave erreur, vu que vous êtes inséparable de mademoiselle Oscar… »
 
Elle sourit par courtoisie, et regarda à la dérobée André avec une expression préoccupée.
Il ne dit rien, et resta debout, auprès d’elle. Cela ne lui avait jamais pesé comme en cet instant la convention sociale qui lui défendait de s’asseoir dans un fauteuil auprès des nobles. Avec Oscar ce n’était pas ainsi, mais quand il y avait des invités il devait être à sa place, il le savait. Il le fit cette fois aussi, par une ancienne habitude.
Ce fut elle qui alluma une lueur : « Bois quelque chose avec nous, André ».
Il se versa du cognac pour occuper ses mains et trouver une attitude appropriée.
 
« A quoi devons-nous votre visite, comte ? », demanda Oscar gentiment.
« Je vous l’avais promis, non? » répondit Fersen avec un sourire ambiguë, qui évoquait des accords secrets. André le fixa, et s’aperçut qu’en disant cela il n’avait pas regardé Oscar, mais lui.
« D’autres fois vous avez fait cette promesse – répondit alors Oscar, avec un ton qu’elle rendit involontairement mondain -, mais il ne me semble pas que vous l’ayez tenue souvent… »
 
André avala une gorgée de liqueur, pendant que le Comte souriait d’assouvissement et ramassait le gant : « Si j’avais su que je vous avais fait de la peine, Oscar, je serais venu vous rendre visite bien avant. J’espère qu’il n’est pas trop tard pour y remédier ».
Oscar ne répondit pas, et regarda de nouveau vers André, qui observait avec attention le contenu de son verre. Ses doigts s’étaient serrés imperceptiblement sur le pied.
 
« Nous sommes toujours heureux de vous voir, Fersen, vous le savez », murmura-t-elle alors, avec un sourire gentil qui n’arriva pas à éclairer l’azur de ses yeux.
André souleva la tête et respira.
 
« Et je suis heureux de vous voir – dit Hans en s’adressant seulement à Oscar -. Même si à la cour nous nous rencontrons presque chaque jour, il est toujours difficile de trouver l’opportunité d’une vraie conversation. Il y a quelque chose dont je voulais vous parler, vous vous souvenez ? »
 
André savait qu’à ce point il aurait dû demander congé et se retirer : la demande implicite était plus qu’évidente dans la phrase de Fersen, et dans toute son attitude, ce soir. Il connaissait bien ce code. Mais il ne bougea pas.
Il s’abattit un silence embarrassant que les deux hommes ne firent rien pour rompre et qui pesa entièrement sur les épaules d’Oscar : femme, inopinément convoitée, et garante des bonnes manières de la maison. Elle était irritée contre Fersen, mais se tourna avec un regard implorant vers André. Un regard qui implorait de l’aide, faisant appel à un devoir d’amitié, et qui, en même temps, voulait être rassurant.
Trop pour un seul regard, dans un moment comme celui-ci. André accueillit seulement la demande de se retirer, et s’en alla blême, sans dire un mot.
 
« J’ai l’impression que votre ordonnance est déçu», commenta Fersen, remarquant la pâleur de son visage.
Oscar lui lança un regard lourd de reproches, et de douleur. L’unique chose qu’elle aurait voulu en cet instant était de courir après André et lui demander pardon.
Fersen vit cette douleur, et se rappela son expression mélancolique, quelques jours auparavant. Et, comme quelques jours auparavant, il se repentit.
Il porta la main à son front : « Pardonnez-moi Oscar, je ne sais rien de vous et je me permets de venir ici, dans votre maison, en me comportant comme je me comporterais dans un salon mondain. Pardonnez-moi, vous êtes très loin des courtisans de Versailles, qui doivent dire des méchancetés brillantes pour remplir leur propre vie ». Il soupira et but une gorgée de cognac, avec un air résigné : « Moi, en revanche non, malheureusement », constata-t-il désolé.
Oscar soupira : comment  se faisait-il que Fersen avait les propos justes toujours trop tard ?
« Ne vous inquiétez pas, Hans. André et moi avons grandi ensemble : ce n’est pas une chose comme cela qui peut nous faire nous disputer ».
 
Fersen la fixa, avec une expression à la fois consciente et interrogative :
« Vous disputer… vous savez, Oscar, j’ai souvent réfléchi à votre relation avec André… »
Elle leva la tête, surprise, et il s’en aperçut.
« Oui… ce que je veux dire… ne me comprenez pas mal, je vous prie. Vous voyez, André est votre  ordonnance, votre serviteur, il est d’une extraction sociale complètement différente… Vous êtes une personne très en vue à la cour, et vous appartenez à la meilleure noblesse… Et pourtant vous le traitez d’égal à égal, vous vous faites tutoyer avec un grand naturel. Vous avez grandi ensemble, oui, vous l’avez dit… Vous passez la majeure partie de votre temps avec lui… Et en effet André est beaucoup plus qu’un ordonnance : et cela se remarque clairement, en vous voyant ensemble ».
 
Oscar chercha à ne pas pâlir.
« Voilà… il est comme un ami très cher, un frère… certainement pas un serviteur, en somme. La familiarité avec laquelle vous le traitez induit aussi que les autres le considèrent de manière différente ».
« André le mérite certainement – dit-elle, avec un air un peu mélancolique-. Et vous savez que pour moi il n’a jamais importé beaucoup certaines distinctions sociales ».
« C‘est un discours louable, mais étrange, dans la bouche du colonel de la Garde Royale – commenta Fersen avec un sourire sceptique et triste -. Vous savez aussi bien que moi que certaines choses comptent finalement trop, dans notre monde. Il y a des frontières qui ne peuvent être franchies ».
 
Oscar le fixa, et pensa à combien de souffrance réprimée contenait les yeux de Fersen toutes les fois qu’il venait du Trianon. Même si la reine l’aimait.
 
Des frontières qui ne peuvent être franchies, certainement.
En irait-il de même entre elle et André ?
 
Elle se sentit tout à coup prise par à la même tristesse.
« Fersen… »
« Dites-moi, Oscar ».
« Vous croyez que cela vaille la peine de franchir ces frontières, si l’on ressent le désir de le faire de toutes ses forces ? »
Il la fixa, avec un regard tout à coup lumineux, et sincère, qui provenait de la contemplation d’un souvenir. Le regard de quelqu’un qui a bien compris la question.
« Oui », dit-il d’une manière intense, détournant son regard d’elle, en suivant le geste de sa propre main qui posait le verre sur la table.
Puis il la regarda, au contraire, et lui répéta, avec la même foi.
« Oui, Oscar, cela en vaut la peine, oui ».
Elle pensa, en cet instant, que Fersen pouvait vraiment être son ami. L’unique qui pouvait vraiment comprendre sa situation.
 
Ils dînèrent ensemble, tout seuls. Hans accepta l’invitation, après quelques hésitations, et la pria plusieurs fois de faire appeler André.
Mais Oscar savait qu’il ne viendrait pas, et renonça avec un sourire triste. Elle lui parlerait après. Toute seule.
 
Cependant l’atmosphère s’était faite différente, au cours du dîner, d’une familiarité nouvelle. Ils s’étaient dit tant de choses, avaient ri avec spontanéité.
 
« Cela me fait du bien d’être avec vous – murmura—il- vous faites jaillir mes meilleurs côtés »
« J’ai toujours pensé la même chose de vous », lui répondit-elle, avec un soudain naturel.
Fersen la regarda touché. Presque reconnaissant, il se serait dit : « Alors je suis beaucoup plus chanceux que je ne le croyais ».
Ce fut comme si en cet instant ils pouvaient se dire n’importe quelle chose.
« Vous êtes une femme extraordinaire », lui susurra-t-il, avec un ton inattendu, en se levant et lui prenant délicatement la main.
Oscar tressaillit. Il ne l’avait jamais effleurée de cette manière, et n’avait jamais dit : « vous êtes une femme ».
Elle se leva, en tremblant, soudain incertaine : « Fersen… »
« Oscar… si j’avais compris avant quelle femme vous êtes, peut-être alors… »
« Fersen, je vous en prie… »
 
Que voulait-il ? Que voulait-il faire ? Pourquoi son coeur avait-il commencé à battre ainsi ?
Il s’approcha encore, elle pouvait entendre sa voix très basse comme s’il parlait directement contre son coeur. Il lui prit aussi l’autre main, et la porta à lui : « Vous êtes merveilleuse, Oscar. Et vous êtes changée, vous savez ? C’est comme si on avait allumé une lumière, en vous… »
 
Elle se vit elle-même comme de l’extérieur, tout à coup.
Qui était cet homme ? Que voulait-il d’elle ? Pourquoi était-il en train de lui donner un baiser, maintenant ?
 
« Non, Fersen, non », dit-elle comme réveillée, laissant ses mains. Le ton résolu qu’elle avait employé le fit renoncer, et s’éloigner d’un pas.
« Oscar… »
« Non, Fersen ». Elle respira, pour retrouver son calme. La confusion de cet instant s’était dissoute, désormais, laissant place à une stupeur presque ressentie. Et à une conscience nouvelle, soudaine : André…
« Je vous en prie Fersen, ne faites plus une chose comme celle-ci ».
« Pardonnez-moi… »
« Ne le faites plus ».
Ensuite elle eut l’envie de lui jeter au visage, sans savoir pourquoi : « C‘est vrai, Hans, c‘est vrai, vous savez ? On a allumé une lumière, en moi. C ‘est vrai ».
« Oscar… »
« Mais ce n’est pas vous qui l’avez allumée. Non ce n’est pas vous ».
 
Quelques minutes plus tard, lorsque le comte Hans Axel de Fersen sortit de sa maison, Oscar se trouva à errer toute seule dans les couloirs de service sombres, pleine de peur et de douleur, et du désir de s’expliquer. Elle s’arrêta, le cœur battant et essoufflée, lorsqu’elle se trouva devant la chambre d’André. Et elle pleura en silence, devant la porte, avant de frapper.
 
 
 
 A suivre…


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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 12:29

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Dans ses mains
Partie IV
 

 
Nulle lampe n’était allumée, dans cette aile de la maison. L’obscurité, et seulement des raies de lumière lunaire sous les fenêtres closes, qui tombaient à terre en traversant à grand peine les volets.
Sa chambre était là, mais aucune lumière ne filtrait sous la porte.
Elle frappa.
Un mouvement soudain, à l’intérieur.
A voix basse : « André… »
Le silence. Un silence à l’écoute.
 
« André, ouvre-moi, je t’en prie ».
 
Elle entendit le bruit des ses larmes dans sa propre voix, et pensa qu’à présent tous les domestiques l’entendraient, qu’ils sortiraient de leurs chambres et la verraient là, en larmes devant la porte d’André. Et que cela ne lui importait pas.
Mais il ne la fit pas attendre là dehors. Il ouvrit, et la fixa un instant, avant de la faire entrer, sans un mot.
Il faisait sombre, et la fenêtre grande ouverte sur le jardin faisait de la chambre un espace ouvert, qui accueillait les voix de la nuit. La lune passait doucement derrière les nuages, et quand elle en sortait elle s’étirait sur son visage, précieuse et triste.
Elle regarda ce visage, presque étonnée.
 
« André… »
 
Il ne répondit pas. Il se tourna et fit quelques pas vers la fenêtre. Il appuya ses mains sur le rebord.
 
« Pardonne-moi André. Pardonne-moi ».
« Et pourquoi, Oscar - dit-il sans bouger, de dos, avec une voix pleine d’une rage amère -, pourquoi ? Pour avoir renvoyé ton ordonnance d’un entretien privé avec un comte ? Un noble ne s’excuse pas de ce genre de chose, tu devrais le savoir. Ou peut-être sont-ce tes fréquentations avec la populace qui t’ont fait oublier ton rang ? »
« Je t’en prie… »
 
Elle avait parlé dans un souffle, et sa voix brisée le fit se retourner. Elle vit briller un instant une lueur d’émotion, dans la douleur sourde peinte sur son visage.
Mais il souffrait trop, et cela ne lui suffit pas.
 
« Vous alliez bien ensemble, tu sais ? Vraiment un beau couple, à vous voir de l’extérieur. Aristocrate, élégant… Tu sais quoi, Oscar ? Je t’ai toujours bien vue, avec lui. »
« Mais qu’est-ce que tu dis, André… »
« Pourquoi ? N’est-ce pas ce que tu as toujours voulu ? N’est-ce pas ce que tu as désiré pendant des années ? Et maintenant il semble vraiment que cela se confirme. Peut-être même qu’il te demandera de l’épouser… Ce serait un grand et beau mariage ».
« André, ça suffit ! »
 
Il s’approcha, en la fixant d’une manière qui la fit trembler.
 
« Oui, tu as raison, cela suffit – dit-il -. Cela suffit les illusions, cela suffit cette folie qui nous a prise… La réalité vraie est toute autre, ce n’est pas moi. Ce n’est pas nous. Ce n’est pas tous les baisers que tu m’as donnés, ni toutes les fois où je t’ai serrée dans mes bras, et où tu me disais oui… La réalité vraie est le comte de Fersen, qui vient te trouver et te fait des allusions fleuries, et toi qui ris gracieusement et me demande de m’en aller. N’est-ce pas ? »
« Non, je ne voulais pas que tu t’en ailles, André ! J’ai dû… »
Il secoua la tête : « Tu as dû, bien sûr. Bien sûr, Oscar, ne crois pas que je ne comprenne pas. Tu as dû : l’étiquette avant tout. Dommage que seulement un instant auparavant tu étais toi-même en train de te rouler dans l’herbe avec moi ».
Il avait un regard lourd de colère, et de douleur 
 
 « J’espère t’avoir bien amusée, au moins ».
 
Il lui fit mal, presque autant qu’à lui-même, avec cette phrase. Elle leva la main impulsivement, pour le gifler. Mais il prévint son geste, et l’arrêta en lui serrant le poignet.
Puis il baissa la tête 
 
« Excuse-moi –dit-il en continuant à tenir cette main-. Excuse-moi ».
Il soupira, en la laissant, légèrement.
« Excuse-moi, je ne devrais pas parler ainsi de ce soir ».
Il la regarda, et dans ses yeux il y eut une expression pleine de larmes, et de douleur. Et même la voix 
« Mais ce soir nous nous embrassions, Oscar, je te caressais. Ce soir tu as dit que tu voulais faire l’amour avec moi… Ce soir… »
« Oui, André, écoute… » Elle lui caressa le visage de sa main, et rencontra une larme, avec ses doigts.
« Ecoute… »
« Non, toi écoute, par contre. Toi écoute, Oscar, et rappelle-toi : tu ne seras jamais heureuse avec lui, ni avec aucun autre. Il ne t’aimera jamais comme je t’aime, et toi non plus tu ne pourras pas. Personne ne t’aimera jamais autant que je t’aime. Et cela est la seule chose qui compte ».
Il avait parlé sur un ton si déterminé qu’elle se tut un instant, émue.
« Je le sais, André. Tu as raison, je le sais ».
 
Ils restèrent à se fixer, en silence, face à face.
Puis ce fut elle qui lui prit les mains, et chercha son regard dans l’ombre de la chambre. Qui le chercha sous les paupières obstinément détournés d’elle, le visage de côté, pour ne pas rencontrer ses yeux. Elle resta immobilisée devant lui, attendant qu’il se tourne pour la regarder.
Alors elle se rapprocha de lui, et posa la tête sur sa poitrine. Elle lui entoura la taille, et fut arrêtée ainsi, les yeux clos.
 
« Embrasse-moi, je t’en prie », dit-elle.
« Embrasse-moi, André. J’attendrai tant que tu ne m’auras pas embrassée ».
 
Elle attendit, tant qu’elle ne sentit pas son corps céder à cette demande, et ses mains se serrer à peine sur elle. Et elle ressentit sa souffrance, qui était entre eux.
Alors elle leva son visage, et lui baisa la joue, le cou, dans une caresse. Et lui glissa à l’oreille, passionnée et sérieuse 
 
« J’ai commis une erreur, je le sais. Mais je n’ai jamais voulu te renvoyer, André : je voulais être avec toi, rien d’autre ne m’importait. Seulement toi. »
Elle lui caressa le visage avec les mains, l’attira à elle 
« C’était très beau ce soir, dans ce pré. C’était très beau, et ce que je t’ai dit est vrai : je veux faire l’amour avec toi, André ».
« Oscar… mais pourquoi alors… »
« Non, il ne s’est rien passé d’autre, depuis. Ce soir nous étions ensemble sur la colline, ce soir nous sommes ici, comme nous l’avions dit. Il ne s’est rien passé d’autre ».
« Si, Oscar, il s’est passé quelque chose, au contraire ».
Sa voix était basse, comme la sienne. Il continuait à la ceindre, doucement, son visage contre le sien.
« Tu as raison, André, c’est vrai : il s’est passé quelque chose. Et si je pense à cela je suis presque heureuse de ce moment, même s’il nous fait tant de mal. Il s’est passé que j’ai compris, j’ai compris… »
« Quoi, Oscar... »
 
Elle leva la tête, et chercha son regard. Elle était très douce et sérieuse, lorsqu’elle parla.
 
« Tu ne m’as jamais demandé de te le dire, André, et maintenant je sais pourquoi ».
« Oscar… »
« Je t’aime ».
 
Elle se tut, et écouta les battements de son cœur à chaque syllabe de la phrase qu’elle avait dite. Et son souffle 
 
« Je t’aime, André. Je t’aime, tu avais raison ».
Elle l’embrassa délicatement, tout d’abord 
« Ne me repousse pas… je t’en prie… »
 
Alors elle sentit ses lèvres trembler, en répondant à son baiser, pendant qu’il y déposait le siennes, et ses bras qui l’attiraient à peine, en silence. Elle le sentit soupirer, comme un vent léger sur sa peau.
Elle resta muette, et le serra pendant que ce « je t’aime » s’étendait sur eux. Et elle était différente son étreinte, à présent, de toutes celles avec lesquelles il l’avait enveloppée jusqu’à cet instant. Une étreinte qui se suffisait à elle-même, pleine seulement d’elle.
Elle approcha son visage du sien, et s’aperçut qu’il abandonnait sa tête, seulement un instant. Et fermait les yeux, en le faisant.
 
Puis André la souleva, et la posa sur le lit. Et il s’étendit à son côté, et lui prit la main, sans rien faire d’autre.
Ils restèrent silencieux, les mains unies, en écoutant la nuit.
 
Du temps. Et d’attente. Ils avaient besoin de cela, à présent, Oscar le comprit. Et elle comprit ces gestes retenus d’André, et sa blessure, qui devait guérir.
Pour trop d’amour.
Si Fersen n’était pas venu, pensa-t-elle. S’il n’était pas venu, nous ne nous serions pas donnés cette douleur, et nous aurions été plein de passion et de caresses. Comme ce soir, dans ce pré. Tu serai mien, et tu n’aurais pas douté de moi.
Pourtant je n’aurais pas su ce que maintenant je sais.
 
Oublie, mon amour. Oublie.
Pense seulement à moi.
 
Il était beau d’avoir son corps proche, et ce lit qui était son lit. Et cette chambre, pleine par moments de la lueur de la lune et puis à nouveau obscure, et serrer doucement sa main, alors. C’était beau, et elle se tourna vers lui parce que lui tenir la main ne lui suffisait plus, et elle l’enlaça en cachant son visage dans sa poitrine, en se confiant tout elle-même.
Elle frémit, les doigts sur son bras.
 
Ils restèrent éveillés, l’un contre l’autre, sans dire mot. Puis la nuit s’étendit sur eux.
 
 
*******
 
 
 
Il y avait une bougie allumée qui éclairait le plafond, lorsqu’elle ouvrit les yeux. Et les bras d’André qui l'entouraient. Et son visage illuminé par la lumière changeante de la flamme : il la regardait. La fenêtre close, et tout à coup cette chambre devenue un refuge, et eux deux soleils. C’était la nuit noire.
 
« André… »
 
Il ne dit mot, et continua à fixer son visage qui émergeait de ce court sommeil, avec l’expression intense de celui qui l’avait veillée sans dormir.
Elle entrouvrit les lèvres pour parler, alors, mais elle s’aperçut que de mots il n’y en avait pas, pour ce qu’elle avait en elle, pour son regard et la douceur de son étreinte et la profondeur de ce silence, de cette nuit.
Ils restèrent quelques minutes ainsi, les visages voisins, sentant le contact de leurs corps.
Ce furent ses yeux azurs qui l’appelèrent, seulement ses yeux.
Puis les mains et les caresses tendres et légères et enflammées, et le mélange des soupirs et des regards, et la crainte et la joie. Et les baisers qu’elle connaissait, don précieux et délicat sur sa peau, et le désir pour la première fois satisfait de s’offrir à lui.
Elle ferma les yeux à la frénésie très douce avec laquelle il la cherchait, cambrant son corps pendant qu’il lui ôtait ses vêtements, et lui caressait le sein de ses lèvres humides et ardentes, en lui arrachant des gémissements de plaisir pendant qu’il gémissait de désir lui aussi.
Ce fut le mouvement impatient et anxieux, et les paupières closes de timidité et d’ardeur, et des minutes qui duraient des heures, et le parfum de la lune sur leurs doigts.
Leurs corps nus, l’un contre l’autre, ensuite. Et la joie de ce frôlement. Et sa peur. Et comment elle lui dit avec les yeux, dans ses yeux, qu’elle avait peur. Et comment il lui répondit, en s’arrêtant, avec un baiser.
Puis le courage qui lui revint, et ses doigts le serrant et l’appelant encore. Et le visage d’André qui se fit sérieux et l’expression qu’il prit, qu’elle n’oublia plus. Et ses bras qui l’étreignirent passionnément, et comment il s’approcha d’elle et lui caressa les jambes, et comment il la fixa, sans abandonner son regard un instant, pendant que la lune se libérait d’un nuage, remplissant le ciel, et que son corps entrait dans un frémissement en elle.
C’était cela l’amour, oui, c’était cela qu’il pouvait donner. André dans son corps, qui la prenait, et les frissons différents, mélangés dans un souffle sur son sein, et l’esprit égaré par trop de joie, et ce gémissement de douleur qui lui avait échappé, et comment il avait approché son visage du sien, alors, et qu’elle l’avait senti baigné de larmes, et comment dans ses larmes était né un gémissement de plaisir, et un autre encore, qu’il lui avait offerts. Et comment ces gémissements l’avaient transportée, emportant sa raison et soufflant sur sa peau une ardeur qui l’avait renversé lui aussi.
Comment ils s’étaient abandonnés, ensemble, dans une étreinte qui n’avait pas de frontières, et comment ils avaient retenu les frémissements en les murmurant à voix basse, et la chambre qui s’était remplie de tremblements et de soupirs dans un délire étouffé qui les avaient rendus heureux.
Toutes les fois qu’elle lui avait dit je t’aime, jusqu’à ne plus avoir de voix, parce que son cœur lui imposait de le faire, et la joie immense qu’elle avait éprouvée lorsqu’elle avait compris qu’elle le portait au plaisir, pour la première fois, comment elle aurait voulu le retenir lorsque lui au contraire l’avait laissée, parce qu’il ne pouvait plus résister, et qu’il s’était posé sur elle et qu’il l’avait étreinte, bouleversé de passion, et dans cette rencontre avec son corps elle l’avait senti frémir, elle l’avait senti jouir.
 
Toutes les fois qu’elle lui avait dit je t’aime.
La seule fois que lui l’avait dit. Dans un soupir très profond, en passant les doigts sur ses lèvres, pendant que la lumière de la chandelle gravait pour toujours dans sa mémoire la couleur verte de ses yeux.
 
 
*******
 
 
Puis ils étaient restés silencieux, les yeux ouverts, et André avait posé la tête sur son sein et l’avait serrée d’une manière très douce. Et il l’avait étreinte encore, avec un mouvement presque soudain, quelques instants après. Il lui avait  dit qu’il l’aimait comme s’il voulait remplir le ciel de ces paroles, et il était revenu à son visage en s’étendant auprès d’elle, en l’attirant sur lui.
Elle avait senti le battement rapide de son cœur en posant sa joue sur sa poitrine.
 
« Oscar… »
 
Il avait la main abandonnée le long de son corps, et elle la rejoignit, en la serrant, et tressa ses doigts aux siens en guise de réponse.
 
« Je t’aime, Oscar ».
 
Elle respira l’odeur de sa peau et ferma les yeux. Elle était heureuse. Elle se confia à la chaleur qu’il lui transmettait pour se protéger de l’obscurité.
Mais André était plein de joie, et d’amour, et dans cette étreinte il se tourna encore sur elle, et l’embrassa, l’embrassa avec une passion brûlante, sans se rassasier jamais. « Je t’aime – dit-il encore -. Je t’aime ». Il le répéta tant de fois, un nombre infini de fois, comme ce jour où il l’avait rejointe dans sa chambre, et l’avait étendue sur le lit en l’enivrant de baisers anxieux. Ils s’embrassèrent, leurs corps enlacés, comme s’il y avait encore trop d’émotion dans leurs cœurs, et qu’ils devaient la combler. Et lentement ces baisers devinrent plus légers, plus alanguis, tandis que l’émotion se diluait dans le temps et qu’une légère fatigue caressait leurs membres. Elle sentit la respiration d’André se faire basse, et régulière, sur son sein, et glissa ses doigts entre ses cheveux pendant qu’il s’endormait. Puis elle s’endormit avec lui.
 
 
********
 
 
La couleur du ciel s’était adoucie, à présent, et en se retournant sur l’oreiller elle ne sentit pas sa présence à ses côtés. Elle le chercha, alors, le regard encore incertain, et le vit près de la fenêtre, nu, la peau caressée par la lune, à regarder dehors, en écoutant les bruits lointains qui annonçaient l’aube. Il se tourna vers elle, sans qu’elle l’eût appelé.
 
« Viens », lui dit-elle.
 
Elle accueillit son étreinte et ses membres rafraîchis avec un frisson.
 
« Qu’est-ce que tu faisais… » murmura-t-elle.
 
Il ne répondit pas tout de suite, comme s’il n’était pas sûr 
 
« Je convainquais la lune de ne pas se coucher », dit-il enfin, avec un soupir triste.
 
Elle l’attira à elle, alors, et voulut qu’il l’embrassât encore. Et elle l’embrassa encore, avec une passion nouvelle. Et elle sentit son propre corps s’offrir de nouveau à ses mains qui maintenant la caressaient, à ses lèvres qui l’effleuraient avec ardeur.
 
« Prends-moi encore – lui susurra-t-elle dans un souffle – encore, mon amour… »
 
Et en le sentant entrer de nouveau en elle, dans ce désir et ces gémissements et dans ces caresses, elle retrouva la joie complète du premier instant, et son propre corps qui se mouvait, maintenant, en accompagnant ces mouvements très lents en une danse qui cherchait son rythme. Ils le cherchèrent ensemble, en se tenant serrés, les bouches unies, en murmurant des mots mêlés à des soupirs, et elle sentit comme un tremblement lointain arriver sur sa peau, en un lent rayonnement sur son corps, comme une caresse toujours plus intense. Elle suivit ce tremblement avec une joie qui devint brûlante, et plus vive, heureuse de l’ardeur grandissant sur son visage à lui, et de sa respiration qui se faisait rapide, de ses yeux qui la suivaient attentifs et pleins d’amour, et qui cueillirent son regard et l’accompagnèrent sans le laisser jamais, où ces frémissements l’emportaient, avec lui.
Puis elle ferma les yeux, parce que le plaisir était trop grand, et qu’elle pouvait y faire face seulement en s’abandonnant aux bras d’André, et le gémissement qu’elle sentit jaillir de ses lèvres en cet instant fit naître sur ses lèvres d’autres gémissements, qui ne finissaient jamais, et des éclairs de lumière soudaine, qui lui envahirent l’esprit.
 
 
*******
 
Finalement ce fut l’aube, et les premières lueurs, et lorsque le ciel se colora de rose ils étaient déjà vêtus et prêts à sortir, parce que personne ne devait les trouver ensemble là. Cela était plus risqué, dans la chambre d’André.
Mais il ne voulut pas la laisser aller toute seule, dans le couloir, et il sortit le premier, en la dissimulant derrière lui. Et ce fut une course silencieuse, la respiration retenue jusqu’au cœur de la maison, jusqu’aux espaces dans lesquels ils pouvaient se parler et se regarder devant tout le monde.
Entre temps il y aurait eu un mouvement, dans les cuisines et dans la cour, mais à présent il régnait encore un silence endormi sur tout. Dans la lumière grandissante on distinguait à peine les contours des meubles, l’environnement familier.
Ils se promenèrent rapidement par la main, pleins d’agitation et d’amour. Lorsqu’ils arrivèrent à l’escalier central elle serra sa main dans la sienne et le regarda une dernière fois, avant de monter. Il lui donna un baiser très léger et éperdu et la laisser aller. Il ne détacha pas son regard d’elle jusqu’à ce qu’elle eût disparu, en haut de l’escalier.
Puis il sortit tout seul dans le jardin, et s’appuya sur le rebord de la fontaine, à regarder le soleil qui se levait.
 
 
*******
 
 
Le ciel était resplendissant de bleu, lorsqu’il la vit descendre de cet escalier, et suivit son chemin jusqu’au salon, où il était, à l’attendre.
Il y avait le petit déjeuner sur la table, et l’odeur du pain.
Il la fixa en silence, comme elle se taisait, pendant qu’elle s’asseyait à sa place. Elle lui lança un regard chargé de mots, mais ne dit rien : il y avait les bonnes tout autour, et la maison éveillée.
Ce fut une proximité silencieuse, ce matin-là, bien plus que les autres jours, avant ce matin.
Et leurs mains non plus ne se rencontrèrent pas, sauf un instant, lorsque Oscar allongea la main vers le sucrier et qu’il lui passa, en en couvrant le dos d’une caresse qui la fit frémir.
 
Peut-être que cela se voit de l’extérieur.
 
Elle se le demanda plusieurs fois, durant ce moment face à lui, sans pouvoir rien faire, seulement le regarder et se laisser regarder par ses yeux. Peut-être cela se voit. A elle il semblait que oui, et elle ne réussissait à dire aucun des mots qu’elle disait chaque jour, avec tant de naturel, avant d’entrer dans son lit et de devenir sienne.
Ils étaient amants, il lui vint cette pensée dans une palpitation d’émotion, pendant qu’elle cherchait à  s’habituer à cette idée.
Amants. Peut-être était-ce à cela que pensait aussi André.
Peut-être que du dehors cela ne se remarquait pas, que personne ne s’en apercevait. Elle avait été élevée comme un homme, et à la maison toute sa vie ils l’avaient considérée ainsi. Cela n’avait jamais éveillé de soupçons sa proximité avec André : c’était même pour cela qu’ils étaient aussi libres d’aller où ils voulaient. Personne n’avait de soupçons sur eux.
Heureusement, se dit-elle.
Puis les sentiments de son cœur la firent trembler, et elle repensa aux mains d’André sur elle, durant cette nuit, et combien tout avait été si merveilleux et naturel, et comme il lui était naturel de l’aimer, de se sentir lui appartenir, de penser qu’André était à elle.
Qu’elle était une femme, et qu’elle en était heureuse.
Et cette sensation de soulagement fut chassée en un instant par une pensée douloureuse, et parcourue de haine : pourquoi personne ne suspectait rien sur eux ? Comment pouvaient-ils penser qu’elle était vraiment un homme ? Que d’un homme elle avait les sentiments ? Qu’il ne pouvait rien se passer entre elle et André ?
Comment même son père avait-il pu le penser, lui qui l’avait placé à ses côtés depuis l’enfance, et ne s’étonnait pas du tout de les voir partir à cheval pour aller où bon leur semblait, qui ne s’étonnait pas de les voir boire ensemble, ni qu’André aille lui parler dans sa chambre ?
Que voulaient-ils, qu’avaient-ils voulu d’elle ?
Comment avait-elle pu les seconder au point de se nier elle-même ?
 
André, mon amour…
 
Elle leva le visage vers lui, et le vit préoccupé de l’ombre passée dans ses yeux pendant cette réflexion. Alors il s’éclaira, et lui sourit en baissant les yeux.
 
Heureusement tu n’y as pas cru, André.
 
Puis, lorsqu’ils restèrent seuls, enfin, et qu’il put lui demander ce qui l’avait troublée, et qu’il glissa sa main dans la sienne, en lui prenant délicatement les doigts, elle lui dit seulement ce qu’elle éprouvait en cet instant, et lui répéta dans un frisson qu’elle l’aimait.
 
 
*******
 
 
Le temps qui suivit, ils le volèrent seulement pour eux, loin de tout. Oscar n’avait pas de devoirs à la cour, en cette période, et allongea son congé d’une semaine. Ils partirent pour la maison de Normandie, tout seuls, pour faire l’amour tous les jours, toutes les nuits.
 
La mer, ils la découvrirent ainsi, se baignant dans les vagues qui mouraient sur la plage déserte, dans le coucher de soleil chaud de ce mois d’été. Et sur la plage, caressés par l’eau qui léchait leurs corps, ils restèrent l’un dans l’autre immobiles, cherchant à retenir le plaisir. Ils s’aimèrent en se parlant, à voix basse et anxieuse à la fois enveloppés par le ressac, les corps serrés dans une étreinte passionnée que le souffle dominait encore, jusqu’à ce que la voix de la mer devînt eux, et hâtât ces gestes les conduisant à l’abandon.
Et pendant qu’il regardait son profil secoué de gémissements de plaisir, les yeux clos et les cheveux mouillés caressant le sable, et qu’il sentait le sel sur sa bouche le remplir d’une douceur inconnue et son corps totalement confié aux bras qui la serraient, André sut encore une fois ce qu’était être heureux, et ne voulut plus dominer le transport qui l’envahissait. Il la prit, il la prit alors avec toute sa passion, avec des gémissements qu’il mêla aux gémissements des vagues, en accueillant sur lui la mer qui les enveloppait, en laissant ses cheveux mouillés sur son visage lui effleurer en une caresse les lèvres.
 
« Maintenant, mon amour, oui… maintenant… maintenant… »
« Oh… André… André… mon amour… André… »
 
C’était cela le bonheur, c’était cela, oui. Aimer Oscar et la tenir dans ses bras, et réussir à lui donner du plaisir, et la regarder pendant qu’il arrivait.
 
Ensuite il la sécha et l’enveloppa dans une couverture, et alluma un feu sur la plage. Ils se réchauffèrent ainsi, devant ce feu, sous cette couverture, ensemble.
 
 
*******
 
 
Oscar congédia tous les domestiques, dans le palais de Normandie.
 
 
 A suivre…
 
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 13:00

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Dans ses mains
Partie V
 
 
Sept jours. Seulement une semaine pour vivre cet amour à la limite de la joie, de la liberté. Sept jours tout seuls, dans une maison vide, sans que le monde ni personne autour ne puisse s’interposer pour les séparer.
Ensuite tout recommencerait comme avant : leurs conditions différentes, les engagements d’Oscar, les conventions insupportables qui sépareraient de nouveau leurs existences unies avec tant de foi et d’obstinée douleur.
Ils le savaient tous les deux, et savaient que la vie réelle, celle à laquelle ils ne pouvaient échapper, de toute façon, n’était pas sur les plages désertes de Normandie, ni dans les chambres d’un palais vide dans lequel se poursuivre et s’aimer loin des regards de tous.
La vie réelle n’était pas cela, ils ne l’oublièrent jamais. Et ils comprirent, dans les bras l’un de l’autre, que cela aurait dû être cela. Ce fut pour cela que ces sept jours les changèrent pour toujours.
 
Ce n’était pas la première fois qu’Oscar congédiait tous les domestiques, quand elle allait en Normandie, parce que le palais de Normandie était pour elle un endroit où être seule, où elle se réfugiait quand elle avait besoin de réfléchir. De pleurer, parfois.
Elle restait seule pendant des jours, en se coupant de tout. Même d’André, bien que ce soit son absence qui lui pesait le plus. Elle restait dans sa chambre à lire, à écrire. Parfois même elle lui écrivait, de là, des lettres simples et tristes qu’elle n’avait jamais envoyées, dans lesquelles elle lui racontait ses journées : puis elle les brûlait dans sa cheminée, le soir.
Elle sortait à cheval. Elle démontait, devant la mer, et se promenait le long du rivage, en regardant les coquillages épars sur le sable.
 
Elle l’avait fait les autres fois, et personne ne s’étonna, cette fois non plus, qu’elle voulût rester seule sans domestiques. Même la présence d’André n’éveilla aucun soupçon.
Même si la présence d’André changeait tout.
 
« Oscar… »
Il l’avait dit presque avec tristesse, pendant qu’il ceignait sa taille, derrière elle, et qu’ils regardaient le coucher de soleil se délayer dans le ciel, de la fenêtre de sa chambre. Ella avait senti ses lèvres se poser sur son épaule en écartant à peine la robe de chambre en soie, et il lui était venu des frissons, en sentant la pression légère sur sa peau nue.
 
« Qu’est-ce qu’il y a… », dit-elle à voix très basse, sans bouger.
« Oscar… dis-moi que tu ne me laisseras jamais, je t’en prie… »
« Mais qu’est-ce que tu dis, André… »
« Dis-le moi, s’il te plaît ».
« Je ne te laisserai jamais », murmura-t-elle en lui caressant les bras avec les mains.
« Je t’aime, je t’aime… », souffla-t-il en lui embrassant le cou, d’un geste très léger.
« Oscar, dis-moi encore que tu m’aimes, je veux l’entendre encore ».
« Je t’aime », répondit-elle dans un gémissement, en resserrant son étreinte.
Elle se mordit les lèvres lorsqu’elle sentit sa main s’insinuer sous la soie, pour lui effleurer le sein.
« Et dis-moi que tu as envie de moi… et que tu n’arrêteras pas d’avoir envie de moi, quand nous serons retournés à la maison ».
Elle sentit son propre corps adhérer au sien, toujours plus.
« Oh… non… je n’arrêterai pas… j’aurai toujours envie de toi, André… »
« Comme maintenant… »
« Comme maintenant, oui… »
« Oscar… Oscar… je ne pourrai jamais revivre comme avant. Tu le sais… Tu le sais, n’est-ce pas ? »
« Oui. Et moi non plus, mon amour. Moi non plus… »
« Mon amour… oui… appelle moi encore ainsi… »
« Mon amour, mon amour… oh… mon amour… oui… caresse-moi… »
 
Ces caresses la firent se dissoudre, serrée contre lui, avec son souffle sur elle, et pendant que le ciel se faisait sombre elle porta ses bras en arrière, pour lui ceindre le cou, en gémissant doucement lorsqu’il remplit ses mains de son sein.
 
« Oscar… »
« Oui… oui, André… »
 
Elle l’attendait frémissante de désir lorsqu’il remonta avec ses lèvres pour l’embrasser dans le cou, jusqu’aux cheveux, et avec un soupir presque soudain il souleva le vêtement, et en resserrant avec plus de passion les mains sur la taille, il la porta à son corps. Elle eut un gémissement étonné et anxieux lorsqu’il la prit ainsi, derrière la fenêtre, en entrant en elle en un seul mouvement fébrile, et la tint fermement en retenant son souffle, pendant qu’il bougeait en elle, très doucement.
Elle sentit ses gémissements murmurés derrière son oreille, ses mains la parcourir, et la robe de chambre complètement ouverte, à présent, et cette étreinte passionnée dans laquelle il la tenait contre lui, et la portait comme si elle n’avait pas de poids pour suivre les rythmes de son corps.
 
« Encore… je t’en prie, encore… »
« Oh… oui… Oscar… Oscar… »
 
Ils n’avaient jamais fait l’amour ainsi, et cela les rendit fous de plaisir. Ils perdirent complètement la tête, ensemble, avec des frissons et des gémissements plus pleins qui naquirent les uns des autres, sans autre contrôle que celui dicté par l’instinct. Ils s’abandonnèrent totalement à la force de cette passion, sans rien lui nier, et se donnèrent des frémissements très intenses, et les voix tremblantes et brisées, sans penser à rien, seulement à l’étreinte qui unissait leurs corps et l’union complète de leurs âmes, en cet instant.
 
Ensuite ils se réfugièrent dans le lit, sous les couvertures, enlacés dans le silence pendant quelques temps. La nuit tomba. Oscar posa la tête sur lui, totalement confiée à son corps.
 
« André… », l’entendit-il murmurer.
Il sentit le toucher très léger de sa main sur sa poitrine, l’effleurant tout le long, s’attardant avec la pointe de ses doigts.
« Dis-moi… »
« André, tu le savais tout cela ? »
« Quoi, Oscar ? »
« Que ce serait ainsi… »
« Tu veux dire… qu’entre nous ce serait aussi beau ? »
« Oui ».
 
Il soupira, et lui caressa le bras avec la main, délicatement 
 
« Non, Oscar, je ne le savais pas. Je n’aurais même pas osé le rêver. C’est tellement beau que parfois je n’arrive pas à y croire ».
Il l’attira davantage à lui 
« Tu étais toujours si lointaine, presque inaccessible… et maintenant au contraire… tu es si… »
« Comment… »
 
Il l’embrassa, et soupira de nouveau. Il baisa ses cheveux.
« Mienne, Oscar. Tu es si mienne. C’est comme si tu l’avais toujours été, et que nous devions seulement faire le premier pas pour le comprendre ».
 
Elle posa ses lèvres sur sa poitrine, lentement.
 
« Oh, André… je ne savais pas ce que cela voulait dire… c’est très beau… »
« Quoi… »
 
Elle marqua une pause, presque comme si elle avait de la pudeur à le dire 
« Faire l’amour avec toi – murmura-t-elle enfin -. Faire l’amour avec toi est très beau, André ».
« Vraiment, Oscar ? », demanda-t-il à voix basse, ému.
Il ferma les yeux à son baiser, très tendre.
 
« Oui, vraiment. C’est comme si chacun de tes gestes était celui-ci le juste… et moi aussi je… je ne sais pas l’expliquer, André… je ne savais rien avant, pourtant… c’est comme si quand tu es avec moi je savais tout. Je ne sais pas l’expliquer… »
« J’ai compris, Oscar ».
Il la caressa, ému.
« C’est la même chose pour moi. J’ai l’impression de savoir tout ce que tu penses… tout ce que tu désires, quand nous faisons l’amour. Et ensuite… »
« Et ensuite ? »
« Je le savais, je le sentais… pourtant c’est une surprise, une surprise tout de même. Tu me rends fou de désir chaque fois que tu me touches. Et quand je te tiens dans mes bras et que je te regarde, pendant que tu fais l’amour avec moi, et que je vois combien de joie j’arrive à te donner, et comment tu te transformes, dans ces moments-là… »
Elle sourit : « Je me transforme, André ? »
« Oui… tu sembles… c’est comme si tout venait hors de toi, tout ce que tu es. Ce que je connaissais sans l’avoir jamais touché. Tu es tellement femme, mon amour, tellement femme… »
 
Elle se tut, et pensa que l’entendre lui dire cela la rendait immensément heureuse, et que c’était la première fois. Elle lui effleura encore la poitrine avec les doigts.
Il faisait sombre, complètement sombre dans la chambre, et André se laissa aller aux sensations que son corps lui donnait, à ces caresses. Il ne se lassait jamais d’elle, de sa peau parfumée, de sa voix qui dans l’amour devenait différente, intime et douce, comme un secret révélé à lui seul. Il plongea ses sens dans l’obscurité, et répondit avec d’autres caresses à ses caresses.
« Oscar… » dit-il en murmurant à l’obscurité, avec elle, en écoutant le désir ressurgir, dans sa chair, avec la joie et la surprise d’une découverte chaque fois différente.
Il l’embrassa fort, lorsqu’il la sentit se faire plus proche, et il la sentit se tourner sur lui, et chercher sa bouche.
Il l’embrassa longtemps, dans le noir complet, presque sans respirer, en la serrant contre lui, immobile et frémissante, jusqu’à ce que sa passion l’emporte, impossible à réfréner, et il la sentit le chercher, dans ce baiser, et revenir à son corps dans l’obscurité, et s’unir à lui dans un gémissement.
Ce fut très beau encore de faire l’amour ainsi, dans l’obscurité, sans un mot, en s’abandonnant seulement aux sensations qu’ils se donnaient. Il la tint contre lui dans une étreinte muette pendant qu’il l’aimait, la tint immobile, la bouche unie à la sienne, sans la laisser même lorsqu’il la sentit haleter plus fort, et presque lui échapper par trop de plaisir, il la posséda avec des frémissements retenus et toujours plus intenses qu’il chercha à dominer jusqu’au bout, en respirant son souffle lorsqu’il se fit agité et rapide, et la tint encore plus serrée, en lui imposant de rester enlacée à lui pendant qu’il la faisait jouir, et de déverser le plaisir qui la transportait dans des gémissement tremblants, entre ses lèvres.
 
Une femme, une femme très belle dans une explosion de féminité. Dans un épanouissement de tendresse, de sentiments très délicats, tous offerts à lui. Sa femme. C’est ce qu’était Oscar, ce qu’elle était réellement. Il n’arrivait pas à dormir en regardant son visage endormi, il n’arrivait pas à penser à comment était ce visage quand elle se battait à l’épée, quand elle commandait ses soldats ou criait des ordres. Les choses qu’il lui avait vues faire, pendant toute une vie.
Et qu’elle faisait bien, beaucoup mieux que n’importe qui d’autre qu’il avait vu.
Il sourit en pensant à la conversation qu’il avait eue avec elle quelques jours plus tôt.
 
« Que penses-tu de la vie que je mène ? », lui avait-elle demandé, presque avec crainte.
Comme si elle avait eu soudain peur que cet uniforme, seulement cet uniforme qu’elle portait depuis toujours, puisse l’empêcher de l’aimer.
« Je pense que c’est ta vie – lui avait-il répondu en lui caressant le cou -. Et que j’aime tout de toi, même ta vie ».
 
Elle avait été heureuse, pourtant cela ne lui avait pas encore suffit. Elle avait insisté, comme si elle se sentait elle-même coupable 
« Mais tu ne penses pas que c’est quelque chose qui nous a séparés pendant si longtemps ? ».
 
Elle n’arrivait presque pas à croire qu’il ne les haïssait pas, cet uniforme et ce titre de « Colonel » qu’elle s’entendait adresser depuis toujours.
Il lui avait échappé un soupir triste, pendant qu’il répondait 
 
« Ce n’est pas cela qui nous a séparés, Oscar ».
« Cela n’a pas été cela – avait-il dit encore -. Cela n’a pas été le fait que tu exerces des fonctions d’homme. Mais qu’on ait voulu te faire te sentir un homme, c’était cela. Qu’on t’ait poussé à nier ta nature. Et que tu l’acceptes. Cela, oui, je l’ai haï ».
 
A elle étaient venues des larmes, et André l’avait serrée, alors, et l’avait consolée.
 
« Mais on n’y est pas arrivé, tu vois ? », avait-il dit en souriant avec tendresse.
« Personne n’y est arrivé, pas même toi ».
 
Et puis il lui avait dit qu’il l’admirait, pour la manière dont elle tenait son rôle. Et qu’il ne lui était jamais venu à l’idée de la considérer comme un homme, pendant qu’il la voyait se battre à l’épée 
 
« Tu es une femme et un bon commandant. Je ne crois pas que ce soit incompatible ».
 
Et il avait plaisanté, en caressant ses hanches d’une manière sensuelle 
 
« Il m’a toujours rendu fou ton pantalon moulant… », avait-il dit.
 
Elle avait ri, amusée et reconnaissante, et s’était étirée contre son corps en l’incitant à lui faire d’autres caresses. Elle l’avait laissé la chatouiller pendant qu’ils jouaient sur le lit.
Puis c’était lui qui avait cessé de rire, et le pantalon il lui avait ôté.
 
Maintenant elle dormait et, en veillant son visage endormi, André sentit son cœur très fragile.
 
 
*******
 
 
Ce fut des jours qu’ils n’avaient jamais eus, et qui les changèrent pour toujours.
 
« Pourquoi tu me regardes comme ça, André ? »
 
Il était en train de l’observer, assis à un pas d’elle. Elle avait à peine terminé son bain et elle s’était mise debout dans le bassin, le corps dégoulinant, les cheveux attachés sur la nuque. Elle lui tournait le dos, et avait tourné un peu le visage, pour lui sourire.
Il ne réussit pas à lui répondre. Il prit une serviette de lin et alla vers elle. Il l’enveloppa toute entière, la tint serrée en silence. Puis il la prit dans ses bras, en la soulevant du bassin, et s’assit à côté, avec elle sur les genoux.
Il la sécha avec soin, sans parler.
 
« André… »
 
Mais il n’y avait pas de phrases pour dire ce qu’il éprouvait. Il posa la tête dans le creux de son épaule et soupira doucement. Il repensa à ce matin qu’il avait vu se lever tout seul, appuyé au bord de la fontaine du palais Jarjayes, après avoir fait l’amour avec elle pour la première fois. La joie qui lui comblait le cœur, la stupeur incrédule pour chaque chose qui se présentait devant ses yeux, tous les souvenirs merveilleux de cette nuit qui revenaient sans cesse à son esprit en se superposant les uns aux autres, le rendant ivre de bonheur. La pensée qu’il la reverrait peu après, et l’attente, et la nostalgie d’elle qui était dans une chambre en haut de l’escalier. Et tout ce qu’il avait éprouvé en la regardant, ensuite, pendant qu’ils prenaient leur petit-déjeuner ensemble. Et dans les heures, les jours d’après.
Dans cet instant, où il la tenait sur ses genoux et sentait la fragrance de sa peau sortie du bain. Et le parfum de sa peau dans l’amour qu’ils avaient fait juste avant, imprégnée encore dans sa mémoire et dans ses sens.
« Je t’aime », dit-il presque dans une plainte, conscient que cela ne suffisait pas de s’expliquer.
Mais elle comprit, et répondit en l’embrassant, en touchant son visage avec les lèvres en de minuscules baisers qui ne finissaient jamais. Elle laissa la serviette glisser de son corps, pendant qu’il dénouait ses cheveux.
 
Puis ils restèrent l’un sur l’autre sur le plancher, encore haletants, sur cette toile de lin. Oscar lui caressa le visage en lui effleurant les lèvres avec les doigts.
 
« André… »
« Oui… »
« André… tu sais, je… je voudrais… »
« Quoi, mon amour ? »
« Je voudrais… que tu te donnes à moi complètement, André… que… »
 
Il l’écouta en silence, en lui effleurant à peine l’épaule. Elle baissa les paupières un instant.
 
« Je voudrais te sentir totalement mien, quand nous faisons l’amour. Je voudrais que… tu restes en moi… Pourquoi tu ne le fais jamais, André ? »
« Oh, Oscar… ».
 
Il soupira et se tourna vers elle. Il sourit.
 
« Moi aussi je le voudrais, mon amour, si tu savais combien ».
 
Son regard devient sérieux et très profond. Il lui parla avec douceur 
 
« Mais tu sais pourquoi je ne le fais pas, Oscar ? Tu le sais ? »
 
Elle tourna le visage sur le côté, ferma les yeux. Puis le regarda de nouveau 
 
« Oui… je crois que oui, André ».
 
Ils restèrent silencieux quelques instants.
 
« Cependant… cependant, André… je le veux tout de même. Ça ne m’importe pas. Je le voudrais tout de même ».
 
Elle tourna le visage vers lui encore, et vit sa bouche s’entrouvrir de stupeur, ses yeux pleins de joie 
 
« C’est vrai ce que tu dis Oscar ? Vraiment tu le voudrais ? »
« Oui… oui, André. Vraiment ».
« Oh, mon amour, mon amour… ».
 
Il l’étreignait, à présent, la tenait serrée entre ses bras comme une chose précieuse. Il lui baisa les joues.
 
« Oscar, tu ne sais pas combien tu m’as rendu heureux, mon amour, tu ne le sais pas… »
 
Il se tut, et elle sentit son cœur battre fort, dans cette étreinte.
 
« Maintenant que tu m’as dit cela, Oscar, c’est comme si je l’avais fait à chaque fois. Vraiment. Je ne peux pas l’expliquer, mais c’est ainsi ».
 
Il la regarda, se perdant presque dans l’azur de ses yeux.
Combien de temps s’était-il écoulé ? Trois semaines ? Un mois ? Combien de temps depuis qu’il l’avait embrassée pour la première fois, près du fleuve ?
Quelques jours.
Une poignée de jours.
Et maintenant elle disait cela.
Combien de temps s’était-il écoulé depuis l’époque où il la regardait avec désir, et n’avait pas le courage de la toucher, et pensait en souffrant horriblement que jamais elle ne l’aimerait, que jamais elle ne serait à lui ? Combien de temps ?
Mille ans.
Cela lui semblait mille ans.
Mille ans s’étaient écoulés en quelques jours. C’était ce qui était arrivé.
 
« André… je t’aime André… »
« Je le sais – murmura-t-il plein d’émotion – je ne l’ai jamais su comme dans cet instant, Oscar ».
 
Il ferma les yeux, et il lui vint à l’esprit l’image de son visage quand il l’aimait. Les mots qu’ils se disaient dans ces moments.
C’était l’amour. C’était le vrai amour ce qui en peu de jours avait changé leurs vies. Il s’était offert à eux pour qu’ils prennent soin de lui, leur avait fait connaître à tous deux le bonheur, et maintenant il demandait qu’ils l’accueillent dans toute sa signification, qu’ils en soient responsables. Ils ne pouvaient pas avoir cet amour et continuer à vivre comme avant : maintenant il devait tout changer.
 
« Oscar… »
« Oui, André ».
« Oscar…ce que tu as dit tout à l’heure… »
« Oui ».
« Cela signifie, Oscar… je… je ne dis pas cela parce que je veux le faire, mais… si un jour nous décidions de vraiment le faire… tu en serais sûre, Oscar ? Tu serais prête à… »
« Quoi, André ? »
« Oh, mon amour, mon amour… maintenant rien ne sera plus comme avant, tu le sais, n’est-ce pas ? Tu le ressens toi aussi ? Je ne pourrai plus vivre à tes côtés toute la vie comme nous le faisions avant et que tout reste ainsi pour toujours ».
« Je le sais, André ».
« Et toi ? Et toi, Oscar ? »
« Moi non plus, André. C’est la même chose pour moi ».
 
Il l’embrassa, la serra fort les yeux fermés. Puis il la regarda, par contre, et comprit qu’il devait lui dire cela.
 
« Oscar, je sais que c’est trop tôt, que tout s’est passé très vite… Je sais que c’est une décision énorme pour toi, que tu auras besoin de temps… et je suis prêt à te le donner, Oscar, tout le temps qu’il te faudra, mais… »
« Mais ? »
« Mais si un jour je te disais : « Allons nous-en, pars avec moi, Oscar ». Si je te demandais de tout laisser et de rester avec moi… Je veux rester avec toi, mon amour. Je veux vivre avec toi, je ne veux pas que nous soyons obligés de nous cacher pour toujours, comme si ce qu’il y a entre nous était honteux, faux. Je ne sais pas comment, je ne le sais pas encore, mais je te jure que je trouverai le moyen : je peux affronter n’importe quoi, n’importe qui, pour toi Oscar… mais, Oscar…qu’est-ce tu répondrais ? »
 
Elle le regarda intensément 
 
« Je te répondrais oui, André », dit-elle avec simplicité.
« Oh, mon amour… c’est vrai, Oscar ? »
 
Il la vit se lever pour s’asseoir, et ses yeux se posèrent sur le profil de son visage, qui semblait regarder au loin, à présent. Et puis la ligne de son sein nu, dessiné dans la pénombre diffuse de la chambre.
 
« Oui, André –l’entendit-il dire sans qu’elle se tourne vers lui, avec une expression consciente et traversée de souffrance-. Oui, je veux être avec toi ».
Il l’écouta pendant qu’elle enlaçait ses genoux et y posait la tête 
« C’est vrai, nous devons trouver le moyen », l’entendit-il murmurer dans un soupir.
Alors une pensée troublante lui traversa l’esprit.
« Nous devons faire attention –dit-il-. Nous devons faire attention, Oscar ».
 
Il se leva auprès d’elle, et lui ceignit la taille de ses bras. Il l’embrassa délicatement.
 
« Nous devons nous préparer, ou ce serait la fin. Je ne veux pas risquer de te perdre parce que je n’ai pas été assez attentif, parce que j’ai été trop pressé. Je ne peux pas risquer de te perdre. Je ne peux pas, tu le comprends, Oscar ? »
« Oui, André, bien sûr que je le comprends –chuchota-t-elle en se tournant vers lui-. Ce que tu dis est vrai ».
 
Elle le fixa. Elle fixa ses yeux pleins d’amour et de foi, et pensa à son monde qui l’aurait détruite, s'il avait supposé de l'existence d'André. A ce qu’ils pouvaient lui faire à lui. Elle pensa aux personnes qui l’entouraient, à sa vie de tous les jours jusqu’à ces jours. Sur son visage passa un regard très triste.
 
« Oscar… qu’est-ce qu’il y a… »
Elle ne lui répondit pas tout de suite.
« J’ai peur –dit-elle enfin, presque avec difficulté-. J’ai peur de rentrer ».
Il la serra encore plus, et la tint ainsi, entre ses bras 
« Oui, je sais. J’ai peur moi aussi. Moi aussi ».
 
Ils n’arrivèrent pas à se parler, pendant quelques minutes. Puis ce fut André qui trouva le courage.
 
« Mais… Oscar, nous surmonterons tout, je te le promets. Tout ira bien. Il y a seulement une chose dont j’ai vraiment peur. La seule qui m’a toujours fait peur. Que tu ne veuilles plus être avec moi. Mais si tu veux être avec moi, Oscar, je peux lutter contre n’importe quoi, je te le jure ».
 
Elle le regarda, les yeux brillants.
 
« Je t’aime », réussit-elle à dire, en lui caressant le visage.
 
 A suivre…
 
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 13:22

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Dans ses mains
Partie VI
 
 
  Ce fut le malaise, et la souffrance qu’ils durent dominer, le sentiment qui s’empara d’eux lorsqu’ils retournèrent à la vie réelle. Un soleil qui leur blessa les yeux illuminait la place devant le palais Jarjayes, grouillant de gens affairés à leurs tâches. Lorsqu’ils les virent arriver, deux valets coururent vers Oscar et s’inclinèrent jusqu’à terre. Un domestique se précipita dans la maison de maîtres pour annoncer que la fille du général était arrivée. Il en sortit trois serviteurs, qui prirent son manteau et ses bagages tandis qu’elle franchissait le seuil, en prononçant de respectueuses phrases de bienvenue. Il lui fut communiqué que l’attendait un message de la reine.
André conduisit les chevaux à l’écurie.
Il se retourna, lorsqu’il fut à mi-chemin. Il la vit encore sur le seuil, qui regardait vers lui.
 
Jusqu’au soir il ne put la voir un instant, et même au dîner ils n’échangèrent pas un mot : il y avait le général son père, qui lui demandait quand elle reprendrait le service, et André les regardait dîner, debout derrière la table. La retrouver dans sa chambre cette nuit-là était un risque impensable : il lui semblait presque ne pas pouvoir croire sa propre mémoire, qui lui parlait de ses bras nus autour de son cou, et de ses paupières closes, et de mots d’amour murmurés entre les gémissements. A un moment donné il éprouva une sensation d’oppression très forte, et dut sortir sur un des balcons pour respirer profondément l’air du soir, parce qu’il avait eu l’impression d’en manquer. Personne ne le remarqua.
 
Il ne réussissait pas à accepter l’idée de la voir aller au lit ainsi, sans même pouvoir la serrer, lui donner un baiser. Le soir avant de quitter la Normandie ils étaient montés dans la chambre enlacés, dans la maison vide, et avaient fait l’amour la porte ouverte : leurs voix s’étaient unies dans des soupirs que les voûtes décorées de fresques avaient recueillis. Et la nuit suivante, sur le chemin du retour, ils avaient trouvé à se loger dans une auberge. Ils avaient pris une seule chambre  avec deux  lits séparés : il n’avait pas été difficile de se faire passer pour deux hommes en voyage. Il l’avait déshabillée en hâte, à peine fermée cette porte à clé, comme s’il sentait sur sa peau le souffle pressant du peu d’heures qui leur restaient. Elle l’avait fait jouir en l’embrassant avec une frénésie passionnée.
 
Pourtant il dut supporter de ne pas même l’effleurer, ce soir-là. Il arriva des invités, après dîner, de grands officiers amis du général, et ils restèrent longtemps dans un des salons, à boire et à parler d’expéditions militaires. Oscar participa à la réunion, comme elle l’avait toujours fait selon la volonté de son père. Il la regarda de loin, à demi dissimulé par le rideau qui couvrait la porte : elle lui sembla parfaitement à son aise. A un moment donné il la vit même rire, en posant son verre sur la table.
Alors il décida de l’attendre jusque tard, tant qu’ils ne seraient pas partis en les laissant seuls. Il l’attendit au bas de l’escalier qui menait aux chambres à coucher. Elle le fixa avec une expression impénétrable, en marchant dans sa direction, et tourna à peine les yeux pour regarder de côté, par-dessus son épaule : seulement alors il s’aperçut que deux femmes de chambres étaient entrées pour ranger.
 
« Bonne nuit Oscar », put-il seulement dire, en retenant son souffle et sa douleur dans sa poitrine.
 
« Bonne nuit », s’entendit-il répondre d’une voix qui lui sembla glacée.
Il ne dormit pas.
 
Le matin suivant ils durent se lever très vite, parce qu’Oscar était attendue à la cour, et d’après l’instruction elle serait reçue en audience privée par la reine. Lorsqu’il leva les yeux et la vit descendre en uniforme, les bottes cirées, la veste flamboyant de ses décorations, les gants tenus avec une élégance naturelle dans une main, l’épée attachée au côté, il sentit quelque chose de très fragile qui était en train de se briser dans son cœur. Pourtant il l’avait vue tant de fois ainsi.
Il voulait lui dire, mais il n’y avait pas de mots qu’il parvenait à prononcer. Elle gardait une expression altière et composée, devant les domestiques, qui pendant un instant le terrorisa.
Il alla à l’écurie chercher les chevaux, avec le cœur gonflé d’effroi, la tête qui lui tournait.
 
Oscar, Oscar…
 
Il ne réussissait pas à trouver un moyen pour réagir à ce manque.
Puis il perçut la lumière que le soleil du dehors projetait sur la paille diminuer, s’assombrir, et il entendit se fermer la porte de l’écurie avec le verrou. Il se retourna, encore confus, et n’eut pas le temps de comprendre, parce qu’il la retrouva sur lui en un instant dans une étreinte fébrile et anxieuse, la veste rouge de cet uniforme pressée contre sa poitrine, ses lèvres qui le cherchaient désespérément dans un baiser fiévreux, qu’il savait de la même douleur que la sienne.
Il répondit en pleurant à ce baiser, avec un désespoir égal, et se plongea dans le parfum de son visage avec une égale félicité, pendant que la peur s’envolait en libérant de son poids son cœur. Elle resta cramponnée à son corps longtemps, sans abandonner sa bouche, et il la laissa faire autant qu’elle voulut, en la serrant avec la même passion. Jusqu’à ce que la douleur passe, et devienne désir.
Seulement alors, avec un gémissement, Oscar se détacha, et ils restèrent à se fixer bouleversés, leurs yeux qui les brûlaient comme dans une fièvre.
 
« Ne m’oublie pas », lui dit-elle sur le même ton qu’il le lui aurait dit.
 
Alors il fut un peu plus facile de l’accompagner à Versailles, de l’assister pendant qu’elle accomplissait ses devoirs, de l’attendre pendant qu’elle s’entretenait avec la reine. Mais il ne réussissait plus à demeurer tranquille comme auparavant, et il ne savait pas comment faire pour ne pas aller aussi mal.
Auparavant, quand il l’embrassait seulement, en cachette, il n’était pas ainsi. Il se sentait beaucoup plus fort : il croyait presque que c’était lui qui menait le jeu, qui poussait en avant cette relation secrète en rassurant Oscar. C’étaient des moments merveilleux, qui étaient venus après une vie de tristesse, et il ne pensait à rien d’autre, pendant qu’il l’embrassait.
Après qu’elle soit devenue sienne tout avait changé. L’amour qu’il éprouvait avait renversé toutes les barrières, il ne se sentait plus capable de jouer la comédie d’une quelconque manière. Au moins, cependant, il était encore habitué au palais Jarjayes, aux rôles qu’il imposait.
Mais ensuite ils étaient allés en Normandie. Et il avait su ce que signifiait pouvoir l’aimer librement, sans devoir regarder autour de lui avant de l’embrasser, s’il ne voyait pas quelqu’un. Il avait goûté à ce que voulait dire passer ses journées avec elle comme si elle était sa compagne. Même si ce n’était pas vrai, parce que personne n’accepterait jamais qu’elle soit sa compagne et qu’ils vivent ensemble. Il avait connu les soirées passées à se promener en lui tenant la main, sa respiration avant le réveil sans l’anxiété de se lever à l’aube et de devoir fuir en silence du lit où il lui avait offert ses gémissements et son cœur. Il l’avait regardée sourire pendant qu’ils dînaient ensemble, l’avait tenue sur ses genoux quand elle se levait pour lui mettre ses bras autour du cou, et avait bu le vin qu’elle lui tendait dans son verre. Sans que quelqu’un puisse le juger, et lui dire qu’il n’en avait pas le droit.
 
Comment pouvait-il, maintenant, renoncer à cela ?  Supporter que personne, noble ou serviteur, n’estime concevable qu’ils s’aiment ? Qu’à tous elle semblât normale cette distance forcée que le monde décrétait entre eux, inflexible ?
Non, il n’en était pas capable. Et pourtant il le devait.
 
Il fut contraint de faire appel à toute sa force d’esprit, pour résister, pour ne pas se trahir. C’était beaucoup plus difficile que ce qu’il aurait cru.
Il le fit pour elle, parce qu’il vit qu’elle aussi souffrait.
 
 
*******
 
 
La reine avait décidé de déménager du Trianon et de retourner au Palais, sur le conseil de Fersen. Une décision tardive mais sage. Oscar dut organiser l’escorte.
C’était un matin plein de soleil, et Marie-Antoinette roulait dans un carrosse découvert, avec les petits princes. Ils riaient, mais la tension au milieu des soldats était palpable : une lettre anonyme avait annoncé un attentat. Et il y avait même un dessin, avec la souveraine morte et pleine de sang dans les cheveux. Oscar avait serré ce dessin dans sa main avec rage. André s’était senti se glacer, à la vue de la chevelure blonde ensanglantée : 
 
« Fais attention », lui avait-il dit sans pouvoir se l’empêcher de le dire. 
 
Puis il avait chargé les pistolets avec un soin particulier et avait décidé d’être attentif lui aussi, parce qu’il la connaissait, et savait qu’elle ne s’économiserait pas s’il était nécessaire. Il chevauchait à son côté, non loin, en suivant chaque regard qu’elle lançait aux alentours, chaque signe qu’elle adressait aux soldats.
C’était une belle journée. Et l’attentat eut lieu.
Un fou, seul un fou aurait pu faire cela. Un homme tout seul qui surgit tout à coup à pied de derrière une haie.
 
« La reine doit mourir ! », cria-t-il en brandissant un pistolet.
 
Il n’arriva pas à se rapprocher, parce que les gardes qui suivaient le carrosse arrêtèrent sa marche, en faisant barrière devant lui. Marie-Antoinette ne s’en aperçut même pas. Mais l’homme tira, et, en profitant de la frayeur des chevaux, s’enfuit. Ils lui tirèrent dessus. Oscar le poursuivit.
Elle était partie au galop sans dire un mot avant même que le mouvement commence, parce qu’elle avait vu de loin cette silhouette sortir du buisson, et lorsque l’auteur de l’attentat se faufila dans le bosquet d’Apollon elle était déjà descendue de cheval pour le poursuivre, en s’enfonçant dans l’enchevêtrement des arbres.
Il n’avait pas eu le temps de la rejoindre, et il ne la vit plus, lorsqu’il y arriva aussi. Il se retint de crier « Oscar ! » à la seule pensée qu’il l’aurait mise en danger. Il erra désespéré entre les arbres et les buissons, sans penser à lui-même et au risque qu’il courait. Son cœur battait comme un fou dans sa poitrine, et il s’arrêta lorsqu’il entendit le coup de feu.
 
« Oscar ! », dit-il dans un hurlement étranglé.
 
Ce fut des instants de terreur, et lorsqu’il entendit le bruit d’un corps tomber au milieu des feuilles il se précipita là, le pistolet à la main. Il était au cœur de la végétation, et parcourut la zone en cercles concentriques toujours plus étroits, ne réussissant pas à respirer, sans précaution, sans penser à rien. Puis il vit une main abandonnée qui dépassait derrière un tronc, et cria, avec le cœur dans la gorge pendant qu’il s’approchait 
 
« Oscar ! »
 
Mais c’était cet homme, ce n’était pas elle. Il était mort, et devant ce mort qui n’était pas elle il éprouva une joie très aigue, qui l’abasourdit en le forçant à s’appuyer contre un arbre, en respirant fort.
 
« Il était blessé –l’entendit-il dire à voix basse derrière lui-. Il a préféré se tuer que se faire capturer ».
 
Alors il se retourna et alla vers elle en quelques pas. Il la serra tout à coup contre lui, très fort, la main dans ses cheveux, en pressant son visage contre le sien. Il la tint serrée, en tremblant.
 
« Ne le fais plus –murmura-t-il sur un ton effrayé et traversé de colère-. Ne le fais jamais plus, Oscar ! »
« André… », l’entendit-il dire presque surprise, comme si elle voulait objecter quelque chose.
« Non –répondit-il-, non… Tu ne le feras plus et cela suffit. Tu ne dois plus le faire, jamais plus… »
 
Lorsque les autres soldats arrivèrent, quelques instants après, le colonel était en train d’examiner le corps, penchée sur lui, et son ordonnance était à genoux par terre, les mains ouvertes sur l’herbe.
 
 
*******
 
 
Il n’avait jamais vécu de jours plus douloureux.
Peut-être était-ce l’amour qu’il éprouvait, qui lui ôtait le souffle et la raison. Peut-être le soudain contraste avec le bonheur complet de cette semaine tout seuls. Peut-être de ne pas pouvoir la toucher, l’embrasser. Cela faisait dix jours qu’ils n’avaient pas fait l’amour, depuis qu’ils étaient rentrés à la maison. Trop dangereux, ils le savaient tous les deux, même s’ils n’avaient même pas eu la possibilité d’en parler.
Le général séjournait au palais Jarjayes, comme il l’avait rarement fait ces derniers temps, et quand il y avait le général à la maison les domestiques étaient dans un état d’agitation continue : il semblait que le nombre de personnes qui circulaient autour des chambres doublait. A l’écurie il y avait une effervescence constante parce que le maître montait à cheval tous les matins et était très sévère dans son exigence d’animaux frais et parfaitement étrillés. Il avait ses domestiques personnels, mais tous les autres aussi étaient en état d’alerte, et même André. Surtout André, parce que le père d’Oscar connaissait sa proximité avec sa fille et souvent avait recours à lui pour faire préparer le cheval, en profitant ensuite de ces moments pour s’enquérir d’elle. De ses engagements, des dernières choses qui lui étaient arrivées, parce qu’Oscar ne parlait jamais d’elle-même, et son père n’était pas capable de lui demander de plus grandes confidences.
Le général l’interrogeait en lui adressant la parole sur un ton distant et hautain, et André lui répondait toujours avec des phrases respectueuses et synthétiques, qui toutefois le satisfaisaient, parce qu’elles lui donnaient l’impression de suivre de près sa fille. Avec les années Oscar était devenue toujours plus résolue dans sa réserve, et intimidait même son père, qui avait décidé du cours de sa vie : bien qu’elle se comporte toujours avec lui avec une parfaite correction, elle ne lui accordait absolument rien d’elle-même. C’était le bouclier qu’elle s’était construit pour se défendre, et il était impénétrable. André l’avait compris depuis longtemps, mais il avait aussi compris l’affection de son père pour elle. Pour cela il ne se dérobait jamais à ces questions, et donnait des réponses qui avaient le pouvoir de le rassurer, sans trahir en aucune manière Oscar. A la fin de ces entretiens arrivait immanquablement la recommandation de prendre soin d’elle, de la protéger, faite sur un ton renfrogné et sévère. André souriait en lui-même, et avec le temps il avait même commencé à apprécier le général.
Mais à présent ce n’était plus ainsi. Même si rationnellement il savait être dans le vrai, que son sentiment pour Oscar était sincère et pur comme leur lien, se soumettre à ces questions le mettait profondément mal à l’aise. Ces moments qu’auparavant il acceptait, comme un témoignage rare d’amour paternel, à présent étaient une vraie torture. Il lui semblait presque trahir la confiance qui lui était accordée : à tel point ce système de valeurs était ancré même en lui, malgré lui. L’évidence avec laquelle la vraie réponse à ces questions se présentait à son esprit pendant qu’il était forcé à inventer des mensonges le laissait effaré.
 
« Qu’avez-vous fait cette semaine ? », lui demandait Jarjayes.
 
André le regardait dans les yeux et pensait : « Nous avons fait l’amour toutes les nuits », et répondait désorienté autre chose, en se haïssant parce qu’il mentait et haïssant le général parce qu’il devait le faire.
Mais il aimait Oscar. Il aimait Oscar, et tout le reste ne comptait pas face à cela.
 
Oscar. Qui sait quand Oscar descendrait de cette chambre. Qui sait quand elle cesserait de jouer du piano toute seule parce qu’il ne pouvait aller l’écouter, submergé d’engagements que les autres lui avaient confié.
Qui sait quand il l’embrasserait de nouveau, quand de nouveau il l’étendrait sur le lit, ou sur l’herbe, ou sur la rive d’un fleuve où personne ne pourrait les voir, quand de nouveau il la ferait sienne et sentirait lui appartenir et trouverait dans les gestes qu’ils échangeaient la confirmation de ce qu’il sentait dans son cœur. Qu’ils étaient nés pour être ensemble, que cet amour avait tous les droits du monde, que rien au monde ne pouvait se permettre de les séparer, de les regarder avec stupeur et mépris. Il l’aimait, et il n’y avait rien d’autre à dire, parce qu’Oscar aussi lui rendait ces sentiments. Tout le reste ne comptait pas face à cela.
 
Mais il avait besoin d’elle. Qu’elle vienne l’embrasser, qu’elle lui donne cette confirmation. Parce que personne ne lui en donnait de confirmation. Parce que, au contraire, tout ce qui l’entourait chaque jour paraissait une continuelle confirmation du contraire : qu’il était fou d’aimer Oscar et de la vouloir pour lui ; que si seulement cette histoire se savait elle entraînerait la famille dans le plus atroce déshonneur ; qu’Oscar serait tuée par son père et lui avant elle par ses serviteurs, parce que le général ne s’abaisserait même pas à le toucher et l’aurait fait simplement fouetter puis éliminer par quelqu’un; parce que personne ne se serait étonné que tout cela arrive.
Le général qui s’enquérait auprès de lui de sa fille. Qui se servait de lui comme intermédiaire pour être proche d’Oscar. Il ne le demandait pas à ses amis nobles, il le demandait à lui : et de lui il avait une compréhension qu’il n’aurait pu espérer de personne d’autre. Le père d’Oscar, qui savait combien André lui était lié, et il ne lui venait même pas à l’esprit que ce lien puisse être de l’amour. Et si cela lui était venu il l’aurait mis à la porte sans y réfléchir à deux fois. Ou bien il aurait fait semblant de rien, parce qu’il était sûr que sa fille noble et élevée comme un homme n’aurait jamais pu aimer, et l’aimer lui.
Le général qui cherchait et trouvait en André ce qu’un père aurait pu chercher dans le compagnon, le mari de sa fille. Et il ne le comprenait pas, ne le comprendrait jamais.
 
Ce fut des jours terribles, pleins de peur et de douleur.
 
Et cette vie qu’elle menait, le continuel danger de la perdre, devoir supporter qu’elle la risque chaque jour sans savoir si ce jour serait le dernier. Le colonel de la Garde Royale… Qu’aurait-il fait le matin de l’attentat si cette main abandonnée qui dépassait de derrière le tronc d’un arbre avait été celle d’Oscar ? Si ce fou au lieu de tirer sur lui avait tiré sur elle ? S’il l’avait tuée ? Que se serait-il passé ? Il n’arrivait  même pas y penser.
Pourtant c’était cela sa vie, la vie de la femme qu’il aimait, et il ne savait même pas s’il était juste de désirer qu’elle ne la mène plus. Ne lui avait-il pas dit qu’il aimait tout d’elle ? Oscar n’était-elle pas contente de savoir ferrailler, monter à cheval, jouer un rôle aussi important, et aussi prenant, qu’elle réussissait aussi bien ? N’était-elle pas très liée à sa reine ? Et de quel droit l’en aurait-il empêchée ? Aurait-il désiré qu’elle mène une vie différente ? Oscar n’aurait jamais voulu s’habiller comme une dame de la cour et faire des commérages à Versailles.
Et avec lui, ensuite ? Que pouvait-elle s’attendre de faire avec lui, que pouvait-il lui offrir ? L’emmener et lui faire faire la ménagère dans une humble maison par amour pour lui ?
Pourtant une peur qui le tourmentait l’oppressait chaque fois qu’il la voyait en uniforme : une peur qu’il n’avait pas auparavant, même si déjà il l’aimait. Pourquoi ? Pourquoi maintenant en était-il aussi terrorisé ?
 
Peut-être parce qu’à présent il savait ce que signifiait avoir son amour. Parce depuis qu’il avait son amour il l’aimait infiniment plus.
Et parce qu’à présent il savait pouvoir faire quelque chose, et qu’il ne savait pas quoi.
 
 
*******
 
 
C’était le coucher du soleil, un autre coucher de soleil sans elle. Un dimanche sans la voir, parce qu’elle était allée à la cour avec son père, et il n’avait pas pu la suivre. Il y avait une réception dans les jardins de Versailles. Une sortie mondaine.
Il était rentré à la maison et s’était rafraîchi, puis il était resté un moment dans le salon, le regard fixé au-delà de la baie vitrée.
 
« André –il entendit sa grand-mère, la gouvernante, l’appeler-. André… vu que tu n’as rien à faire, pourquoi ne me rends-tu pas un service ? Porte ces draps dans la chambre d’Oscar, sans que je doive appeler une femme de chambre ».
 
Il se retourna pour la regarder, et pendant un instant ne répondit pas. La femme âgée remarqua une expression intense et triste passer dans les yeux de son petit-fils : une expression qu’elle ne lui avait jamais vue, même si elle avait compris qu’il aimait Oscar, depuis très longtemps.
 
« Oui, bien sûr », l’entendit-elle répondre sans rien dire d’autre.
 
Elle lui tendit le linge, et elle le regarda monter l’escalier. Elle retourna à son travail, avec un soupir.
 
La chambre d’Oscar était propre et parfumée d’elle. Son lit était parfumé d’elle. La chemise de nuit repliée avec soin sur l’oreiller avait l’odeur de son corps dans le sommeil. André la prit dans ses mains, et y enfouit son visage lentement, en s’asseyant sur le lit.
Il resta ainsi peut-être une demi-heure, sans rien faire. Il avait eu envie de pleurer, et ne se l’était interdit pas.
 
Elle le trouva ainsi.
Elle entra sans faire de bruit, et le vit assis sur son lit, dans cet instant de faiblesse sans défense. S’il était entré quelqu’un d’autre, non pas elle, il l’aurait trouvé ainsi, également.
 
« André… », murmura-t-elle.
 
Il leva la tête et  la regarda, comme surpris de la voir, de la voir en cet instant, de la voir dans un lieu où ils étaient seuls ensembles et où il n’y avait personne d’autre. Depuis tant de temps que cela n’arrivait plus.
Il ne répondit pas, et ne bougea pas d’où il était. Il laissa doucement ses bras tomber sur ses genoux, les mains ouvertes avec dans une main la chemise, en continuant à la regarder sans savoir que dire.
 
« André, André… »
 
Ce fut elle qui alla vers lui, en posant vite le manteau et les gants sur le lit, et se pencha sur lui, lui prit les mains. Elle lui caressa le visage avec le sien en pleurant, en lui donnant des baisers légers et intenses, et lui posa la tête sur ses genoux, en silence.
 
« Mon amour, mon amour… », lui disait-elle.
 
Alors il se sentit comme il se sentait enfant, quand il était en train d’éclater en sanglots, et dut serrer les lèvres pour ne pas le faire pendant qu’elle le caressait. Et tandis qu’elle se levait et l’enlaçait, et l’embrassait encore sur le visage, André se rendit compte qu’il avait besoin qu’elle le tienne serré, qu’elle le tienne contre lui, et qu’il désirait seulement s’abandonner à cette étreinte, poser la tête sur son sein, recevoir sa voix pleine d’amour et ses caresses pour se consoler. Il porta ses mains à son visage, et l’attira à lui en fermant les yeux. Puis il se confia à ses bras, et pleura.
 
Il ouvrit les yeux quand il faisait jour. Le jour suivant. Il était dans le lit d’Oscar, avec elle à ses côtés.
Et il n’arriva pas tout de suite à comprendre ce qui était arrivé, pourquoi à cette heure il était encore là, pourquoi ils étaient ensemble dans sa chambre et qu’elle l’enlaçait et lui souriait, et ne semblait avoir aucune peur, aucune hâte.
 
« Oscar… », murmura-t-il tout à coup préoccupé. Elle lui donna un baiser :
« Reste tranquille », dit-elle.
« Mais quelle heure est-il, Oscar… »
« Neuf heures ».
 
Il se leva sur un coude, soudain, et la fixa étonné 
 
« Et la maison… ton père… »
 
Elle sourit de nouveau 
 
« Il est reparti –répondit-elle-. Aujourd’hui j’ai une journée de repos, et j’ai disposé que personne n’entre, hier soir, que je ne me sentais pas bien ».
 
Elle se frotta contre lui 
 
« Et puis j’ai fermé à clé… », dit-elle d’un air complice.
« Mon amour, mais… et quand sortirai-je? Pourquoi tu ne m’as pas réveillé, Oscar ? Quelqu’un pourrait me voir… »
« J’ai dit que je recevrais seulement toi, pour une question importante. On ne s’étonnera pas de te voir ».
 
Alors il se détendit, avec un regard encore incertain, presque, et laissa aller sa tête en arrière sur l’oreiller avec un soupir 
 
« Oscar, Oscar… ».
 
Il sentit son corps nu sous le drap.
Maintenant il se souvenait, oui. Il avait pleuré dans ses bras, il avait pleuré longtemps, et elle l’avait bercé, en le laissant s’épancher. Elle lui avait donné de petits baisers sur le visage, pendant qu’elle le serrait d’une manière presque maternelle. Elle l’avait appelé par son nom doucement 
 
« André… André… ».
 
Plusieurs fois, sans ajouter d’autres mots.
Et puis elle avait chassé avec d’autres baisers cette tristesse, peu à peu, et il l’avait désirée et avait tout oublié. Il avait de nouveau fait l’amour avec elle, après tant de jours, en se confiant à son corps comme perdu, parce qu’elle l’accueillait encore. Il avait pleuré de joie, pendant qu’il se réfugiait dans le plaisir très doux et imprévu qu’elle lui donnait, et avait désiré pouvoir rester en elle, plus que les autres fois qu’il l’avait aimée. Maintenant il se souvenait. Il se souvenait, oui.
 
« Oscar, je… »
 
Elle posa un doigt sur ses lèvres, en faisant signe que non avec la tête 
 
« Ne dis rien –dit-elle à voix basse-, je sais ».
 
Alors il la regarda plus intensément et comprit que ses yeux aussi avaient pleuré, cette nuit. Qu’elle aussi avait souffert de la même manière, ces jours où ils étaient éloignés sous le même toit.
Peut-être fut-ce cela qui lui fit reprendre courage.
Il se tourna plein de tendresse sur elle, et la prit dans ses bras. Puis il l’embrassa une fois, et une autre, et commença à l’embrasser avec une ardeur toujours plus intense, pendant qu’il sentait ce corps fragile trembler sous le sien et s’abandonner au même besoin de caresses que cette nuit il avait eu. Et Oscar aussi pleura lorsque André ne put plus résister à ces baisers, et s’avança entre ses jambes et la prit, elle pleura pendant qu’il entra de nouveau en elle et posait ses lèvres moelleuses sur son visage, et l’implora de l’aimer et de la consoler de tout.
Ils firent l’amour avec passion, enfermés à clé dans la maison pleine de monde, jusqu’à ce qu’il soit tard dans la matinée, et que les rayons du soleil sur les vitres réchauffent la chambre.
Personne ne les dérangea.
 
 
 A suivre…
 
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 13:49

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Dans ses mains
Partie VII
 
 
Devant la cheminée allumée, en attendant qu’elle descende, il avait laissé son regard être attiré par le mouvement de la flamme, et en fixait les lueurs dans un silence absorbé.
Il ne se rendit pas compte de la présence de quelqu’un dans son dos, tant qu’il ne s’entendit pas appeler.
 
« André… »
 
Il sursauta avec un sourire rapide, et en se retournant il sentit la chaleur du feu dans son dos
 
« Grand-Mère ».
 
Il l’avait dit sur un ton tranquille et affectueux. La gouvernante en eut chaud au cœur, et lui fit une caresse. Puis elle lui sourit aussi, et lui prit la main. Elle s’assit –elle ne s’asseyait jamais, dans les salles des maîtres- et baissa la tête avec un soupir.
Alors il s’agenouilla devant elle, avec sollicitude, en attendant qu’elle parle.
La femme leva la tête, lentement, pour fixer le visage de ce petit-fils qu’elle avait élevé et aimé comme un fils, lorsqu’il était resté seul au monde enfant parce que même sa mère était morte. Sa fille unique, qui avait le même sourire doux et silencieux qu’à présent elle voyait s’illuminer devant elle, dans ces yeux verts.
Elle l’observa, et elle ne put empêcher qu’un filet d’anxiété voile ses mots 
 
« Comment vas-tu, André ? »
 
Il la regarda interrogatif, presque surpris. Pourquoi les jeunes croient-ils toujours que les vieux ne comprennent rien d’eux ?
 
« Je vais bien. Pourquoi me demandes-tu cela ? »
« Je t’ai vu triste ces jours-ci, trésor ».
 
Il rit, et lui serra la main en parlant sur un doux ton de reproche 
 
« Tu sais, Grand-Mère, il serait temps que tu arrêtes de m’appeler comme quand j’avais six ans ».
 
Il lui caressa le visage d’une manière protectrice 
 
« Et puis qu’est-ce que cette histoire ? Je vais très bien ».
 
Il se montra lui-même du doigt avec un air amusé, et fit une expression étonnée 
 
« Cela te semble le visage de quelqu’un de triste, cela ? »
 
La femme se tut un instant, avant de répondre.
« Oui, André… oui. Il me semble triste. Et préoccupé comme je ne l’avais jamais vu ».
 
Alors elle le vit devenir sérieux, et ce sourire s’évanouir. Elle sentit qu’il la laissait, et le regarda se retourner, lui tourner de nouveau le dos en posant une main sur le manteau de la cheminée.
Elle se leva aussi, alla auprès de lui 
 
« André… »
Aucun mot ne sortit de ses lèvres serrées.
« André, je sais combien tu l’aimes ».
Il hocha la tête, avec un soupir 
« Non, Grand-Mère, tu ne le sais pas –murmura-t-il-. Tu ne peux pas le savoir, personne ne le peut ».
« Oh, André… si j’avais imaginé ce qui serait arrivé, quand je t’ai amené ici… »
 
Il fit volte-face, et lui posa un doigt sur les lèvres, pour l’empêcher de finir sa phrase 
 
« Quoi, Grand-Mère ? Tu ne m’aurais pas amené ici ? Alors heureusement que tu ne l’as pas imaginé… ».
Il avait parlé sur un ton tellement doux que son cœur se serra.
« André… je vous ai élevés tous les deux, je vous aime toi et Oscar comme si vous étiez mes enfants ».
« Je le sais. Et Oscar aussi le sait, Grand-Mère ».
« Et je vous connais… je sais à quel point vous êtes liés, et je sais qu’elle aussi t’aime… »
« C’est vrai, tu as raison ».
« … et que si seulement cela avait été possible… elle… elle aurait compris, André… vous… Oh, André, j’aurais été si heureuse si entre vous… si vous aviez pu… »
 
Elle s’arrêta effrayée : elle avait vu passer dans ses yeux un regard plein de douleur et de rage.
 
« Si nous avions pu… si cela était possible ! Mais qui décide de cela, hein ? Qui établit ce qui est possible et ce qui ne l’est pas ? Tu le sais ? Qui est-ce qui décide qui doit être heureux et qui ne doit pas l’être ? »
« André… »
« Si cela avait été possible… Et tu crois que certaines choses ne se comprennent pas tout de même, même si elles semblent impossibles ? »
« André, je t’en prie… tu me fais peur… »
 
Il la fixait, pendant qu’il parlait, les poings serrés à hauteur de la poitrine, avec un regard comme hors de lui.
 
« André... »
 
Alors il laissa retomber les mains, en inspirant profondément 
 
« Excuse-moi Grand-Mère, excuse-moi – l’entendit-elle dire-. Je ne voulais pas t’effrayer, excuse-moi ».
 
Puis il l’embrassa, et à la force délicate de cette étreinte, à la hauteur de sa taille, au silence contenu de ces gestes, elle se rendit compte que cet enfant était devenu un homme, et qu’il connaissait la douleur.
 
« Je t’aime », lui dit-il, mais ce n’était pas le ton de quand il avait six ans.
Puis il la fit s’asseoir, de nouveau. Il sourit 
« Tu ne dois pas t’inquiéter pour moi : tu t’es déjà beaucoup inquiétée pour moi, Grand-Mère, depuis que j’étais petit. Mais maintenant je suis grand, et je peux m’occuper de moi ».
« Mais André… »
« Et tu ne dois pas t’inquiéter non plus pour Oscar. Elle est forte, et je le suis aussi. Ils nous ont mis ensemble depuis enfants, et maintenant ils ne pourront pas nous séparer. Personne ne pourra le faire ».
« Qu’est-ce que ça veut dire, André… »
Il secoua la tête, sérieux 
« Rien, seulement ce que j’ai dit. Ne t’inquiète pas, Grand-Mère, nous savons nous occuper de nous-même. Je m’occuperai d’elle, et c’est ce que j’ai toujours fait ».
 
Elle dut trouver du courage pour le dire, pendant que son petit-fils s’apprêtait déjà à s’en aller, pour sortir de la pièce 
 
« Mais elle, André ? Elle s’occupera de toi ? »
 
Elle le vit s’arrêter tout à coup, et rester arrêté un instant. Puis il se retourna, et elle vit son regard très résolu et profond, pendant qu’il parlait.
 
« Oui. Elle le fera. Je sais qu’elle le fera. J’en suis certain, Grand-Mère ».
 
Elle ne lui parla plus de cela, jamais plus. Elle n’en parla jamais avec personne. Mais chaque fois qu’elle repensa à cette conversation, par la suite, la gouvernante sentit ressurgir dans son cœur la même peur, et la même soudaine conscience.
 
 
*******
 
 
Ils s’étaient tenus par la main, en entrant dans l’écurie ensemble, après la chevauchée de ce soir-là. Et lorsqu’ils avaient ramené leurs chevaux dans leurs stalles, et qu’ils s’apprêtaient à sortir, leurs mains s’étaient cherchées encore. Il n’y avait jamais personne, à cette heure, là-dedans. Oscar s’était appuyée contre la porte, et l’avait fermée. Elle l’avait regardé sans dire un mot, et avait fermé les yeux, en abandonnant la tête en arrière pendant qu’il l’embrassait dans le cou. Ce n’avait pas été quelque chose de prévu, mais c’était arrivé. Il l’avait étendue sur la paille, éclairée seulement par la lumière du couchant qui filtrait entre les fissures du bois, et il l’avait prise. Ils s’étaient aimés doucement, en silence, sans penser à rien. Pleins seulement de joie. Et le plaisir les avait rejoint ensemble : Oscar l’avait retenu, en l’étreignant pendant qu’il s’abandonnait à ces frémissements, et l’avait empêché de la laisser. Il était resté en elle, pour la première fois.
Puis ils étaient restés immobiles, sur la paille, et n’avaient pas parlé. Ils ne s’étaient même pas dit je t’aime, parce qu’ils n’en avaient pas besoin. Il ne lui avait pas dit : « Oscar, qu’est-ce que tu m’as fait faire… », comme il disait toujours : « Non, Oscar, qu’est-ce que tu veux me faire faire, je t’en prie », toutes les fois où elle le serrait contre elle, ces derniers temps, et l’implorait de se donner, complètement, mais il se retenait, la suppliait que non.
Il ne lui avait pas dit, parce que ce soir-là il l’avait voulu lui aussi, de tout son cœur.
Ils étaient restés en silence sur la paille, et il l’avait embrassée doucement, sans laisser son corps, en savourant jusqu’au bout les frissons, qui le parcouraient encore.
La nuit il était monté dans sa chambre, pendant que la maisonnée dormait, et ils l’avaient fait de nouveau.
 
« Oscar… »
 
Elle le regarda, allongée sur le côté auprès de son corps, et lui effleura d’une main les lèvres. La lumière des bougies éclairait la chambre en dessinant des ombres ondulant sur les rideaux du lit.
 
« Oscar, nous devons nous en aller d’ici ».
 
Il vit son expression devenir sérieuse, à cette phrase, et sentit son corps glisser sur lui, son sein se poser sur sa poitrine, ses lèvres lui effleurer le cou, dans des baisers passionnés et sans défense. Elle était pleine d’une ardeur effrayée, comme si elle voulait tout oublier en se noyant dans cette étreinte.
Puis, pendant qu’avec les doigts elle le caressait doucement, elle s’arrêta d’une manière presque inattendue. Elle posa la tête au creux de son épaule et serra très fort ses poings fermés contre sa poitrine 
 
« Je t’aime –dit-elle-. Je t’aime, André ».
 
Alors il passa ses mains sous ses bras et l’attira à lui. Ses cheveux retombèrent sur son visage pendant qu’il l’embrassait, ses larmes baignèrent sa peau.
Il soupira en la serrant et, pour la première fois, avec elle sur son corps, il souffrit. Il comprenait ces larmes, et pourtant il en était blessé.
 
« Oscar… », lui chuchota-t-il.
Puis il attendit qu’elle ne pleure plus.
« Oscar ».
« Oui, dis-moi, André ». Sa voix était presque sereine, à présent. Elle l’écoutait.
« Oscar, je t’aime, je t’aime toujours davantage, chaque jour davantage. Je t’aime plus que ma vie ».
« Oh, André… »
« Non, je t’en prie, écoute. Ecoute. Je ne veux pas, je ne voudrai jamais te forcer, te pousser à faire quelque chose pour laquelle tu n’es pas prête. Je suis prêt à faire n’importe quoi pour toi, même à rester pour toujours ton ordonnance dans cette maison, si tu me le demandes. Je ne sais pas comment j’y arriverai, mais je le ferai, si tu me le demandes ».
« Mon amour, je… »
« Cependant, Oscar, cependant je dois te dire ce que j’éprouve, ce ne serait pas honnête si je ne le faisais pas. Je dois te dire ce que je désire, ce dont je ressens le besoin… »
 
Il soupira encore, puis se tourna vers elle, et la fixa, pendant qu’il lui parlait.
 
« Je ne veux plus me cacher, je ne veux plus devoir passer mes nuits loin de toi, je ne veux pas avoir peur chaque jour que quelque chose puisse nous séparer, et ne rien pouvoir faire pour l’en empêcher. Je ne veux plus m’inquiéter que quelqu’un puisse nous découvrir, et qu’il nous soit interdit de faire quelque projet, de penser à notre avenir »…
« A l’avenir… »
« Oui, Oscar. Notre avenir. Je t’aime, et ce que je désire le plus au monde est qu’il y ait un avenir pour nous. Je ne veux pas être seulement un amant sans droits, je veux être ton compagnon. Je veux t’épouser, même si tu es noble et moi pas. Je veux que nous vivions ensemble, que nous dormions ensemble toutes les nuits et que nous passions ensemble chaque minute de nos journées. Et je regrette que cela signifie nous éloigner de ce monde où nous avons grandi, des personnes que nous aimons, et je regrette immensément que tu doives le faire, mon amour : j’ai une peur terrible  que cela soit trop ce que je te demande, que ce ne soit pas suffisant ce que je peux t’offrir. Cela fait des mois que cette pensée me tourmente, jour et nuit, et je ne sais jamais si je peux t’en parler, parce que je ne veux pas te forcer… Mais, Oscar, j’ai besoin de savoir, je t’en prie : je n’arrive plus à vivre dans cette incertitude, elle me tue. J’ai besoin de savoir ce que tu penses, ce que tu veux. Que tu me le dises ouvertement. Même si tous tes baisers, tous tes comportements le disent… Et ce soir… ce que nous avons fait ce soir… signifie tellement pour moi, Oscar, tellement. J’ai besoin de savoir si pour toi aussi c’est la même chose ».
 
Il s’arrêta un instant : il avait dit tout en même temps, ce qu’il éprouvait, sans rien cacher.
 
« Je suis prêt à faire tout ce qu’il faut –dit-il encore-, et tu n’as pas idée de combien de courage j’ai en moi, de combien de force me donne ce que j’éprouve pour toi. Mais je ne peux pas décider tout seul. Je ne peux pas, tu le comprends ? J’ai besoin que tu me le dises, que tu… ».
 
Il se détacha d’elle, et abandonna sa tête sur l’oreiller, les yeux fermés. Il sentit les larmes lui remplir les yeux, et ruisseler sur son visage.
 
« Je sais que ton choix est difficile, Oscar, beaucoup plus difficile que le mien. Je le comprends, et tu ne sais pas combien cela me fait mal ».
« Pourquoi parles-tu comme si je ne t’aimais pas, André ? »
 
Elle l’avait dit doucement, et pourtant presque avec tristesse, pendant qu’elle s’était faite proche de lui, à la lumière des bougies, et lui séchait une larme en lui caressant le visage.
 
« Je t’ai dit que je t’aime, tu te rappelles ? »
 
Il n’ouvrit pas les yeux, chercha à retenir ces larmes pendant qu’elle le caressait.
 
« Dis-le moi encore, André ».
« Quoi… »
« Que tu veux m’épouser ».
 
Alors il la regarda, et en la regardant la prit encore dans ses bras. Il l’embrassa comme si c’était la dernière chose qu’il faisait dans sa vie, en l’enveloppant entre les couvertures. Il le lui répéta, lorsqu’il la laissa et la vit bouleversée par ce baiser, avec les yeux brillants, le souffle haletant 
 
« Je veux t’épouser, mon amour ».
 
Ce fut elle qui pleura, cette fois, mais André savait que ce n’était pas de la peur. C’était une réponse, pour lui.
 
« Je t’en prie, dis oui, Oscar. Je veux l’entendre ».
« Oui… »
Elle lui avait dit avec un filet de voix, émue.
« Encore… »
« Oui. Oui, je veux t’épouser, André ».
« Et dis que tu veux être ma femme, je t’en prie, dis-le ».
 
Elle sourit à travers les larmes. Elle n’avait jamais pensé appliquer ce mot à elle-même : c’était pour cela qu’André le lui demandait, à présent.
 
« Je veux être… ta femme. Ta femme ».
 
Il l’enlaça avec tendresse, et plaisanta, en lui caressant le visage avec les lèvres 
 
« Cela n’a pas été difficile, tu vois ? Tu ne trouves pas que cela sonne bien ? »
 
Elle pleura encore, pendant qu’elle disait oui.
 
Ils avaient été silencieux quelques minutes en silence. Il regardait le plafond, les bras croisés derrière la tête, sur l’oreiller.
 
« André… »
« Oui, Oscar ».
« Tu ne dois pas être triste, André. Ce n’est pas vrai que mon choix est difficile ».
« Que veux-tu dire… »
« Que je veux m’en aller d’ici. Avec toi, mon amour, seulement avec toi. Et cela fait longtemps que j’y pense, André, bien avant ce soir ».
« C’est vrai, Oscar ? »
« Oui ».
 
Elle se reposa sur lui 
 
« André… aujourd’hui a été très beau ».
« Oh, Oscar… pour moi aussi. Pour moi aussi… »
« Et si... si c’était arrivé, mon amour ? »
Il la regarda avec tendresse, pour qu’elle continue : « Quoi, Oscar ? »
« Tu le sais –lui répondit-elle sur le même ton, doux-. Si ce soir c’était arrivé que nous… après ce que nous avons fait, André… »
« Tu veux dire… s’il y avait un enfant ? »
« Oui ».
 
Il se tut, avant de répondre, comme cherchant à saisir pleinement cette idée.
 
« Ce serait merveilleux –dit-il enfin-. Ce serait merveilleux, mon amour ».
« Et toi, Oscar… tu réagirais comment ? »
 
Elle secoua la tête, et ne dit rien. Elle commença à baiser de nouveau sa poitrine.
 
« Je ne sais pas –murmura-t-elle ensuite, à voix basse et sincère-. Je ne sais pas comment je me sentirai si cela était réel, André… »
« Oscar… »
« Je sais seulement que maintenant je voudrais que ce le soit ».
Elle posa ses lèvres sur sa peau 
« Je voudrais que cela soit réel, André ».
 
 
*******
 
 
Ils étaient à nouveau proches, et à nouveau heureux. André se taisait, le regard perdu à suivre une pensée. Mais il était serein, à présent. Il n’avait pas peur.
Elle s’assit sur le lit, pendant qu’elle se faisait plus sérieuse, en réfléchissant 
 
« Alors nous devons décider comment faire –dit- elle sur un ton résolu-. Nous devons préparer un plan, au plus vite ».
 
Elle se tourna vers lui, et le vit sourire en regardant le plafond.
 
« André… à quoi tu penses ? »
« Pourquoi ? »
« Tu es en train de sourire. Comment se fait-il que tu souries de cette façon ? Qu’est-ce que c’est que cet air mystérieux ?
« Mystérieux ? »
« Oui... »
Il souriait encore.
« Oscar… tu as pris un ton inquisiteur… tu t’en es rendue compte ? Et tu parles comme un colonel ».
« Je suis un colonel, mon amour ».
« Ah, oui… c’est vrai… Et je suis soumis à la question, en ce moment ? »
« J’ai l’impression que oui… »
« Tu doutes peut-être de moi ? », dit-il d’un air innocent. Puis il sourit, et l’enlaça tout à coup.
« Je crois vraiment avoir une bonne raison –répondit-elle pendant qu’elle se défendait en riant de ses baisers-. Est-ce que par hasard tu dois me dire quelque chose, André ? »
« Oh, oui… je dois te faire quelque chose, surtout… »
 
Elle cambra son corps à cette caresse, mais elle voulait savoir, et reprit le contrôle. Elle lui échappa.
 
« Attends –dit-elle haletante, en se forçant à reprendre son sérieux-. Attends un instant, André… Tu as pris quelque initiative dont je n’ai pas connaissance ? »
« Après, Oscar, allons... » 
« Non… maintenant… Je t’en prie ».
 
Elle prit dans la sienne la main qu’il passait sur son sein, et l’arrêta, en tremblant 
 
« Je t’en prie, dis-le moi… »
 
Il soupira, en se laissant tomber sur le lit et en la laissant aller. Il la regarda pendant qu’elle se faisait toujours plus attentive 
 
« Initiative… non, je ne parlerai pas d’initiative… », répondit-il d’un air énigmatique, en souriant.
« Ah… et de quoi parlerais-tu, alors ? »
« Voilà… je ne sais pas… d’exploration, peut-être ».
« Exploration ? »
« Oui,  cela me paraît plus approprié… »
« Et quel genre d’exploration, André ? »
« Mmm… J’apprécie vraiment la manière dont tu gardes ton calme, Oscar… »
« André ! »
Il rit : « Disons que j’ai écrit quelques lettres, c’est tout… Confidentielles, s’entend… »
Elle écarquilla les yeux : « Des lettres ? Et comment ? Et à qui ? »
« Ne t’inquiète pas… »
« Quelles lettres, André ? »
« Sois tranquille, Oscar : je n’ai commis aucune imprudence ».
 
Il était devenu sérieux, et s’assit lui aussi, pour en parler.
 
« Cela fait quelque temps que je cherche à imaginer un moyen pour pouvoir sortir de cette situation, Oscar, et malheureusement j’ai dû réaliser que la seule possibilité que nous ayons de vivre ensemble sans que quelqu’un soit un obstacle est de partir. S’ils nous découvraient ils ne se limiteraient pas à chercher à nous éloigner, tu le sais, non ? »
 
Il se tourna vers elle, la vit frissonner et enlacer ses genoux.
 
« Oui, tu le sais toi aussi. C’est ainsi, malheureusement, et cela nous ne pouvons pas le changer. C’est la raison pour laquelle j’étais si anxieux, ces derniers mois. Cela fait des mois que nous nous aimons, maintenant, mais chaque fois que j’ai pensé au fait que je devais t’emmener loin d’ici j’ai été assailli de doutes et de peurs : parce que je craignais de me tromper en te le demandant, de te pousser à faire un choix irrévocable qui risquerait de te rendre malheureuse. Et pourtant je voyais clairement qu’il n’y avait pas d’autre solution que de fuir, de rompre avec tout, pour être ensemble. C’est pour cela que tu m’as vu aussi préoccupé, pendant cette période. Et je suis encore préoccupé, en réalité ».
« André, je t’ai dit… »
« Je le sais, Oscar. Tu l’as dit. Et je suis sûr que tu es sincère, que tu l’as dit avec tout ton cœur. Mais je sais aussi que tu parles de choses que tu ne connais pas, parce que ni moi ni toi n’arrivons à imaginer ce qui nous attendra, une fois partis du palais Jarjayes. Tout à l’heure tu pleurais, mon amour, et je le comprends : c’est une coupure nette avec tout ce que tu as été jusqu’à présent, et c’est un changement radical pour toi. Et il y a tant de choses que tu aimes, dans cette vie. Tant de personnes… »
« Mais il n’y a rien que j’aime autant que je t’aime. Et tu es le seul auquel je ne peux pas renoncer, André ».
 
Alors il l’étreignit et lui donna un baiser léger sur l’épaule. Mais il poursuivit.
 
« Et puis, Oscar, il y a aussi ce que tu es, la manière dont tu as été élevée. Tu es une femme indépendante, habituée à prendre des décisions, à être obéie et traitée avec déférence. Tu es noble et tu vis dans une grande maison avec des dizaines de serviteurs, tu commandes la Garde Royale et tu donnes des ordres à des soldats. La reine est ton amie et il n’y a pas une seule personne à Versailles qui ne voudrait pas être à ta place. Je sais que pour toi ce n’est pas cela qui compte, mon amour, mais tu n’as jamais goûté à une vie différente de celle-là. Si tu renonçais à ta condition et que tu devenais une femme comme les autres, la femme d’un simple petit bourgeois, je t’assure que tu devras faire face à des problèmes que maintenant tu n’imagines même pas. Sans les mêmes moyens que tu avais auparavant pour les résoudre, et sans pouvoir revenir en arrière. Mon amour… ne pense pas que je n’ai pas confiance en toi, je t’en prie… Seulement je cherche à te faire comprendre à quoi j’ai réfléchi pendant ces mois. Et il y a une chose que j’ai comprise avec clarté, pendant que j’analysais la situation : que c’est moi qui dois veiller à tout, Oscar. Parce que si nous partons d’ici et que je te pousse à renoncer à ton statut, nous n’aurons plus les ressources d’avant, et tout dépendra de moi ».
« Oh, André… »
« Mais je ne dis pas cela parce que cela m’effraye : crois-moi, Oscar. Je suis prêt à assumer cette responsabilité complètement, je te l’assure. Je ferai tout pourvu que tu sois heureuse avec moi. Cependant, plus j’y pensais, plus je me rendais compte qu’il était nécessaire d’avoir des bases solides, pour sauter un pas comme celui-là. Il fallait que mon amour pour toi soit capable de se transformer en un projet. Ce n’est pas seulement te tenir dans mes bras… C’est beaucoup plus. C’est aussi penser à toi, avec toi… oh, mon amour, je ne sais pas l’expliquer d’une autre manière… »
« Tu n’en as pas besoin, André. Tu l’as très bien expliqué. Et je le sais aussi ».
« C’est pour cela que j’ai écrit ces lettres. J’ai cherché à comprendre si je pouvais trouver une solution.
Elle lui demanda avec plus de douceur, cette fois : « A qui as-tu écrit, André ? »
« Tu sais que j’ai de la famille en Bretagne, n’est-ce pas ? C’est de là que vient ma famille ».
« Oui… oui, je le sais, André. Mais tu ne les a pas vus depuis que tu étais petit ».
« Ce n’est pas tout à fait vrai, Oscar. C’est-à-dire, c’est vrai que je n’y suis plus allé, mais parfois certains d’entre eux sont venus ici, et nous les avons aidés s’ils avaient besoin de quelque chose ».
« Oui, je me rappelle. Et alors ? »
« Voilà, j’ai un cousin, de quelques années de plus que moi. Mon père et le sien étaient frères, et ils s’aimaient beaucoup. Quand mon père est mort nous nous sommes installés dans leur maison, pendant une courte période. Je ne me souviens plus de rien, naturellement, mais ma grand-mère me l’a raconté souvent. A l’époque elle travaillait déjà ici, au palais Jarjayes, et je ne la connaissais pas ».
 
Oscar écoutait en silence. C’était une étrange sensation d’entendre parler André de son passé. Elle avait toujours pensé à son passé comme quelque chose qui lui appartenait totalement.
 
« Ensuite ma mère est morte aussi ».
 
Elle l’embrassa parce que soudain ses yeux étaient devenus très tristes. Alors André continua.
 
« Ma mère est morte… et ce fut alors que mes oncles prirent soin de moi comme de leur propre fils. Ils m’aimaient beaucoup. Et il m’aimait beaucoup aussi, mon cousin, qui était alors presque un jeune homme, tandis que je n’avais que quelques années. Ma grand-mère raconte qu’il m’emmenait avec lui partout ».
« Il était comme un grand frère… »
André soupira. « Eh oui… si seulement j’avais eu un grand frère... Il m’aurait aidé à comprendre tant de choses, bien plus tôt ».
« Et bien… tu m’avais moi, non ? »
 
Il sourit, et lui donna une pichenette légère sur la joue 
 
« Tu ne ressembles pas tout à fait à un grand frère, Oscar ».
 
Mais ensuite il l’embrassa :
 
« Mais tu as toujours été toute ma vie, tu le sais… »
 
Dehors la nuit était pleine d’étoiles.
 
« Alors, André ? »
« Alors il se rappelle de moi, et m’a gardé son affection, même lorsque son père est mort. Une fois je l’ai même rencontré à Paris, et il m’a raconté beaucoup de choses de cette période. Avant que ma grand-mère vienne me chercher et m’amener ici. C’est un homme bon ».
« Et… il sait quelque chose de nous ? »
« Non, bien sûr que non, Oscar. Je finis. En somme, quand j’ai cherché à réfléchir à comment nous pouvions nous en aller d’ici il m’est revenu à l’esprit ce qu’il me disait alors. C’est un travailleur honnête, et il mène une vie assez aisée. Rien de comparable, bien sûr… Enfin… laissons cela. Oscar… je suis un peu mal à l’aise : mais c’est la réalité, et c’est peut-être mieux que tu la connaisses avant. Si tu pars avec moi ce sera cela le monde dans lequel nous devrons vivre… Tu pourrais ne pas te trouver bien dans ce monde ».
« Ne dis jamais cela, André. Continue ».
« Oui… oui. Alors… c’est un artisan apprécié, il travaille dans une ville renommée pour la production de lames. Où il travaille à fabriquer des épées qui sont demandées dans toute la région. Par l’armée, mais aussi par les familles nobles… par tout le monde, en somme ».
« Ah… »
« Voilà, je lui ai écrit il y a quelque temps, pour lui demander comment allaient les choses, et je lui ai dit que j’avais plus ou moins l’intention de quitter Paris pour revenir dans mon pays d’origine, s’il y avait quelque chose à faire pour moi. Je ne lui ai rien dit sur toi, évidemment : j’ai seulement fait allusion au fait que me semblait arrivé le moment de trouver une femme et de fonder une famille. Il n’y a trouvé rien d’étrange ».
« Et qu’est-ce qu’il a répondu ? »
« De manière enthousiaste, Oscar. Je ne l’espérais pas vraiment. Il a dit qu’il serait heureux de m’avoir là, qu’il était prêt à m’accueillir même tout de suite, et que pour quelqu’un qui a une expérience comme la mienne il sera très facile de trouver un emploi ».
« Quel genre d’emploi, André ? »
« Voilà… maintenant ne ris pas… mais il semble qu’ils aient grand besoin d’un maître d’armes… »
« Quoi ? »
« Absolument… quelqu’un qui apprenne à manier l’épée aux nombreux jeunes qui veulent apprendre… »
 
Oscar le regarda, sans mot dire. Il se tourna vers elle, et sourit avec un peu d’ironie, en haussant les épaules.
 
« Je le sais, c’est presque un paradoxe, mais… qu’est-ce que tu en penses ? » demanda-t-il enfin, après une brève hésitation.
« André… »
Il soupira : « Oui, je sais, je sais… Ce n’est pas beaucoup. Mais c’est un début, Oscar. Une lueur. Si nous allons là je saurai comment gagner notre vie, et je crois même sans trop de problèmes… si nous nous contentons, bien sûr, d’une vie très différente de celle-ci. C’est une petite ville, mais nous pourrions avoir une maison à nous… J’ai quelques économies de côté. Et c’est assez loin pour que personne ne nous trouve, si nous faisons un peu attention ».
 
Elle ne parlait pas. Elle réfléchissait avec les mains qui enlaçaient encore ses genoux, en regardant au loin.
 
« Maître d’armes… », murmura-t-elle enfin.
« Oui… »
« En Bretagne… »
« Oui Oscar… mais c’est seulement une possibilité, vraiment… nous pouvons la laisser tomber, si elle ne te convainc pas ».
 
De nouveau elle ne lui disait rien. Il était toujours plus tendu.
 
« Oscar, je t’en prie… »
 
Alors elle lui sourit, très doucement, et l’embrassa 
 
« Tu sais que je t’aime ? », murmura-t-elle.
« Moi aussi je t’aime ».
 
Il retenait son souffle, pendant qu’il attendait qu’elle dise quelque chose.
 
« Nous irons en Bretagne, André ».
« Oscar… vraiment ? Tu le veux vraiment ? »
« Je n’ai jamais voulu quelque chose davantage que celle-ci ».
 
Il soupira, ému et incrédule, et la serra contre lui 
 
« Mon Dieu, mon amour, j’ai eu peur ».
« Je partirai avec toi et je serai ta femme. Et nous aurons une maison à nous. Moi aussi j’ai de l’argent de côté, André, suffisamment pour que nous puissions vivre bien ».
« Oscar, je ferai tout pour te rendre heureuse, je te le jure ».
« Tu ne dois rien faire de plus que ce que tu fais déjà, mon amour. Dis-moi plutôt que tu n’arrêteras pas, quand je ne serai plus la fille du général… »
« Mais qu’est-ce que tu racontes, Oscar… »
 
Puis il vit un sourire malicieux, sur son visage.
 
« Maître d’armes… », l’entendit- il répéter.
« Je sais ce que tu vas dire, Oscar, mais ne le dis pas ».
« Tu sais, c’est vraiment… »
« J’ai dit non… », répliqua-t-il en riant, en la serrant.
 
Mais elle se libéra, et se cacha derrière l’oreiller.
 
« Tu sais, André, c’est vraiment un travail fait pour moi ! »
« Je savais que tu le dirais, mais je t’assures que je ne laisserai pas passer cela… » ; répondit-il en l’attrapant, et il rit en la chatouillant pendant qu’elle se débattait entre ses bras.
 Mais elle ne démordait pas 
 
« Pourquoi, André ? C’est une ressource que nous pourrions exploiter, non ? Nous gagnerions le double… »
« Bien sûr –répliqua-t-il en lui infligeant de petites morsures autour du cou, pendant que son étreinte devenait une caresse-. Tu saurais le faire mieux que n’importe qui d’autre, il n’y a pas de doute… Mais je ne crois pas que ce soit le meilleur moyen de passer inaperçus, mon amour… »
« Oh… je n’y avais pas pensé… »
« Et si au contraire je t’installais à la maison et je te faisais une douzaine d’enfants ? »
« Mon Dieu, André ! »
Il rit, puis l’embrassa.
« Non, ne t’inquiète pas, je plaisantais… Pourquoi pas, Oscar, peut-être avec le temps… quand les choses se calmeront… nous pourrions aussi essayer d’expliquer toute l’histoire, pourvu que quelqu’un nous croie… »
« Alors laissons tomber ».
« Mais non, pourquoi ? Et puis je le voudrais, mon amour.  Je le voudrais vraiment. Nous pourrions être toujours ensemble, comme nous l’avons toujours fait jusqu’à présent ».
 
Oscar rit, et l’embrassa en le mordant presque 
 
« Alors c’est décidé, André : nous le ferons en duo ».
 
Il soupira, et capitula 
 
« Bien… il n’y a rien à faire avec les femmes, quand elles se mettent une idée en tête ».
 
 
 
 A suivre…
 
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 14:10

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Dans ses mains
Partie VIII
    
 
Avoir pris cette décision changea encore leur relation. Le sentiment qu’ils éprouvaient acquit une richesse plus grande, une stabilité nouvelle. Ils étaient impliqués dans ce projet,  anxieux et occupés à le réaliser,  attentifs à prévoir chaque chose. Mais une lumière sereine caressait leurs sourires quand ils étaient ensemble.
Il n'y avait pas besoin de dire beaucoup de choses dans ces moments : ils étaient devenus souvent silencieux, en partageant leur temps. Il allait l'appeler en frappant à la porte, elle ouvrait et sur l'escalier lui prenait la main. Puis ils se laissaient vite, et descendaient côte à côte. Ils partaient ensemble.
Parfois, quand Oscar était de repos, ils s'éloignaient de la maison et se promenaient dans le jardin, sous les arbres dépouillés. Enveloppés dans leurs manteaux ils regardaient le ciel vide sans parler, laissant les doigts froids du vent glisser entre leurs cheveux.
Et certains jours, si une circonstance favorable leur permettait de rester davantage ensemble, ils allumaient la cheminée dans la chambre d'Oscar et passaient la soirée sur le canapé, devant le feu. Puis ils allaient au lit, et elle lui entourait la taille pendant qu'André lui caressait le cou, en posant le bras sur ses épaules. « Nous pourrons le faire chaque soir », pensait-elle alors. Parfois elle le disait.
 
Dans le salon du palais Jarjayes, les après-midi d'hiver, ils passaient quelques heures à  lire, assis à la table face à la baie vitrée qui se colorait d'un dégradé de jaune sous les rayons obliques du soleil. La lumière tiède caressait son visage, quand André la regardait : et alors, malgré tout, il n'arrivait pas à croire que la vie lui avait fait ce don. «Viens », murmurait Oscar en levant les yeux. Et dans le silence, après avoir fermé la porte, ils se cachaient derrière un canapé ou s'asseyaient par terre, le dos appuyé à la baie vitrée. Dissimulés par le grand rideau ils lisaient ensemble le même livre qu'il tenait entre les mains en l'enveloppant d'une embrassade, en accueillant sur son épaule sa tête abandonnée. Il répétait doucement les mots qu'il lisait, et souvent Oscar fermait les yeux, en l'écoutant, parce qu'il lui plaisait que ce soit sa voix qui lui raconte l'histoire.
André avait de la peine à poursuivre, alors, page après page, parce qu'il y avait trop d'émotion dans son coeur.
 
 
*******
 
 
 
Ce mois avait passé sans qu'il n'arrive rien. Et l'abandon d'amour de cette soirée dans l'écurie n'avait pas eu de conséquence. Oscar l’avait presque regretté en le découvrant, même s'ils avaient décidé de ne plus le faire, d'attendre encore un peu. André se rappelait de son visage un peu déçu lorsqu'elle lui avait dit, et il se rappelait de la tendresse qu'il avait éprouvée. Si cela était arrivé à ce moment ils auraient couru un grave risque, et il le savait : pourtant, oui, il l'avait désiré lui aussi.
S’en rendre compte le fit réfléchir, le rendit conscient de choses que tout au début il sentait sans pouvoir les formuler avec clarté. Ils étaient prêts, tous les deux. Lui était prêt, et Oscar aussi l’était. Bientôt même le désir d’un enfant serait quelque chose de réel et de fort, pas seulement un phantasme  indéfini et plein de douceur.
Quel que soit le temps qui passe avant qu’ils se décident à le faire vraiment, toutefois même pour cela ils devaient partir au plus vite : ils ne pouvaient plus renvoyer le moment de vivre leur vie dans la liberté, et obéir seulement aux commandements de cet amour qui les avaient unis et qui ne se contentait plus du peu d’espaces qu’ils réussissaient à découper dans la façade de leurs existences séparés. Il ne s’agissait pas tant de vouloir un enfant, mais de ne pas craindre ce qui pouvait arriver, même dans une situation comme celle-ci. Il s’agissait d’un lien devenu très fort. La quotidienneté n’avait pas d’autre sens, désormais, si elle n’était pas celle des instants vécus ensemble, et l’élan qui les avait transportés ce jour-là, les poussant avec une irrésistible volonté au don complet d’eux-mêmes, en était la preuve. Il s’était confié totalement au plaisir que lui donnait le corps d’Oscar, son souffle sur ses lèvres, son frémissement passionné et sans défense. Et il avait joui en elle, presque jusqu’à mourir en elle  : c’était ainsi qu’il s’était senti en cet instant. Il l’avait fait parce qu’il l’avait voulu de tout son être, avec chaque fibre de ses nerfs, avec chaque lueur consciente de son âme. Et il ne l’avait pas regretté même pas l’espace d’un instant, par la suite. Il avait désiré le faire toutes les autres fois, depuis lors, à chaque fois. Il ne pouvait plus dominer cet amour.
Et il en allait de même pour Oscar. André la voyait changer chaque jour, il sentait naître en elle un état d’esprit, de réflexion et de pensée qui n’était plus celui de quand elle était seulement une jeune fille déterminée et fragile, une femme élevée dans un rôle masculin qui ne savait pas grand-chose d’elle-même. Elle n’avait pas changé dans sa nature, non, mais elle en était devenue consciente. Elle avait appris à la vivre, à en jouir. Oscar était une femme amoureuse et heureuse : il le voyait, et bientôt le verraient aussi les autres. C’était seulement une question de temps.
On le comprenait déjà, en effet. Mais personne ne s’en était encore aperçu parce que depuis toujours, désormais, tous étaient habitués à la considérer comme étant un homme, et à le voir à son côté : pour le moment c’était un avantage pour eux, mais cela ne durerait pas. Il suffirait que quelqu’un ait un petit doute, qu’on se mette à mieux les observer, et l’on aurait compris en l’espace d’un moment. Sans compter le risque quotidien de s’étreindre et de s’embrasser et de faire l’amour dans une maison où de derrière chaque coin pouvait surgir quelqu’un, et quel qu’il fût, tout ruiner.
Il devait l’emmener, l’emmener vite.
 
Heureusement était arrivée une autre lettre de Bretagne, il l’avait retirée à l’adresse de Paris que par prudence il avait utilisée pour se faire envoyer le courrier. Philippe, son cousin, s’était employé tout mettre en œuvre après qu’il lui ait encore écrit, et dans des feuilles pleines d’enthousiasme il expliquait que s’il voulait il pourrait s’établir là même tout de suite, et que tout était organisé : il suffisait seulement qu’il lui en donne confirmation. Il ajoutait même, sur un ton de plaisanterie, que la cité était pleine de belles filles, et qu’il n’aurait aucune difficulté à se trouver une femme. La chose avait un peu irrité Oscar lorsqu’elle l’avait lue. Elle voulait même qu’André réponde, en disant qu’il avait déjà fait le nécessaire, pour cela, et que son cousin ne cherche pas trop à le marier. Mais elle avait dû se rendre, parce que c’était trop risqué de faire même seulement allusion à quelque chose de ce genre, en ce moment. 
De toute façon tout se passait selon leurs plans et d’ici à quelques semaines ils seraient partis. Ils attendraient le congé suivant d’Oscar et s’absenteraient de la maison comme bien d’autres fois, en disant qu’ils allaient à Arras pour quelques jours. Cela leur permettrait de gagner un avantage précieux sur quiconque voudrait les poursuivre, parce que leur fuite serait découverte avec beaucoup de retard. Oscar écrirait une lettre à son père pour lui dire adieu – qui lui serait envoyée au bout d’une semaine - mais sans donner la moindre indication sur ce qu’elle ferait et où. Elle ne savait pas encore quels mots employer, et la chose la préoccupait : mais elle avait pris sa décision, désormais, et ne reviendrait pas en arrière. A la gouvernante, en revanche, qui jusqu’au dernier moment serait tenue à l’écart de tout, ils laisseraient une autre lettre d’adieu, contenant entre autre des indications fausses sur leur destination, de sorte que, si quelqu’un l’interrogeait et la contraignait à parler, cela devienne un moyen parfaitement crédible pour désorienter les recherches. C’était une mesure cruelle, et ils s’en attristaient : mais il n’y avait pas d’autre moyen, et André espérait que sa grand-mère comprendrait, avec le temps.
 
Ainsi les jours s’étaient écoulés, et il n’en restait plus beaucoup. La perspective qu’ils avaient devant eux les remplissait d’un enthousiasme veiné d’anxiété, qu’ils cherchaient à vaincre en restant côte à côte. Sur une seule chose ils n’eurent jamais aucun doute : la nécessité de franchir ce pas, la conviction qu’il était juste.
 
 
*******
 
 
« Depuis combien de temps ne nous nous sommes pas vus, général ! Vous m’avez manqué… »
 
Madame de Surgis avait pris un ton coquet, plutôt inadéquat, à présent, pour une femme qui n’était plus dans la fleur de l’âge : mais dans le salon de Versailles où elle se trouvait personne ne s’en serait étonné, dès l’instant que c’était sa manière habituelle d’apostropher un gentilhomme.
Et aussi parce que – disait-on – elle et Jarjayes, un temps, avaient été amants.
Le père d’Oscar s’était incliné d’une manière composée et courtoise 
 
« Je le regrette, comtesse –avait-il dit – mais le devoir me retient souvent loin du Palais ».
« Je le sais, hélas… », avait alors répondu madame de Surgis, en simulant un soupir attristé.
 
Puis, après quelques minutes de conversation, profitant de ce que les autres courtisans s’éloignaient attirés par l’arrivée de la reine, elle s’était fait tendre le bras et l’avait invité à sortir sur un des balcons.
Dehors c’était une belle journée, l’heure qui menait à midi réchauffait d’un soleil insolite les jardins assoupis par l’hiver.
 
« Comme je voudrais qu’arrive vite la belle saison… » avait murmuré encore la comtesse, en regardant son cavalier d’un air rêveur. « Et vous ? »
« Oh, pour un soldat cela ne fait pas beaucoup de différence, madame : nous sommes habitués à tous les climats ».
 
Madame de Surgis avait réellement soupiré alors, et l’avait fixé sur un ton de débonnaire reproche 
 
« Mon cher Savinien, on ne peut certainement pas dire que votre rigueur se brise en présence de vieux amis… Vous portez l’uniforme sur le cœur ! »
 
Le général avait eu un bref sourire, alors, toutefois veiné de malaise 
 
« Il n’en est pas ainsi, et vous devriez le savoir », avait-il laissé échapper.
« Oh, j’ai du mal à m’en souvenir, si c’est pour cela – avait été sa facile réponse -, et je dois dire que je le regrette beaucoup... »
 
Puis elle avait changé de sujet, parce qu’elle savait que ce n’était pas ainsi qu’elle réussirait à l’intéresser.
 
« Mais dites-moi, que me dites-vous de neuf sur votre courageuse fille ? Il y a longtemps que je ne la vois plus : elle aussi, comme vous, se tient loin des salons. Est-elle toujours aussi belle ? »
 
Le général n’avait pas répondu.
 
« Ah, oui, elle a été éduquée comme un homme… Mais Oscar est une jeune fille très belle, et cela saute aux yeux de tous. Même si peut-être elle la première ne s’en rend pas compte ».
« Oscar ne pense pas à ces choses – dit Jarjayes – mais seulement à son devoir ».
« Oui, je le sais, et ses mérites vous remplissent d’orgueil… Mais cela n’enlève rien au fait qu’elle soit une femme, je suis navrée de devoir vous le rappeler ».
 
Elle l’avait dit sur un ton légèrement insinuant, sans trop d’emphase, parce qu’elle savait qu’une vague allusion à un tel sujet suffisait pour piquer au vif le général. Elle ne tarda pas à recueillir les fruits de cette manœuvre 
 
« Et que voudriez-vous dire avec cela ? », demanda Jarjayes d’une voix presque sévère, mais à peine voilée d’anxiété.
« Mais c’est très simple, Savinien. Que tôt ou tard elle s’en apercevra, si ce n’est déjà arrivé… Et alors… »
« Alors ? »
« Alors, pardonnez ma franchise, je pense que vous feriez bien de lui trouver un mari qui soit a son goût, si vous ne voulez pas qu’elle y veille toute seule… »
 
Le général n’avait pas répondu, mais il avait pâli, et tournant le dos à la comtesse, il s’était mis à observer le jardin au-dessous du balcon. Madame de Surgis avait souri derrière son éventail, et quelques instants plus tard l’avait rejoint en s’approchant de lui 
 
« Pardonnez-moi – avait-elle murmuré d’une voix suave -, votre parfaite courtoisie vous empêche de donner la réponse que mon indiscrétion mérite. Mais vous me connaissez, j’aime être sincère avec les personnes que j’ai à cœur ».
 
Jarjayes se retourna, avec un regard inquiet et souffrant : le regard d’un homme qui a baissé sa garde.
 
« Je suis sûr que vous vous trompez, madame », dit-il.
« Oh, mais certainement… mes propos sont seulement des bavardages un peu frivoles, vous me connaissez… » répondit-elle rassurante.
 
Puis elle se mit à observer le jardin, l’air joyeux, et remarqua quelque chose qui attira son attention. Un peu au-delà des haies, dans une allée latérale, Oscar et André parlaient. Le soleil resplendissait entre ses cheveux blonds, tandis que, simplement appuyée contre un muret, elle tournait son visage vers la chaleur et souriait. André la regardait, en l’écoutant parler, et répondait de temps à autre avec une expression détendue sur le visage. A un certain moment il sourit lui aussi, et secoua à peine la tête.
 
« Bien sûr, je me trompe… », murmura pour elle-même à voix très basse madame de Surgis, en fermant son éventail d’un geste mesuré.
« Oh, regardez, Savinien –s’exclama-t-elle d’un air innocent -, votre fille est juste là-dessous ! Juste là, dans l’autre partie de la cour ».
« Oui, je vois ».
« Et dites-moi, qui est ce beau jeune homme qui est à côté d’elle ? »
 
Le général écarquilla les yeux 
 
« Celui-là ? C’est son ordonnance, André… »
« Ah… - dit la comtesse sur un ton déçu -. Comme ça de loin j’avais cru que c’était un gentilhomme. Vous savez, la façon confidentielle avec laquelle ils semblaient parler… »
« Confidentielle ? »
La comtesse rit 
« Que c’est drôle, n’est-ce pas ? Prendre un serviteur pour un soupirant… Je dois avoir perdu la raison, aujourd’hui. Ou peut-être est-ce mon tempérament sentimental, qui me fait voir même ce qu’il n’y a pas. Je crains d’être incurable, maintenant… ».
 
Elle sentit un frisson de plaisir en elle : son compagnon était toujours plus alarmé, elle l’avait presque en main.
 
« Et dites-moi, par curiosité : depuis combien de temps cet André est-il auprès de vous ? »
 
Jarjayes était mal à l’aise 
 
« Euh… depuis des années – répondit-il interdit -. Nous l’avons pris à la maison enfant, il était orphelin, pour qu’il exécute cette fonction au service d’Oscar… »
« Il semble très bien élevé, pour un serviteur ».
« Il a reçu une éducation qui l’a mis à la hauteur de la charge ».
« Une éducation arrivée à bonne fin, je vois. Donc… on pourrait presque dire que lui et Oscar ont grandi ensemble, s’il l’assiste depuis tant d’années… »
« … Oui… je présume que oui… avec la distance qui est due ».
« Oh, mais bien sûr », approuva madame de Surgis, sur un ton rassuré qui tranquillisa un instant le général.
 
Puis elle ouvrit son éventail, et lui sourit en se couvrant à peine le visage 
 
« Ils ont grandi ensemble… c’est pour cela que j’ai confondu, en les regardant d’ici. Cette familiarité si évidente m’avait induite en erreur… »
« Familiarité ? »
« Mais bien sûr, ne voyez-vous pas ? Ils ont presque l’air de deux amoureux… »
Elle rit poliment 
« Quelle absurdité, n’est-ce pas ? Mais maintenant la raison en est clair : ils se connaissent depuis toujours… »
 
Le père d’Oscar regarda vers le jardin avec une expression atterrée. Sa fille et André parlaient de manière joyeuse et sereine, sans s’apercevoir qu’ils étaient observés 
 
« Mais ils ne font rien… », objecta-t-il d’un filet de voix.
« Justement, ils ne font rien – conclut la comtesse sur un ton malicieux et léger, en jouissant de son triomphe en son cœur -. Ne voyez-vous pas l’harmonie qu’il y a entre eux, même s’ils ne font rien ? »
 
 
*******
 
 
Ce soir-là le général arriva à l’improviste à la maison peu avant l’heure du dîner. Il arriva à cheval, sans serviteurs à sa suite. Sa venue provoqua une grande pagaille : mais, étrangement, personne ne reçut de dispositions particulières. Jarjayes se borna à laisser l’animal à un palefrenier et il se dirigea, à pied et tout seul, vers le palais.
 
Il voulait voir Oscar.
Mais pas lui parler.
Il voulait la regarder, et la regarder avec André.
Madame de Surgis était une courtisane intrigante, et il le savait. Il la connaissait bien. Mais il connaissait aussi son intuition hors du commun, et les discours qu’elle lui avait tenus ce matin l’avaient profondément troublé. Indubitablement elle s’était comportée ainsi pour attirer son attention, cependant… il y avait quelque chose, dans ces mots pleins de malice, qui – à les entendre avec sous les yeux sa fille, dans le parc de Versailles avec André – sonnaient avec une vérité inquiétante. Il ne l’avait jamais remarquée : mais l’espace d’un instant – seulement l’espace d’un instant – elle lui était apparue sous les yeux avec une évidence incroyable dans un cadre inattendu et bouleversant.
Cela ne pouvait pas être. Non.
Bien sûr, la comtesse avait touché une corde douloureuse : ce devait même être ce qui l’agitait tant. Cela faisait longtemps que ses certitudes sur le destin qu’il avait choisi pour Oscar vacillaient. Il ne voulait pas l’admettre, et peut-être fut-ce vraiment ce soir-là qu’il le reconnut face à lui-même pour la première fois : il avait forcé la nature de sa fille, mais cette nature existait, et se rebellerait. C’était vrai ce que disait madame de Surgis : Oscar était une femme, et une femme très belle. Et elle était sensible, profonde. Elle avait un monde intérieur très riche, qu’elle faisait tout pour cacher, y compris à elle-même.
Elle était une femme.
Et elle était un être humain, comme tous les autres.
Elle aurait besoin de quelqu’un sur qui s’appuyer. De quelqu’un qui la comprenne, qui l’aime.
Elle tomberait amoureuse. Comme tout le monde. Il était impossible que cela n’arrive pas.
Et elle tomberait amoureuse d’un homme.
 
Cette pensée, et la certitude avec laquelle elle se présenta à son esprit, le firent s’arrêter alors que d’un pas décidé il se dirigeait vers la maison. Il s’appuya à un arbre du jardin, et porta une main à son front.
Sûrement, cela arriverait.
Et quand ? Et comment ?
Et de qui, surtout ?
Et si en revanche cela était déjà arrivé ? Il y avait eu une période, un an auparavant, où Oscar était beaucoup plus sombre et nerveuse qu’à l’habitude. Avait-elle rencontré quelqu’un ? Avait-elle juste à ce moment-là éprouvé ce genre de sentiments ? Au fond elle fréquentait tant de personnes, en accomplissant son devoir.
Certainement cela avait été des sentiments douloureux, si elle les avait réellement éprouvés : il avait saisi dans ses yeux, un jour, un regard très triste. Qu’elle avait tout de suite fait disparaître, sous son contrôle.
Maintenant elle semblait redevenue sereine, cependant.
Qu’est-ce qui s’était passé ?
Pourquoi ?
Et comment pouvait-il lui, l’homme qui lui avait donné le nom d’Oscar François et lui avait mis sur elle dos un uniforme et à la main une épée, comme pouvait-il lui qui l’avait appelée pendant des années « mon fils » trouver le courage d’affronter cette question ?
Il l’avait toujours soigneusement évitée, dans ses pensées. Il l’avait ignorée volontairement.
Mais il y avait quelque chose, dans son esprit, qui ne le laissait pas en paix. Depuis quelque temps, désormais.
La vérité était qu’il se sentait coupable.
Ce fut à cet instant, appuyé à cet arbre, qu’il le réalisa pour la première fois.
 
Oui, il avait créé une situation absurde. Et une situation terriblement instable. Il sentit presque sa tête lui tourner, ses genoux fléchir. Il mit même l’autre main sur le tronc, pour se soutenir.
Que se passait-il dans l’esprit d’Oscar ? Il ne le savait pas, il ne l’avait jamais su. Pour autant qu’il le sache sa fille aurait même pu avoir des dizaines d’amants : elle était libre comme un homme, depuis toujours, et allait où elle voulait.
Et puis, au milieu des soldats…
Mais ce n’était pas ainsi, il le sentait. Oscar n’aurait jamais fait une chose de ce genre.
Cependant elle était un être humain, comme tout le monde. Et comme tout le monde elle avait besoin d’amour.
Dieu, comment avait-il pu ignorer une chose aussi évidente ? Pensait-il peut-être que sa fille se vouerait à une solitude perpétuelle ?
Bien sûr, si c’était pour cela, le monde était plein de personnes seules de force. Les jeunes filles contraintes à prendre le voile, par exemple : cela n’avait jamais été un problème, cela ?
Mais les nonnes étaient cloîtrées dans un couvent, elles ne passaient pas leur vie au milieu d’hommes.
Et avec un homme comme compagnon de jeux depuis l’enfance.
Déjà, un homme.
Mais André n’était pas un homme, il était un serviteur.
Un serviteur avec qui Oscar passait ses journées, montait à cheval, buvait du cognac… un serviteur par qui elle se faisait tutoyer.
Qu’avait-il dit, lorsqu’il avait ordonné à la gouvernante d’emmener son petit-fils au palais Jarjayes ? « Au milieu de tant de femmes mon fils aura un compagnon mâle ». Cela il l’avait dit, il y a tant d’années.
Et ils avaient grandi ensemble. Madame de Surgis avait raison. Ils avaient étudié ensemble, ils avaient appris à manier l’épée ensemble… Oscar avait passé beaucoup plus de temps avec André qu’avec lui, qu’avec quiconque. Ils se connaissaient bien et elle le traitait d’égal à égal. Depuis toujours.
Mais elle était si sévère avec tout le monde, même avec lui… Si correcte, si rigoureuse, si inflexible…
Non, cela ne pouvait pas être.
Et puis que pourrait jamais trouver chez un serviteur la fille du général Jarjayes, qui si seulement elle avait voulu aurait eu à ses pieds la moitié de Versailles ? Si vraiment elle devait se lier à quelqu’un elle aurait bien su à quel genre de personne adresser ses intérêts. Certainement pas à celui qui sellait son cheval tous les matins, pour autant qu’elle puisse lui être attaché.
Non, c’était ridicule.
Oscar n’avait personne. Personne. Même si à présent elle était adulte.
 
Mais André ? Lui aussi était adulte. Il ne s’était pas marié, et autant qu’il sache il n’avait pas de liaison avec des femmes de chambre ou des couturières de sa maison. Au contraire, les autres serviteurs ne le considéraient pas comme un des leurs, parce qu’il était l’ordonnance d’Oscar. Il était toujours avec Oscar, tout le jour.
Ils avaient grandi ensemble.
Il était comme un frère, pour elle. Avec la distance qui était due, bien sûr.
Un frère.
Mais il n’était pas son frère.
Et il était un homme.
Bien sûr, Oscar était très belle, et il ne pouvait pas ne pas le voir. Elle avait grandi en niant sa nature, mais lui non.
Un homme qui lui était très dévoué, même.
Il avait accepté le devoir de la protéger avec une conviction absolue. Depuis qu’il l’avait mis à son côté il n’y avait jamais eu besoin, même pas une fois, de lui rappeler son devoir : on voyait clairement que ce n’était pas un devoir, pour lui, mais un choix qui partait du profond de son être. Pour cette raison il avait toujours eu confiance en André : il était sûr qu’il aurait donné sa vie pour Oscar, et sans hésiter un instant. Le savoir l’avait toujours rendu plus tranquille, quand il pensait aux périls que sa fille encourait en accomplissant son devoir.
Il lui était dévoué.
Il l’aimait, sans nul doute. De l’amour sans exigences, bien sûr, qu’on peut avoir pour quelqu’un bien plus haut que soi. Pour quelqu’un qui est inaccessible. Mais il n’aurait jamais osé tomber amoureux d’elle… Non, c’était absurde cette seule pensée.
Et puis, même s’il en avait été ainsi… quand bien même il aurait été assez fou pour cultiver une illusion pareille… Il n’aurait eu aucun espoir, pour mille raisons qu’il n’ignorait certes pas. André connaissait bien les distances sociales de leur monde.
Même s’il avait été assez fou… pour tomber amoureux d’Oscar… Non, il ne le lui aurait jamais avoué.
Sans compter que pour elle, aristocrate et en plus vivant comme un soldat, une chose de ce genre aurait paru simplement inconcevable.
Non, décidément cela ne pouvait être.
 
 
« Maintenant je vais te faire voir moi ! Attends ! »
 
La voix cristalline de sa fille, qui lui parvenait non loin de là, le réveilla des pensées dans lesquelles il était absorbé. Il entendit le bruit de lames qui s’entrechoquaient et se dirigea en quelques pas vers le lieu d’où ce son provenait. Derrière les haies Oscar et André se battaient à l’épée, suivant leur habituel entraînement du soir.
 
« Tu ne penses pas me faire peur ! », lui disait-il en riant, pendant qu’il répondait à son estocade précise avec d’autres attaques, et puis, en reculant, parait à ses coups toujours plus rapides.
Ils étaient concentrés et détendus à la fois. Le général les observa sans être vu pendant quelques minutes, fasciné par l’harmonie et l’intensité de cet échange. C’était un spectacle magnifique, il ne s’en était jamais rendu compte auparavant. Il s’approcha un peu plus, et ce fut à cet instant qu’André perçut sa présence, pendant qu’il se battait avec Oscar. Il fut distrait  une fraction de seconde, et elle, qui tournait le dos à son père, profita de l’instant : d’un geste très rapide elle le désarma, faisant voler son épée dans les airs.
 
« Tu as vu ? », dit-elle ensuite sur un ton amusé tandis qu’elle allait la reprendre, en la saisissant par le pommeau et l’arrachant de la terre où elle s’était fichée.
« Je te l’avais dit que je te donnerai une leçon, André – répéta-t-elle triomphante -. Il y avait longtemps que ce n’était pas arrivé, hein ? »
 
Puis elle s’approcha pour lui rendre l’épée, d’un air affectueux. Elle s’arrêta devant lui et lui sourit 
 
« Viens la chercher… », dit-elle.
 
André s’approcha avec une expression sérieuse et, tendant lentement la main, l’incita du regard à lui donner l’arme. Elle se retourna alors, et vit le général.
 
« Ah, père… vous étiez là… comment allez-vous ? »
 
Non, cela ne pouvait être. Ce n’était pas possible.
 
 
 
 A suivre…
 
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 14:37

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Dans ses mains
Partie IX
 
 
« André ? Tu es là, André ? »
 
La gouvernante l’avait dit timidement, en ouvrant la porte de la chambre de son petit-fils. Le déjeuner était passé depuis peu. Elle le trouva étendu sur son lit, les mains croisées sur l’oreiller derrière la nuque, un genou replié. Il avait le regard perdu au loin par la fenêtre, dans cette position.
Il se leva pour s’asseoir, lorsqu’il la vit, d’un air surpris : Marie ne venait jamais le chercher dans sa chambre.
 
« Dis-moi –répondit-il, qu’est-ce qui s’est passé, Grand-mère ? »
 
La femme s’approcha doucement, sans rien dire. Elle s’assit sur le lit avec un soupir. Puis le regarda 
 
« Comment va mon petit-fils préféré ? »
« Bien, pourquoi me le demandes-tu ? »
« Tu sais, cela fait longtemps que nous n’avons pas parlé un peu… »
 
André la scruta d’une manière interrogative 
 
« Eh bien… nous n’avons pas l’habitude d’avoir de longues conversations… »
« C’est vrai, mais il n’y en a pas le besoin, d’habitude… »
 
André croisa une jambe d’un geste masculin et porta une main au visage, le coude posé sur le genou.  Il posa sa joue sur les jointures de ses doigts.
 
« Et cette fois par contre il y en a besoin ? »
 
La gouvernante soupira de nouveau 
 
« J’ai bien peur que oui... »
 
Il s’inquiéta vraiment, alors.
 
« Qu’est-ce qui s’est passé ? », demanda-t-il, sérieux.
« Voilà, je suis venue ici parce que je dois te dire une chose. Une chose qui concerne toi et Oscar ».
« Moi et Oscar ? »
« J’ai parlé avec le général, André : il m’a appelé dans son bureau ».
 
Le jeune homme pâlit, en cherchant à contrôler sa propre réaction. Il resta immobile, lèvres closes, les yeux très attentifs 
 
« Et pourquoi ? »
« Il m’a dit des choses et… je dois te les rapporter, André ».
« Donc rapporte-les moi… »
« Voilà… il m’a ordonné de garder la plus grande discrétion, mais… »
« Mais ? »
« Tu sais comme il est fait, c’est un homme de peu de mots… »
« Grand-mère, au fait ! »
« Oui, oui, excuse-moi… c’est que je ne sais comme dire cette chose, André ».
« Dis-la comme elle est… »
« Bien sûr… bien sûr. Voilà, André, il ne voit pas d’un bon œil ta proximité avec Oscar. Cela ne lui plaît pas la familiarité que vous avez ».
 
André se sentit manquer de souffle 
 
« Dans quel sens ? »
« Et bien, il ne l’a pas dit expressément, mais… il dit que vous passez ensemble trop de temps ».
« Trop de temps ? Mais c’est lui qui m’a confié la charge de la protéger ! »
« Je le sais, tu es son ordonnance… »
« Justement, et alors ? »
 
La vieille femme soupira avec un peu d’anxiété, et se passa une main sur le front 
 
« Il ne l’a pas dit dans des termes clairs, mais il me l’a fait comprendre. En définitive, Oscar est une femme, tu es un homme… il ne veut pas que vous soyez trop proches. Je crois qu’il craint que… entre vous… »
 
André avait des sueurs froides 
 
« Il pense que moi et Oscar avons une liaison ? »
« Non non, pour l’amour de Dieu ! S’il le pensait il ne m’aurait pas envoyée te le dire. Non… il veut seulement conjurer toute vague possibilité qu’il arrive quelque chose… Il a dit qu’Oscar est une jeune fille très belle, et qu’elle mène une vie très libre… »
« Et il s’en aperçoit maintenant ? Et depuis quand a-t-il remarqué que sa fille est une femme ? C’est lui qui l’a forcée à vivre comme un homme, à chercher à la convaincre qu’elle était un homme ! Maintenant tout à coup il se rend compte qu’elle est une fille ? »
« Oui, je le sais, je le sais, André… tu as raison. Mais je pense que le général change, qu’il se sent un peu coupable… Je crois qu’il a compris que ce n’est pas juste de contraindre Oscar à mener la vie qu’elle mène. Ou du moins que c’est plutôt risqué… Et qu’il veut faire quelque chose pour empêcher… des ennuis ».
« Et quoi, précisément ? »
« Voilà, avant tout il veut t’écarter de son service… »
 
André se mit debout brusquement, en serrant les poings, et fixa la gouvernante avec des yeux de feu. Mais il ne dit rien : il attendait qu’elle finisse.
 
« Mais ne t’inquiète pas, André ! Il ne veut pas te renvoyer du palais Jarjayes, il t’affectera à d’autres fonctions : seulement, pas avec Oscar. Et puis… »
« Et puis… »
« Et puis il y a une autre question. Il veut que tu te maries ».
« Quoi ?! »
« Oui… il dit que ce n’est pas normal qu’un homme de ton âge n’aie pas une compagne… bref, que… tu es un homme jeune, André, et qu’il est naturel qu’à ton âge… »
« En somme il veut s’assurer que j’ai quelqu’un avec qui me soulager ! »
« Pratiquement… oui… C’est comme ça. Il pense qu’ainsi sera évité le risque que… »
« Que je me soulage avec sa fille… »
« Oui. Il n’a pas dit cela, il ne le dirait jamais, mais les choses sont ainsi. Il pense aussi qu’Oscar est très fragile, à cause des conditions dans lesquelles elle vit, et qu’elle pourrait tomber… »
« Dans les griffes d’un immonde séducteur ».
« Oui ».
« C’est-à-dire moi ».
« C’est-à-dire toi, qui –même si tu es son ordonnance – es très intime avec elle, depuis toujours ».
 
André  allait et venait dans la chambre, hors de lui.
 
« Bien sûr, tout à coup il s’aperçoit, après presque trente ans, avoir fait une chose monstrueuse ! Et il prétend tout arranger d’un jour à l’autre ! C’est tout à fait lui, tout à fait lui… Et dis-moi, il ne pense pas que les gens ont des sentiments qui ne peuvent pas être piétinés selon son bon plaisir ? Comment lui vient-il à l’esprit de décider que je dois me marier pour qu’ainsi il soit plus tranquille ? Cela ne lui suffit pas de jouer à la marionnette avec sa fille ? Maintenant il veut faire la même chose avec tout le reste du monde ? Et ne pense-t-il pas qu’Oscar a sa propre sensibilité, et que ce n’est pas juste de l’écraser encore ? Pour la énième fois ? Je ne parle pas de moi, il est clair que de moi il se fiche, mais de sa fille il ne se préoccupe pas du tout ? Du mal qu’il lui fait ? »
« Oui… je crois qu’il a à l’esprit quelque chose pour Oscar aussi ».
 
André s’arrêta tout à coup 
 
« Et quoi… »
« Voilà, je pense qu’il veut la pousser à abandonner l’uniforme, et... et la donner en mariage à quelqu’un. Tu sais qu’elle ne peut pas refuser, André. Je pense qu’il veut lui trouver un mari parmi la noblesse. Quant à toi, il m’a dit que si tu n’acceptes pas ses conditions tu devras partir de cette maison ».
 
A présent elle avait vraiment tout dit. Elle leva les yeux timidement, pour regarder son petit-fils. Elle le vit pétrifié. Elle attendit qu’il réponde quelque chose, mais le jeune homme resta silencieux. Il resta silencieux pendant de longues minutes.
 
« Bien sûr… », l’entendit-elle dire ensuite à voix très basse, à la poursuite d’une pensée.
« Bien sûr… comme cela il nous a casés tous les deux et s’est mis en paix avec sa conscience… Il ne lui importe rien d’Oscar, vraiment rien. Il pense seulement à la bonne réputation de sa maison, et est prêt à écraser n’importe qui, pour cela ».
 
Puis elle le vit lever le visage, et la fixer avec une soudaine détermination dans le regard. Ses yeux lui firent peur.
 
« Bien – l’entendit-elle dire, pendant qu’il lui tournait le dos -. Ceci rend tout plus facile. Beaucoup plus facile. »
 
 
*******
 
 
            Oscar avait été bouleversée par la nouvelle, et elle ne réussissait pas à en prendre son parti. Lorsque André lui avait rapporté le contenu de la conversation avec sa grand-mère, elle avait dû s’asseoir parce que la tête avait commencé à lui tourner tout à coup. A elle son père n’avait rien dit : il s’était seulement installé de nouveau au palais Jarjayes, et toutes les fois où elle mettait le pied en dehors de sa chambre elle le trouvait devant elle. Même cette explication avec André avait dû se passer à Versailles, pendant une pause dans le service, parce qu’à la maison il était absolument impossible de se retrouver seul à seul, désormais.
Elle avait le cœur rempli de colère et de peur à la fois. Elle connaissait bien la volonté de fer du général et savait que, quand il décidait une chose, il exigeait qu’elle soit réalisée immédiatement, sans se préoccuper du tout d’éventuels objections. Cet aspect du caractère de son père l’avait dominée pendant des années, avant qu’elle ne devienne consciente d’elle-même grâce à sa relation avec André. Elle en était épouvantée même à présent, bien qu’elle soit plus déterminée que jamais à résister.
Donc ils voulaient l’éloigner d’André. Et le marier. Et la marier elle aussi. A de parfaits inconnus, peut-être, pourvu que ce soient des personnes de mêmes conditions sociales.
Penser à elle-même dans les bras d’un homme qui ne serait pas André lui donnait une sensation de nausée insupportable. Et lui avec une autre femme, ensuite, était une image qu’elle ne parvenait même pas à se représenter, tellement elle lui faisait mal.
Il avait dû avoir recours à tout son amour et toute sa douceur, André, pour réussir à la calmer : il l’avait fait entrer en cachette dans une chambre sombre, dans un couloir dérobé du palais, pour pouvoir tout lui raconter loin des témoins. Il l’avait enlacée et embrassée, lorsqu’elle avait commencé à pleurer sans pouvoir se retenir, il l’avait serrée fort en lui disant de ne pas avoir peur, qu’il la protégerait, que personne ne pourrait les séparer. Et puis, lorsqu’elle s’était jetée sur lui et avait commencé à le déshabiller désespérément, dans cette même chambre, et l’avait embrassé sur la bouche sans se soucier de rien, et avait pressé son corps contre son corps pour lui faire l’amour là, tout de suite, passionnée et égarée comme si elle avait peur qu’on l’empêche de le toucher encore, comme si  le faire là, tout de suite, sur le plancher, pouvait réaffirmer de toutes leurs forces qu’ils s’appartenaient ; lorsqu’elle l’entraîna à terre et était montée sur lui en luttant contre ses résistances, ses exhortations à la prudence, et l’avait enflammé de ses baisers et s’était unie à son corps dans une frénésie angoissée, en pleurant entre les gémissements, alors André avait cédé complètement, et l’avait tenue serrée pendant qu’elle se mouvait fiévreusement sur lui, et avait uni à ces soupirs ses propres soupirs, à ces larmes ses propres larmes, jusqu’à ce que l’effroi qu’elle avait dans son âme fonde sur ses membres abandonnés au plaisir. Cela faisait tant de jours qu’ils ne faisaient plus l’amour, et dans cette chambre sombre d’un couloir obscur de Versailles il l’avait aimée de nouveau, en faisant mille caresses sur son visage pendant que, sur elle, maintenant, il tenait entre ses bras son corps pour la cacher au monde.
Ils étaient demeurés longtemps seuls là-dedans, sans se soucier de tous ceux qui les auraient cherchés, parce que la chose la plus importante de toutes, à cet instant, était qu’ils soient ensemble, rien que eux deux.
 
 
*******
 
 
            Il fut difficile de le décider, mais à la fin ils convinrent tous les deux qu’il fallait jouer le jeu et remettre de quelque temps le départ. A ce moment, avec l’attention du général pour contrôler n’importe quel mouvement imprévu, il y avait le risque concret que leur fuite soit découverte trop tôt, et échoue. Ils cherchèrent à être prudents, même si cela allait contre tous les sentiments de leur cœur.
La conversation qu’ils eurent pour arriver à cette détermination fut peut-être l’ultime occasion où ils pourraient parler longtemps, avant qu’ils ne commencent une période d’éloignement quotidien et douloureux.
Ce fut encore à Versailles, dans l’écurie du Palais, pleine d’allers et venues de personnes et pour cela aussi sûre que si elle était vide.
 
« Nous leur donnerons ce qu’ils veulent », avait dit André.
 
Il se lavait les mains, après avoir installé le cheval, et elle l’écoutait appuyée à une colonne, les bras croisés sur la poitrine et les yeux fixés sur le sol, tristes.
 
« Et c’est-à-dire ? », avait-elle demandé sans lever le regard.
« Oscar… tu dois être forte… ce sera seulement pour peu de temps, ensuite nous serons ensemble. Nous devons faire en sorte que tout se calme, parce que si nous nous opposons avec colère nous obtiendrons l’effet inverse. Nous devons attendre, et nous préparer à un sacrifice ».
Elle n’avait pas le courage de se l’entendre dire, et pourtant elle lui demanda : « Quel sacrifice ? »
« Nous devons faire comme il le dit, pour le moment : Oscar, je dois abandonner ton service ».
« André… »
« Courage mon amour, ce sera pour peu de temps ».
 
A elle étaient venues les larmes, et elle avait dit à voix basse, en larmes 
 
« Et comment je fais… l’air me manque à la seule pensée… André… »
 
Entendre son nom prononcer ainsi, comme une supplique, un appel à l’aide, lui fit venir le désir de l’enlacer là, au milieu de tous ces gens. Il s’approcha en silence, le visage très proche du sien. Les mots effleurèrent sa joue, pendant qu’il était en face d’elle sans la regarder, les bras immobiles et retenus 
 
« Je t’aime », lui dit-il.
« André… comment je ferai sans toi… comment ? »
« Ce sera seulement pour peu de temps, mon amour. Nous partirons et personne ne nous trouvera plus ».
« Mais je ne te verrai plus tous les jours… »
« Non, je te le promets, Oscar : nous nous verrons toujours. Peut-être pour peu de minutes, mais nous nous verrons. Cela ne durera pas longtemps ».
« Mais si mon père veut que tu te maries… »
« Oh, sur ceci c’est moi qui ai plus voix au chapitre, tu ne crois pas ? Je prendrai mon temps. Tu verras, déjà le fait que nous nous séparions le tranquillisera tout de suite. Il ne pense pas vraiment qu’il y a quelque chose entre nous : c’est une chose inconcevable pour un homme comme ton père. Il veut seulement se débarrasser l’esprit de n’importe quel doute, et s’il ne nous voit plus ensemble cela lui passera ».
« Et s’il veut me marier ? André, s’il veut me marier je n’ai pas le droit de m’y opposer… ».
Elle avait serré les poings, en le disant. « Mais je mourrai, plutôt que de me marier de force… »
 
Sur son visage  lui passa un regard très sérieux. Mais ensuite il sourit avec tendresse 
 
« Cela n’arrivera jamais, mon amour. Ne pense pas que je permettrai une chose de ce genre… Tu ne dois pas te faire du souci : avant qu’il ait le temps d’organiser un quelconque mariage nous serons déjà loin ».
 
Puis lui était venu encore le désir de l’embrasser, mais il ne pouvait pas. Il ne pouvait même pas lui prendre la main, la caresser. Il la fixa avec une intensité douloureuse.
 
« Je penserai à toi tout le temps », dit-il.
 
            Le soir même, au palais Jarjayes, le général envoya appeler André. Il l’attendait près d’une fenêtre de son bureau, en fumant la pipe. Il tournait le dos à la porte lorsqu’il l’entendit frapper, et ne se tourna pas après lui avoir dit d’entrer.
 
« Vous m’avez fait appeler ? »
 
Jarjayes ne répondit pas et aspira une bouffée en silence. Cet homme n’était qu’un ordonnance : c’était bien qu’il s’en souvienne.
 
« Je serai bref, André – dit-il enfin d’une manière sèche et sévère -. Tu vas abandonner le service d’Oscar à partir de demain, comme ta grand-mère te l’a annoncé ».
 
Il ne reçut pas de réponse, et fut forcé de se tourner pour observer sa réaction : André était immobile au milieu de la pièce, les bras le long du corps, et ne disait rien. Mais il le regardait dans les yeux.
 
« Alors ? Tu n’as rien à dire ? »
« Non, monsieur », répondit André sans baisser le regard.
« Bien, donc c’est décidé », répéta le général. Il avait l’air comme si, au ton dur de sa voix, il attendait – il espérait – une rébellion. Mais André ne bougeait pas, et continuait à le fixer. Il prononça seulement les mots : « Comme vous le désirez », sur un ton qui aurait pu être défini de n’importe quelle manière, excepté comme approprié au contenu de la phrase.
De nouveau tomba le silence. Le général se sentit embarrassé : le comportement d’André était irréprochable, mais son mutisme résonnait comme un défi.
Alors il alla vers lui, jusqu’à arriver en face de lui 
 
« Tu t’occuperas à temps plein de l’écurie », dit-il avec hauteur en le regardant dans les yeux. Mais pour le faire il dut lever la tête de bas en haut.
 
Alors il lui tourna encore le dos, et revint à la fenêtre. Il laissa passer quelques minutes, en fixant au-dehors.
 
« Et pour l’autre question –ajouta-t-il enfin sans se tourner, avec une sévérité dont la voix trahissait tout l’effort -, je souhaite que bientôt tu prennes femme ».
 
De nouveau il garda délibérément le dos tourné, parce que l’idée de rencontrer encore le regard d’André le mettait mal à l’aise. Mais cet homme qui pour Oscar était comme un frère se taisait, et ce silence créé par son mutisme le rendait incertain et furieux.
 
« Et bien – demanda-t-il alors en se retournant brusquement, en dominant à grand-peine sa colère -, que penses-tu faire ? Tu te marieras ? »
 
Pendant quelques secondes il ne reçut pas de réponse. Puis la phrase qui arriva d’André le frappa comme un coup de fouet, même si son énonciation ne donnait pas le moyen d’expliquer pourquoi 
 
« Bien sûr, monsieur. J’en avais justement moi-même l’intention ».
 
 
*******
 
 
Comme le général avait voulu, ils s’étaient séparés. Sans bruit, sans qu’Oscar consulte son père pour avoir des explications. Jarjayes s’était préparé à une demande d’éclaircissement et s’étonna un peu de ne pas en recevoir de sa fille, qui se contenta, au contraire, des laconiques motifs qu’il lui donna un matin, en passant dans sa chambre avant de sortir : à l’écurie il fallait une personne de plus et il y avait affecté André. Mais puisqu’il ne se passait rien, il ne fit pas le premier pas et pensa que la situation n’était pas aussi préoccupante qu’il l’avait craint : il se dit qu’Oscar probablement n’avait pas donné grand poids à la chose et que la présence d’André à son côté lui était somme toute indifférente. Conviction qui se renforça, ensuite, du fait que privée  du sien, elle ne demanda pas d’autre ordonnance : elle se faisait assister par les serviteurs de la maison quand elle rentrait le soir, et à Versailles de ceux du Palais. Elle ne semblait pas sentir du tout le manque d’un écuyer.
La savoir seule, d’autre part, à présent, l’inquiétait pourtant, après que la situation ait été normalisée. Avec André pour veiller sur elle il était certainement plus tranquille, sentiment contradictoire qu’il ne parvenait pas à expliquer et que pour cela il décida d’ignorer. Il préféra ne pas toucher à cette corde sensible, et ne mettre personne d’autre à ses côtés, pour le moment, aussi parce que les plans qu’il avait pour Oscar résoudraient la situation d’elle-même.
Il s’était passé des semaines et tout se passait normalement. Le général retrouva toute sa tranquillité et se réjouit en son for intérieur d’avoir eu des craintes plus qu’infondées, se renforçant dans la conviction avec laquelle il les avait repoussées.
 
Pour obtenir ce résultat Oscar et André payèrent un prix très élevé.
 
Ils perdirent toute occasion d’être ensemble, toute possibilité de se voir et de se parler. Personne ne le leur défendait expressément mais, pour se rencontrer, désormais, ils auraient dû sortir du rythme habituel de leurs journées séparées, retrancher des espaces destinés seulement à cela sans la couverture d’un quelconque prétexte : et cela se serait remarqué, surtout dans un moment pareil.
Ils durent complètement renoncer à se rencontrer et éviter avec le plus grand soin la possibilité de créer des soupçons.
Cependant André trouvait toujours le moyen, comme il avait promis, de la voir chaque jour. Parfois c’était seulement quelques instants, un échange de regards, quand elle ramenait son cheval à l’écurie, le soir et – pendant que quelqu’un se le voyait confié – elle cherchait du regard ses yeux, les trouvant, dans une présence muette qui ne la laissait jamais seule : parce qu’André l’attendait toujours, et il n’arrêtait pas de travailler tant qu’elle n’était pas rentrée. Quelquefois c’était quelques minutes, s’il y avait peu de personnes, et ils réussissaient à se rapprocher au point d’être proches. Non que les autres les observaient délibérément pour les surveiller : mais cet éloignement d’André s’était remarqué, et avait déchaîné mille suppositions dont ils devaient se garder plus que jamais. Ainsi il était nécessaire de conserver un comportement tranquille, de feindre la sérénité. Ils ne se disaient rien. Ces  instants étaient remplis de souffrance, mais il lui souriait, et pendant un instant le poids s’envolait de son cœur.
Et puis, quelquefois, ils réussissaient même à parler. Cela arrivait quand c’était André qui s’occupait de son cheval. Le matin Oscar descendait exprès avant qu’il puisse être prêt, et, pendant qu’il achevait de le préparer pour pouvoir le lui remettre, elle était auprès de lui. Devant le peu de serviteurs présents ils échangeaient de brèves phrases au contenu insignifiant, frémissant au son de leurs voix entremêlées. Cela aurait été encore plus étrange, du reste, qu’ils ne se parlent plus : ainsi même ces très brèves conversations paraissaient plus que normales, et par la suite eux deux purent en profiter en se disant doucement ce que vraiment ils ressentaient. Cependant il y avait tant de choses qu’ils auraient voulu dire, en un temps si court qu’aucun des deux ne parvenait à se consoler, et ils se séparaient pleins d’une brûlante déception.
Ce fut pour cela qu’ils commencèrent à s’écrire, et à échanger en cachette des lettres dans lesquelles ils déversaient tout leur amour frustré. Ils s’écrivaient chaque jour, et chaque jour détruisaient les feuilles sur lesquelles ils avaient frémi, ligne après ligne. Ils se donnaient du courage, dans ces messages. Ils se disaient qu’ils s’aimaient. Ils parlaient de la fuite de tout qui bientôt les réunirait.
 
Il avait été nécessaire de modifier les plans, et André avait envoyé une lettre à son cousin pour l’informer qu’il reportait le départ. Mais les eaux s’apaisaient, et bientôt ils en profiteraient. Oscar devait partir en mission avec son régiment sous peu. André resterait à la maison, et après quelques jours il prendrait une période de congé en disant à sa grand-mère qu’il allait dans un village non loin, où il y avait une jeune fille avec qui il avait l’intention de se fiancer. Mais il se rendrait à Paris, en prenant un logement dans une auberge : Oscar le rejoindrait là, parce qu’elle aurait abandonné le campement alléguant comme prétexte un soudain message reçu de la maison qui exigeait sa présence pour une question urgente : elle était un des officiers supérieurs et pouvait s’absenter sans plus de justifications. De Paris, après s’être retrouvés, ils partiraient pour la Bretagne.
 
La chose la plus difficile, pour tous les deux, était de devoir feindre la tranquillité. De manière crédible.
André avait changé complètement ses journées : il mangeait dans la cuisine avec les autres, travaillait dans la maison sans plus accompagner Oscar au dehors. Il n’avait plus à manier l’épée et le pistolet, comme quand il l’assistait dans ses entraînements.
Cela lui pesait, en outre, que le reste de la domesticité du Palais Jarjayes le regarde avec suspicion : il n’y avait personne, homme ou femme, avec qui il s’était lié. En partie cela était dû à une sorte de timidité que son visage inspirait, chose dont il s’aperçut vraiment ces jours-là ; et en partie par l’envie que beaucoup lui portaient, et pour la complaisance qui résultait, à présent, du constat qu’il avait perdu ses privilèges, qu’il était redevenu un domestique parmi d’autres. C’était mesquin et très triste, en outre : André songea que la différence de classe sociale dans leur monde existait parce qu’il existait des hommes qui pensaient en serviteurs, chose qui ne lui était jamais venu à l’esprit de faire, en étant avec Oscar. Et que seule l’existence de serviteurs rendait vraiment possible qu’il existât des maîtres.
 
Oscar avait été forte, et avait trouvé dans sa longue habitude d’attitude impassible les ressources  pour avoir l’air tranquille. A celui qui l’aurait bien observée elle aurait paru être revenue des années en arrière ; à sa première jeunesse, même, qui de sa vie avait été la période la plus dure : celle durant laquelle aux changements de son corps et de son âme elle avait réagi en affichant une froideur glaciale. Durant laquelle aux troubles qui l’empêchaient de dormir, qui la forçaient à s’interroger sur sa propre identité sans lui donner la possibilité de trouver une vraie réponse, elle avait répondu, alors, simplement en les ignorant. En faisant semblant qu’ils n’existent pas, en construisant autour d’elle une cuirasse de rigueur et de détachement impénétrable : qu’elle avait payée très cher, jour après jour, larme après larme, renoncement après renoncement, jusqu’à l’ultime renoncement, celui d’avoir des rêves.
Cela avait été terrible pour elle.
Et maintenant, par une singulière convergence entre la nécessité de feindre et le souvenir de ce qui un temps avait été, elle avait l’air d’avoir la même expression d’alors. C’était, en réalité, un changement radical et considérable, qui aurait dû inquiéter, non tranquilliser celui qui l’observait.
Mais heureusement seul André le voyait, et lui en connaissait la raison.
 
 
*******
 
 
Une nuit froide, et un lit trop grand.
Il était très tard, mais Oscar ne pouvait pas trouver le sommeil. Elle se retournait entre les draps, en cherchant à réprimer son anxiété.
André.
Cela faisait cinq jours qu’elle n’avait pas échangé un mot avec lui, qu'elle ne réussissait à le voir que de loin, qu’elle pouvait à peine croiser son regard. Et cela faisait presque deux mois qu’ils ne s’étaient pas embrassés.
Elle avait tellement changé, leur vie, depuis ce jour où pour la première fois elle avait dû aller à Versailles sans l'avoir à son côté. Et seulement maintenant elle se rendait compte à quel point quel trésor précieux elle avait eu durant toutes ces années. Maintenant André n'était plus avec elle, il n'était pas plus son ami, le frère avec lequel elle avait grandi, en comptant toujours sur lui. Il n'était plus son homme, qui la nuit  dormait à son côté, qui la réchauffait avec son corps.
Ils l'avaient renvoyé. Comme s'il était n'importe qui.
C’était la rage, outre la tristesse, qui la tenait éveillée. Quelle cruauté pouvait-il y avoir dans le coeur d'un père qui avait décidé de faire une chose pareille ? Même si elle n'avait pas aimé André comme elle l'aimait, comme le général pouvait-il penser les séparer ainsi, d'un jour à l'autre, sans s’occuper des sentiments que pendant toute une vie ils avaient nourri l'un pour l'autre ? Auprès de qui était-elle allée  se réfugier, chaque fois qu'elle se sentait seule ? Avec qui avait-elle fui tout le reste dans les moments difficiles ? Qui lui avait donné la force et le soutien pour aller de l’avant ? Certainement pas son père. Cela avait été André.
Et maintenant André n’était plus là, durant ces journées toujours plus vides et absurdes. Il n'en faisait plus partie.
Quelle pitié avait un père qui faisait cela à sa fille ?
Oscar serra le drap dans ses mains : c’était seulement parce qu'André l'avait voulu qu’elle avait accepté tout cela. Seulement pour lui, qui maintenant était là, sous le même toit. Et qu'elle ne pouvait pas avoir.
Certes, il ne souffrait pas moins. Elle le voyait dans ses regards pleins d’amour et de désir, à la manière fiévreuse avec laquelle il serrait ses mains, lorsque il l'effleurait en cachette. Dans les mots d’amour qu'il ne prononçait pas, parce que cela lui faisait trop de mal de les dire ainsi, durant ces rencontres rapides et sans douceur auxquels le monde extérieur les avait forcées. Dans les baisers qu’il ne pouvait plus lui donner.
Il y avait ses lettres, oui. Celles qu’il lui écrivait toujours, qu'il lui passait en cachette, lorsqu’ils pouvaient se rapprocher. Ces lettres sur lesquelles Oscar passait des nuits entières : en souffrant, ensuite, lorsqu’elle devait les détruire pour effacer toute trace. Elles étaient toujours plus belles, d’autant plus belles qu’était forte la douleur qui les inspirait.
Mais les lettres n’étaient pas ses bras qui l'enveloppaient, elles n’étaient pas ses mains qui pouvaient la caresser. Les lettres n’étaient pas des lèvres glissant sur son visage. Elles n’étaient que feuilles de papier avec son écriture, qu’elle serrait contre elle comme si en les serrant elle pouvait retrouver le souvenir de son corps. Mais elles n’étaient pas lui.
 
Elle avait soif, et son lit était comme s'il était fait d'épines. Le froid de la chambre était un réconfort, par rapport à ceci. Elle se leva, en enveloppant autour de son corps une couverture. Elle se promenait en mesurant avec ses pas le plancher, de temps en temps s'asseyait sur un fauteuil.
Finalement elle sortit.
Elle descendit l'escalier et parcourut toute seule le salon sombre et désert. Pas même une bougie, parce que dehors il y avait la lune, et une lumière ténue filtrait des volets. Elle traversa la maison, et alla aux cuisines. Elle  avait soif.
Elle n'allait pas souvent là, et eut du mal à s'orienter. Puis elle reconnut les lieux, trouva de l'eau. Elle but, mais elle ne voulait pas retourner sur ses pas. La braise brûlait encore dans le foyer presque éteint. Elle se mit devant, sur une chaise. Elle pensait à lui.
Ce lieu avait le pouvoir de la calmer. Et certes, qui sait ce qu’ils auraient dit, tous les autres, s'ils l'avaient vu ainsi, en chemise de nuit, devant le feu mourant de la cuisine. Mais c’était là qu’elle était le mieux. Elle pensait qu'André passait toujours par là, chaque jour. Elle se tourna vers la grande table, et chercha à deviner la place à laquelle il s'asseyait pour dîner.
Ensuite elle appuya la tête au dossier de la chaise, et s'assoupit.
Elle fit même un rêve, bref. Ils y étaient tous les deux. Elle ne rêvait jamais de lui, n'avait jamais rêvé de lui durant ces mois : pourtant chaque nuit quand elle allait dormir c’était ce qu’elle souhaitait. Pourquoi n’y arrivait-elle jamais, dans son lit ?
Là, devant cette cheminée, elle vit son visage et ses mains qui la serraient. Et ce soir sur la paille, il y avait si longtemps. Mais ce n’était plus l’écurie autour d’eux, à présent, et il y avait un champ ouvert, doré et plein de lumière. C’était l’été, et eux étaient nus au milieu des épis de blé. Ils étaient libres, et au monde il n'existait rien d’autre. Étaient-ce les champs de la Bretagne, ceux-ci ?
 
Combien de temps avait duré ce rêve ? Elle se réveilla, parce que sa tête glissa sur le côté. C’était encore la nuit, et elle était enveloppée dans la couverture, sur cette chaise.
 
Elle entendit un bruit, soudain : une porte qui s'ouvrait dans l'autre pièce. L'entrée secondaire, qu’employaient les domestiques. Elle se leva vite, et se cacha dans la réserve des provisions, où la gouvernante gardait toutes les bonnes choses qu’elle préparait chaque jour. Cette endroit elle le connaissait bien : combien de fois avec André, enfants, ils étaient allés là voler du dessert. L'air embaumait encore le sucre et la farine, il y avait toujours eu cette odeur.
Mais elle que dirait-elle, si elle était découverte ?
Oh, au diable... devait-elle se préoccuper aussi de cela, à présent ? N'était-elle peut-être pas la maîtresse de maison ? Et alors elle chasserait mal n'importe qui la verrait : qu’être noble lui serve à quelque chose, à la fin. Même en chemise de nuit.
Mais elle préférait ne pas se faire remarquer, bien sûr... et elle eut un geste de désappointement lorsque la lumière d'une bougie éclaira vraiment la cuisine. Elle épia de la fente, en direction des pas : c’était une personne seule, avec une allure incertaine, aurait-elle dit.
Un domestique rentré tard, peut-être.
 
Non.
Ce n’était pas un domestique rentré tard.
C’était André.
André qui était rentré tard, et cherchait son chemin dans la cuisine. Elle l'observait de derrière. La lueur de la bougie qu’il tenait en main se réverbérait contre son corps, dessinant un halo lumineux autour de ses épaules. Mais c’était lui, c’était réellement lui. Il s’abandonna sur cette même chaise, devant l’âtre, et souffla sur la flamme, en posant le chandelier sur la pierre. Elle le regardait, et dans la pénombre  vit qu'il mettait son visage entre ses mains.
 
"André..."
 
Elle le vit se tourner étonné, dans la clarté nocturne. Se lever.
 
"Oscar ! Oscar, c’est toi?"
"Oui André, c’est moi, oui..."
 
Il fit un pas vers elle, et fit tomber à terre la chaise.
 
"André, ne fais pas de  bruit...", implora-t-elle à voix basse.
Ensuite elle se jeta entre ses bras
"André, André...".
 
Et elle le serra en silence, en s'agrippant à lui, pendant que ses mains l'enveloppaient, en le caressant incrédule.
 
"Mon amour, mon amour...", lui disait-il.
 
Il abandonnait sa tête sur son épaule, lui effleurait le cou de ses lèvres, en respirant doucement. Avec des mouvements au ralenti, comme s’il n'était pas tout à fait maître de lui.
 
"André, qu’est-ce que tu as..."
 
Il rit, mais c’était un rire tendre, plein de douceur :
 
"Rien, Oscar, rien... Mon amour, comme tu es chaude... mais qu’est-ce que tu fais ici... comme tu es chaude, mon amour... "
"Je n’arrivais pas à dormir... André, mais qu'est-ce que tu as... tu as... tu as bu, André?"
 
Il rit encore, l’embrassa lentement, et se détacha d’elle en effleurant encore ses lèvres
 
"Oui... un peu oui... oui... "
 
Ensuite il l’embrassa, il l’embrassa de nouveau, et son visage avait le goût du froid et du vent, son corps avait l'odeur de la nuit. Mais ses lèvres étaient chaudes, et lui donnèrent des frissons. Elle gémit en s'abandonnant à ce baiser.
 
"Oscar, cela... à cela je ne sais pas résister, Oscar... tu n’aurais pas dû venir ici..."
"Pourquoi non, mon amour, pourquoi... depuis combien de temps sommes-nous séparés, André... "
"Trop longtemps... trop, Oscar... je n’y arrive plus... oh... ne m’embrasse pas ainsi..."
 
Mais elle n’arrêta pas, et elle le serra contre elle. Elle prit ses mains et les posa sur son sein, en ouvrant sa chemise
 
"Je t’en prie, caresse-moi..."
 
Alors ce fut lui qui gémit, en enveloppant de ses mains les lignes souples de son corps. Il perdit la tête, s'agenouilla pour l’embrasser, l’attira à lui.
 
"Attends, pas ici au milieu, André..."
"Si, Oscar... ici... ici..."
"Dans la pièce là... viens... cachons nous là..."
 
Elle le traîna dans la petite pièce, en l’embrassant, pleine de caresses.
 
"Prends la bougie, Oscar. Prends-là... "
"Bien... mais pourquoi... "
 
Elle ferma la porte, et sentit ses mains qui lui enveloppaient la taille, qui la tournaient vers sa poitrine pendant que ses lèvres la faisaient trembler de ses baisers passionnés. Il fit glisser la couverture à terre et l’y allongea. Il alluma la flamme, auprès d'eux, sur le plancher.
 
"Je veux te regarder, mon amour. Je veux te regarder... "
 
 
*******
 
 
Il ne s’était pas passé beaucoup de temps, au fond, depuis cette conversation à Versailles avec madame de Surgis qui lui avait créé tant d’inutiles appréhensions. Le général ferma le livre qu’il lisait, dans son bureau, et tourna le regard au-delà de la fenêtre. Au moins, cependant, cet incident lui avait donné le moyen de réfléchir sur Oscar et la vie qu’elle menait, et il  avait saisi l’occasion pour résoudre cette situation une fois pour toutes.
Bientôt il le lui dirait. Très bientôt.
Le lieutenant de Girodel avait demandé sa main seulement un mois auparavant. Comme par un fait exprès, cela était arrivé exactement à ce moment. Oscar n’avait jamais été demandée en mariage, étant donné la voie que son père avait choisie pour elle ; et depuis longtemps du reste, elle n’avait plus l’âge auquel normalement les jeunes filles se marient.
Cependant Girodel s’était présenté et la lui avait demandée officiellement, après l’avoir eue pendant des années comme commandant : il devait être amoureux, certainement.
C’était une vraie chance, parce que le comte était un homme jeune, et très riche, même. C’était la meilleure solution que le général pouvait espérer : s’il avait dû faire autrement pour chercher un mari pour sa fille, probablement des raisons de convenance et d’accords entre familles auraient fait tomber son choix sur quelqu’un de vieux. Quelqu’un dont Oscar aurait eu beaucoup à redire, elle toujours si libre de prendre ses décisions. Au contraire cela était parfait, on n’aurait rien pu espérer de mieux. Girodel était même le fils cadet, de surcroît, et il pouvait concrètement s’attendre à ce qu’il accepte de donner un descendant à la maison des Jarjayes. Ils en avaient parlé et lui n’avait pas été contre : la chose serait définie avec précision dans le contrat de mariage, où ils établiraient chaque chose point par point. Et, si Oscar mettait au monde un fils, celui-ci serait enfin l’héritier tant espéré du général.
 
Jarjayes se leva de son siège et s’approcha de la fenêtre pour regarder dehors : un après-midi hivernal s’étendait sur le jardin. Il aurait dû penser avant à une solution comme celle-ci. Mais à cette époque, certainement, il était impulsif et trop furieux contre le destin pour garder son calme. Il avait décidé pour Oscar une vie militaire et un prénom masculin, sans même bien songer à ce qui arriverait. Puis le bruit né autour de cette initiative l’avait fait s’entêter dans cette attitude, et la chose avait avancé ainsi. Oscar était exceptionnelle à l’épée, et les faits lui avaient donné raison. Mais maintenant il était temps de changer : tout retournerait à sa place. Et même sa fille n’aurait pas de quoi se lamenter, vu qu’il lui trouvait un mari : n’est-ce pas peut-être ce que désire chaque femme ? En cela madame de Surgis avait raison. Girodel était un bel homme, un homme qui nourrissait pour elle des sentiments profonds : peu d’épouses pouvaient espérer quelque chose de ce genre, à une époque comme celle-ci.
 
Il sortit dans le couloir, réfléchissant sur ce qu’il ferait. Bientôt il le dirait à Oscar. Ce soir-même, peut-être, après le dîner. Il se dirigea vers l’étage du dessous en passant devant la porte de sa fille. Elle était entrebaîllée.
Elle n’était pas là, elle resterait dehors pour son service tout le jour. Oui, il devait le lui dire tout de suite, avant qu’elle ne parte en mission avec son régiment.
Il entra dans la chambre : elle était en ordre et lumineuse. Bien sûr, elle ne ressemblait à la chambre d’une femme : ce n’était que sobre rigueur en toute chose. Ceci Oscar l’avait pris de lui.
Tout était disposé selon une organisation précise : les cartes sur le bureau, les livres. L’uniforme, sur le portemanteau devant le lit. Et dans l’armoire. Jarjayes l’ouvrit. Il sourit : elle était pleine de vestes militaires et de chemises masculines. Oscar n’avait dans toute sa garde-robe pas une seule robe. Il passa la main sur ces vestes, en parcourant celles-ci de ses doigts, songeur, en écoutant le froufrou des franges sur les épaulettes. Rouge, azure, blanche…. Il y en avait de tous les genres : pour le service quotidien, pour les soirées de gala, l’uniforme de cérémonie….
Bientôt là-dedans il y aurait une robe de mariée.
Oui, ceci était juste. Peut-être Oscar en serait même heureuse : peut-être était-ce ce qu’elle avait toujours voulu, sans jamais oser le demander. Peut-être même qu’elle pourrait oublier ce qu’il lui avait fait. Qu’elle l’aimerait.
Il bougea pour sortir, et en fermant l’armoire tira involontairement avec la main une de ces vestes, en la faisant tomber du portemanteau. Il la vit glisser à terre, dans un bruissement.
Il se pencha pour la ramasser, alors, pour la remettre à sa place. C’était une belle veste, recouverte de broderies. Il la souleva et, pendant qu’il la soulevait, d’une de ses poches quelque chose tomba sur le sol. Il la prit entre ses doigts : c’était une feuille de papier pliée en quatre, avec une écriture serrée sur les deux côtés. Il y posa un regard distrait au début. Puis un mot… deux…
Il tressaillit.
L’uniforme d’Oscar lui tomba des mains pendant qu’il regardait cette feuille.
Son visage pâlit, frappé de stupeur, il l’ouvrit.
C’était une lettre.
 
 
 
 A suivre…
 
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 14:49

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Dans ses mains
Partie X
 
 
‘Mon amour,
Mon amour, ne pleure pas, je t’en prie. Cela me fait trop mal de voir tes larmes après t’avoir serré dans mes bras, après avoir accueilli en mon âme tes soupirs et reçu tes baisers. Ne pleure pas, Oscar.
Comment puis-je trouver les mots pour te dire ce que j’éprouve en ce moment, maintenant que tu es de nouveau loin de moi, que je suis dans ma chambre, tout seul, à partager avec un lit que ce soir encore je pensais compagnon seulement de regrets le souvenir très doux, au contraire, des étreintes dans lesquelles je t’ai enveloppée, de la chaleur de ton corps, de ton parfum… De la tendresse que je porte en moi, en ce moment, parce que c’est toi qui me l’as offerte avec ton amour.
Je ne peux pas les trouver, les mots, parce que mon cœur est plein de ton souffle, parce que sur ma peau tremble encore la surprise brûlante de t’avoir trouvée auprès de moi dans la nuit, tout à coup, quand j’avais le plus besoin de toi, de t’effleurer presque sans croire que tu étais vraiment là, et en craignant que ce soit une vision due au vin avec lequel je m’étais étourdi, en cherchant inutilement à ne pas penser à toi, pour un soir, au moins. Et au contraire tu étais là, tu étais là avec moi, ce soir.
Combien de temps cela faisait-il, mon amour, que je ne t’embrassais pas. Combien de temps que je n’arrivais pas à te parler. Pendant combien de temps je suis resté seul, à te regarder partir de cette maison sans moi. Combien de jours ai-je passé dans l’inquiétude à la pensée qu’il puisse t’arriver quelque chose, et que je ne sois pas là pour te protéger, dans ces instants.
Depuis combien de temps nous ne faisions plus l’amour, mon amour.
Mais cette nuit non, je ne suis plus malheureux, Oscar. Et toi non plus tu ne dois pas l’être. Souviens-toi de tous les baisers que nous avons échangés, dans cette pièce qui était un lieu quelconque, jusqu’à cette nuit, et qui soudain est devenue tous les lieux du monde. Souviens-toi avec quelle douceur et quelle passion tu m’as serré dans tes bras, quelle joie notre étreinte nous a donnée, combien peu de temps nous avons mis, après tant de temps, à retrouver nos gestes, nos mots. Souviens-toi combien est grand notre amour, et combien peu de choses peuvent contre lui la distance, et les jours. Il n’importe pas qu’ils nous séparent, qu’ils nous empêchent d’être ensemble. Il n’importe pas si je peux te voir seulement en cachette, si devant tous je dois te dire seulement des phrases qui comptent pour rien. Il n’importe pas, devant la vérité de ce qui nous unit, devant l’immensité de ce que j’éprouve pour toi. Il n’y a rien qui puisse nous séparer, Oscar. Rien.
Nous allons partir. Nous allons partir bientôt. Il manque seulement quelques jours, tu le sais. Tu ne dois pas pleurer maintenant, si tu n’as pas pleuré jusqu’à présent, si jusqu’à présent tu as été si forte, et si brave. Si tu savais comme je suis fière de toi... chaque jour j’ai admiré ton courage, ta ténacité…
Tu ne dois pas souffrir, parce que sous peu nous nous en irons et que tout cela ne sera plus qu’un souvenir triste et lointain. Sous peu. Ce n’est pas le moment de pleurer, Oscar, mais d’être heureux, d’être joyeux, au contraire.
Nous nous en irons, et nous serons ensemble pour toujours. Personne, personne ne nous trouvera jamais plus. Nous pourrons vivre, et nous aimer, être libres, Oscar. Nous ferons toutes les choses dont nous avions seulement rêvé, jusqu’à ce jour.
Maintenant ici, la plume à la main et le sommeil qui ne vient pas parce qu’est trop intense la douceur que je garde de toi, j’écris pour avoir une occasion encore de te caresser de mes mots, pour faire durer jusqu’à demain matin tes caresses que je sens sur moi. Pour sécher les larmes que j’ai vues dans tes yeux lorsque tu m’as salué, pour que cette lettre puisse te réchauffer un peu et prendre ma place pendant que je n’y suis pas. J’écris pour te dire que la joie que nous avons connue ensemble est la seule chose dont tu dois remplir ton cœur, et vers laquelle guider tes pas, et te parler quand tu es triste. A rien d’autre tu ne dois prêter l’oreille, je t’en prie. A nulle peine, nulle peur, nulle douleur.
Ne pleure pas, mon amour.
Ne pleure pas, parce que je t’aime.
André’
 
*******
 
 
Ce fut comme si, tout à coup, devant ses yeux était tombé un voile qui recouvrait la réalité. Le général ne réussissait pas à se mouvoir, à détacher son regard de cette lettre, à réagir avec un geste, une parole, une expression quelconque. Oscar et André étaient amants. Sa fille retrouvait en cachette un homme qui avait été son ordonnance pendant des années et qui à présent était serviteur à l’écurie. Sa fille entrait dans le lit de cet homme. Elle croyait à ses mots. Elle pleurait pour lui.
Cet homme qui n’était rien, rien, était en train de la lui enlever, pour l’éloigner de sa maison. Pour fuir avec elle et ne jamais plus la lui laisser revoir.
Sa fille l’avait trahi. Elle avait feint pendant des mois, ou des années, Dieu seul savait depuis combien de temps, d’accepter ses décisions. Et au contraire, elle le trompait, délibérément. Sans aucun scrupule. Voilà pourquoi elle n’avait pas dit un mot lorsqu’il l’avait éloigné. Elle simulait, elle jouait un rôle. Et elle y était parvenue, à réellement bien lui faire croire que cela ne comptait pas pour elle.
Depuis quand ? Depuis quand durait tout cela ? Quand avait eu lieu l’instant exact où tout cela avait commencé ? Il s’était inquiété vraiment à raison lorsqu’il les avait séparés.
Et comment pensaient-ils s’échapper, se cacher ? Comment avaient-ils projeté d’abandonner tout, et elle de dire adieu à son père, sans regrets ?
Ces mots. Plus ils étaient touchants, profonds, à nu, les mots écrits sur cette feuille, plus de rage, et de ressentiment et de mépris, ils faisaient naître en lui. Ce ver de terre, cet insignifiant plébéien, cet orphelin accueilli par pitié dans sa maison, le petit-fils de la gouvernante… de la gouvernante… qui appelait Oscar « mon amour ». Comme cela, sans aucune honte, sans aucune crainte. Comment osait-il, ce bâtard sans parents ? Un homme qui avait survécu à l’enfance et était devenu adulte uniquement grâce à sa générosité, un serpent élevé en son sein pour qu’il le morde, en lui arrachant du cœur ce qui lui était le plus cher… Cet homme avait touché sa fille, avait embrassé sa fille, avait dérobé l’honneur de sa fille avec une témérité inouïe. Voilà pourquoi ce regard de défi quand il le rencontrait, voilà pourquoi il ne baissait jamais les yeux. Il se sentait fort, invincible. Il lui avait pris ce qu’il avait de plus précieux et riait de lui. Il avait transformé Oscar en un être sans principes, prêt à violer les liens les plus sacrés, à mentir, à tromper son père, sa famille, son monde…
Et il l’incitait à persévérer dans ce mensonge qui certainement lui pesait, qui évidemment devait se heurter aux quelques restes de principes honnêtes qui étaient survivants en elle… il l’exhortait à ne pas pleurer, à ne pas avoir de scrupules, à ne pas se sentir coupable pour ce qu’elle faisait… il prétendait rayer tout autre sentiment de son cœur, pour en rester le seul maître. Maudite, maudite, canaille… Et quelles lettres savait-il écrire, pour la lier à lui… Et dire que c’était lui qui l’avait fait étudier, qui lui avait permis d’avoir de l’instruction. Voilà le résultat qu’on obtenait, à traiter humainement les serviteurs.
 
Il ne réussissait pas à retrouver la paix. A trouver une pensée, une décision, un parti à prendre. Il était là dans la chambre d’Oscar avec à la main cette feuille et cet uniforme à ses pieds sans savoir que faire. Il se sentait détruit.
 
« Cela n’a plus de sens », se dit-il : sa vie n’avait plus de sens.
 
Sa famille était traînée dans la fange, dans le déshonneur, pour toujours. Sans remède. Il n’y avait rien qu’il puisse faire pour laver cette honte sans laisser de conséquences. Tout était fini. Chaque chose. Chaque projet pour Oscar, chaque dessein d’une solution future, chaque horizon d’une vie plus sereine et loin des angoisses présentes. Chaque illusion cultivée tout au long d’une existence enfin ordonnée.
Tout était fini, sans aucun espoir.
Il la lui avait enlevée, de cela il était certain. Absolument certain. Oscar était tellement impliquée désormais, qu’elle ne reviendrait plus jamais en arrière. Il connaissait sa fille : elle n’accepterait jamais de réprimer ses sentiments, d’obéir à ses ordres. Elle n’épouserait aucun Girodel, elle n’accepterait pas d’étouffer le scandale. Elle ne le ferait jamais, il n’existait aucun moyen de la contraindre ni de la persuader : Oscar était trop droite dans ses actes et trop décidée dans ses choix. Elle aurait préféré mourir plutôt que de revenir en arrière, il le savait bien. Ils seraient tous traînés dans l’ignominie, dans le ridicule. La maison serait couverte d’infamie, et Oscar n’hésiterait pas un instant parce qu’elle croyait en cette fausse route qu’elle avait choisie, et la parcourrait jusqu’au bout. Elle s’enfuirait ou mourrait, mais ne reviendrait jamais en arrière.
Tout était fini. Même pour lui.
Elle était finie aussi sa vie.
Et il ne restait qu’une seule chose à faire : l’évidence avec laquelle la pensée lui vint à l’esprit le terrifia, en lui donnant un soudain, lucide sang froid. Il n’y avait qu’une seule réponse, une réponse impitoyable, qui s’accordait à la situation et à son état d’esprit plein de haine et d’effroi.
Une seule.
Il les tuerait de ses mains, tous les deux.
 
Il les tuerait.
Et ensuite il pointerait un pistolet sur sa tempe, car à un déshonneur comme celui-ci il était impensable de survivre.
 
 
*******
 
 
Il sortit de la chambre d’Oscar avec la lettre à la main, en la serrant entre ses doigts.
Il l’attendrait, jusqu’au soir. Il descendit l’escalier de service arrivant dans le salon central, où quelques domestiques remettaient de l’ordre. « Tous dehors », intima-t-il sans lever la voix, en les faisant disparaître.
Puis il resta là, tout seul, ruminant en lui-même ces phrases lues, allant et venant de la cheminée allumée à la fenêtre qui donnait sur le parc. Sa fille avec un serviteur, entre les bras d’un serviteur, sa fille Oscar entre les bras d’un homme, entre les bras de cet homme. Cet homme qui la touchait, qui la caressait, qui – au mépris de tout ce qui avait été décidé pour elle, de tous ses efforts pour la faire vivre comme un homme -, l’avait fait devenir une femme : il avait regardé son corps, avait touché son corps, avait violé son corps de femme avec son propre corps d’homme.
Il l’avait prise, comme on prend une femme.
Il lui avait fait connaître sa véritable nature.
Et il l’avait rendue heureuse.
Le général cacha son visage dans ses mains. C’était cela qui lui faisait mal : c’était le poids de sa culpabilité, la preuve de son erreur qu’André lui avait jeté au visage. Tout cela était arrivé par sa faute. C’était lui qui avait créé cette situation absurde et dangereuse : de ce qui était arrivé, c’était en réalité lui le premier responsable, et il était arrivé trop tard pour l’en empêcher.
Oscar aimait André, il en était certain. Il ne pouvait exister d’autre motif qui la pousse à faire ce qu’elle faisait.
Elle l’aimait.
Elle pouvait l’aimer, parce qu’elle le connaissait bien. Parce qu’ils avaient grandi ensemble. Parce qu’ils avaient été seuls toute la vie, tous les deux. Seuls ensemble.
Et oui, probablement, André aimait Oscar, en admettant qu’on puisse appliquer un tel discours à un serviteur. Le général connaissait sa dévotion pour elle. André aurait donné sa vie pour Oscar, elle avait été son unique camarade de jeux, son unique amie, l’unique personne avec qui il passât ses journées.
Elle était belle, elle était supérieure à lui. Infiniment supérieure à lui.
Oui il l’aimait. Il l’aimait certainement.
Il était fou au point de l’aimer.
 
Il regarda au-dehors à travers la vitre, dans le jardin. André était là, et il le vit.
Le voilà, cet homme qui s’était emparé d’Oscar. Il était en train de réparer l’essieu disloqué d’un carrosse : il plantait un clou avec attention, un genou à terre, tenant entre les lèvres d’autres clous. Les manches de la chemise, ouverte sur la poitrine, étaient repliés sur les avant-bras, les cheveux lui tombaient sur les épaules, retenus par un ruban ; de temps à autre il s’interrompait en passant le dos de la main sur son front.
C’était un homme grand et fort : malgré l’humble occupation qu’il effectuait, malgré la manière dont il était vêtu, Jarjayes ne pouvait s’empêcher de penser qu’il était plutôt compréhensible que sa fille fût attirée par lui.
Une femme, Oscar était réellement une femme… maudit soit le jour où il lui avait fait endosser cet uniforme.
 
 
*******
 
 
Un coup à la porte du salon. Sûrement un domestique : c’était la manière de frapper soumise des domestiques, cela.
 
« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda-t-il d’un ton âpre.
« Pardonnez-moi,  Monsieur, - dit une servante en entrant timidement-, aux grilles est arrivé un carrosse ».
« Un carrosse ? Quel carrosse ? »
« D’une dame, général : le cocher a dit madame de Surgis. Elle désire voir madame de Jarjayes ».
 
Il se retourna en cherchant à retenir sa stupeur : madame de Surgis ne venait plus depuis très longtemps dans cette maison, encore moins pour voir sa femme. Comme si elle ne savait pas, ensuite, que la mère d’Oscar logeait à la cour en tant que dame de compagnie de la reine.
Madame de Surgis. Vraiment elle.
Il hésita toutefois : il était bouleversé et ce n’était pas vraiment le moment de recevoir des visites. Mais il ne pouvait l’éviter, l’étiquette imposait de recevoir les hôtes. C’était l’heure à laquelle il était d’usage de recevoir des amis.
 
« Faites-la entrer, et priez-la d’attendre dans le salon bleu ».
« Bien, monsieur ».
 
Il se tourna de nouveau vers le jardin, serrant dans sa main cette lettre, cachée dans la poche de sa veste. André avait presque fini son travail.
 
 
*******
 
« Général, quel plaisir de vous voir ! »
« Bonjour, madame –dit Jarjayes en s’inclinant- . Une visite inattendue que la vôtre ».
 
Madame de Surgis porta l’éventail à son visage, pour dissimuler son désappointement.
 
« Vos manières brusques ont empiré, mon cher. Est-ce que la vie militaire vous a fait oublier les bonnes manières ? Dans ce cas je m’abstiendrai de vous retenir à l’avenir ».
 
Elle fit mine de s’en aller, mais le général l’arrêta, en s’excusant 
 
« Pardonnez-moi Comtesse, - dit-il avec un soupir attristé et las-, vous avez certainement raison à mon sujet. Mais j’espère que vous pourrez oubliez mon impolitesse ».
 
La femme se tourna vers lui, et l’observa avec attention : il avait l’air défait, sous le masque composé qu’il portait. Elle en éprouva un intérêt immédiat.
Elle s’approcha d’un air gentil et compréhensif 
 
« Savinien, qu’est-ce qu’il vous arrive ? Vous avez l’air accablé ».
 
Elle ne reçut pas de réponse, mais un silence qui était une confirmation. Jarjayes s’approcha de la fenêtre, en serrant la main dans sa poche.
Alors madame de Surgis le suivit, et, s’étant approchée de lui, lui caressa le bras avec la main.
 
« C’est quelque chose de sérieux –murmura-t-elle-. De très sérieux, n’est-ce pas ? ».
 
Sa voix se fit incroyablement douce, et cet homme qui un temps avait partagé son lit se retourna pour la regarder. Mais il ne répondit pas.
 
« Je ne veux pas connaître vos questions privées –dit encore plus délicatement la comtesse-, mais je peux chercher à réconforter votre cœur, si vous me le permettez. Nous avons partagé plus d’un secret autrefois ».
 
Jarjayes la fixa, et répondit doucement 
 
« Oui. Mais c’était il y a longtemps de cela ».
« Cela ne compte pour rien, Savinien, parce que l’amitié que je vous porte ne s’est pas tarie avec les années. Voulez-vous me donner la possibilité de vous aider ? »
« Il n’y a rien que vous puissiez faire, madame », dit le général.
 
Et, pendant qu’il disait ceci, devant ses yeux passa l’image d’Oscar enfant : Oscar avec l’épée de bois à la main, Oscar habillée comme un garçon.
 
« Malheureusement », ajouta-t-il, et il dut encore se retourner pour dissimuler son émotion.
« C’est une chose grave, et qui concerne votre famille –constata dans un murmure la comtesse-. Je vous connais, Savinien : seuls les questions liés à votre famille ont le pouvoir de vous réduire à cet état ».
 
Elle le regarda se déplacer, s’écarter de la fenêtre et d’elle, et à sa grande stupeur, elle le vit s’asseoir, presque s’abandonner, sur le sofa. Avec un soupir épuisé. Il était absolument contraire à l’étiquette qu’un gentilhomme s’assoie en laissant debout une dame, et Savinien Philippe de Jarjayes n’oubliait jamais l’étiquette. Il devait s’être passé quelque chose de très grave : elle le comprit aussi à son regard lointain, qui par moment donnait l’impression qu’il ne se trouvait pas dans cette pièce.
Madame de Surgis le rejoignit, alors, et s’assit auprès de lui. Elle lui prit la main.
 
« Il s’agit peut-être de votre fille Oscar ? »
 
La comtesse était connue pour avoir une intuition extraordinaire, et le général le savait. Mais cette phrase le frappa tellement au vif qu’il releva la tête brusquement, et fixa la femme consterné.
Elle ne répondit pas alors et baissa les yeux, en continuant à lui tenir la main. Elle laissa passer quelques instants en silence.
 
« Mon ami –dit-elle enfin-, la dernière chose que je désire est d’être indiscrète sur une question comme celle-ci. Mais votre réaction me conduit à penser que je ne suis pas loin de la vérité. Et si je repense à notre dernière conversation, à Versailles, je me sens coupable... »
« Coupable ? Et de quoi devriez-vous vous sentir coupable, madame ? »
« Je ne sais pas. Peut-être d’avoir touché une corde qui n’avait pas besoin d’être touchée, Savinien. De vous avoir induit en erreur avec des conjectures qui ont été pour vous source de chagrin. De vous avoir injustement troublé... »
« Ou peut-être de m’avoir fait ouvrir les yeux », ne put s’empêcher de dire le général, en serrant les poings.
« Que voulez-vous dire... »
 
Il ne lui répondit pas, et continua à fixer le vide.
 
« Mon Dieu, vous ne voulez pas dire que... »
 
Jarjayes opina du chef, furieux et vaincu, et cacha son visage dans ses mains.
 
« Vous êtes en train de dire que... Vous voulez dire que... »
 
Elle le regardait, auprès d’elle, pendant qu’en silence il tenait encore son visage dans ses mains, et secouait la tête.
 
« Je vous en prie, mon ami, je vous en prie, donnez-moi la possibilité de vous venir en aide ».
« Non, il n’y a plus rien à faire –répondit-il-. Tout est fini. Tout ».
 
Il tira cette lettre de sa poche, en la fixant dans sa paume ouverte, avec une douleur et une rage irrésistible.
 
« Tout est fini –répéta-t-il-. Je la tuerai, je les tuerai tous les deux ».
 
Il regarda encore sa paume, et ne bougea pas, laissant la comtesse tendre timidement la main vers cette feuille, la soulever avec délicatesse, l’ouvrir. Il la fixait comme sous l’emprise d’un charme, hors de lui-même, pendant qu’elle accomplissait ces gestes, pendant qu’elle lisait.
 
« Ils mourront pour cela », dit-il encore.
 « Mon Dieu… », murmura pâle madame de Surgis en levant les yeux de la feuille.
« C’est terrible ».
« Terrible ? Non, madame. Terrible serait encore quelque chose que l’on peut affronter. Pour cela il n’existe aucun remède. Hormis une chose ».
« Et que voulez-vous faire, Savinien ? Les tuer ? Dieu du ciel ! »
 
Il ne répondit pas.
 
« Regardez-moi, regardez-moi Savinien ! Vous voulez vraiment tuer votre fille ? Une fille que vous aimez, à laquelle vous avez dédié votre vie ? Et qu’en sera-t-il de vous ? Vous, que ferez-vous, après ? ».
 
Elle le regarda, et porta une main à sa bouche 
 
« Vous ne voudriez pas… oh, non ! Vous ne voudriez pas commettre une folie… »
 
Le général resta muet, défait. Madame de Surgis respira profondément, et après une pause de quelques instants reprit la parole, en s’efforçant de garder son calme.
 
« Je vous en prie, écoutez-moi, mon ami. Je sais que vous êtes bouleversé, et vous en avez pleinement raison. La réalité que cette feuille révèle est épouvantable, déconcertante. Si vous saviez combien je vous suis reconnaissante d’avoir cru en mon amitié au point de me mettre dans le secret : mais vous ne devez pas vous en repentir, je vous le jure. Nous trouverons une solution, si vous voulez bien me faire confiance ».
 
Jarjayes leva les yeux 
 
« Une solution ? Et quelle solution pourrait-il jamais y avoir, face un tel scandale ? »
« Oh, mon cher, mais il n’y aura aucun scandale, si vous n’en voulez pas. Vous pourrez empêcher que cela se sache… vous pourrez chasser, punir cet ignoble plébéien, imposer à votre fille le silence… »
 
Il rit, alors, d’un rire amer 
 
« Imposer le silence à Oscar ? Vous ne la connaissez pas. Avez-vous vraiment lu cette lettre ? Savez-vous ce que cela veut dire ? Si Oscar est arrivée à ce point, elle ne se pliera à aucun ordre. Elle ira jusqu’au bout, et nous entraînera dans le déshonneur. Elle n’acceptera jamais de laisser cet homme : pour autant que cela me répugne de le dire, c’est la vérité, madame ».
 
Madame de Surgis le fixa d’une manière étrange, alors. On aurait pu dire absorbée.
 
« Certes, vous avez raison –murmura-t-elle-. Oscar n’acceptera jamais de laisser cet homme. A moins que… »
« A moins que ? »
« A moins que ce ne soit lui qui la laisse… »
 
Le général porta une main à son front, affligé.
 
« Je vous assure comtesse que cette éventualité est encore plus invraisemblable. André se ferait tuer, plutôt. Et je vous jure que c’est vraiment ce qu’il aura : il paiera de sa vie ce qu’il a fait ».
« Ne jurez pas des choses comme celles-ci, Savinien, et je vous en prie, laissez-moi finir. Ce n’est pas à l’épée que l’on affronte un problème de ce genre, croyez-moi. Il y a des méthodes moins draconiennes et plus efficaces ».
« Qu’est-ce que vous voulez dire ? Vous ne voudriez pas que je paie ce misérable pour qu’il s’en aille ! Ne me demandez pas cela parce que je ne le ferai jamais ».
 
Jarjayes abattit un poing sur l’accoudoir de sa chaise 
 
« Et de toute façon il refuserait, j’en suis sûr », ajouta-t-il en secouant la tête.
 
La comtesse eut un demi sourire, alors 
 
« Il refuserait d’abandonner Oscar, oui... Il refuserait s’il le savait… Mais il n’est pas dit qu’il soit nécessaire de l’en informer, vous ne croyez pas ? »
« Qu’est-ce que vous voulez dire, madame ? » demanda le général en écarquillant les yeux.
« Eh bien, je veux dire qu’avec un peu d’astuce nous pouvons trouver un remède à son entêtement inopportun… Nous avons sa lettre, non ? »
« Je ne vous suis pas ».
«Voilà... Croyez-vous que votre fille reconnaisse son écriture ? » 
 
 
A suivre…
 
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 15:03

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Dans ses mains
Partie XI
 
 
« Colonel, quand vous voulez nous sommes prêts ».
 
L’aube en était aux premières lueurs, et le soldat avait à peine frappé. Oscar attendait dans son bureau, en uniforme, tournée vers la fenêtre à regarder le soleil qui se levait. Elle se retourna
 
«Bien –répondit-elle en enfilant ses gants blancs-. Je descends tout de suite ».
 
Le jour tant attendu était arrivé, enfin : ce jour le régiment partirait en mission, et elle avec eux. Juste le temps d’arriver à destination, puis avec une excuse elle retournerait à Paris toute seule, et là elle retrouverait André.
Il était arrivé le moment.
Oscar était sorti de la maison qui était encore sombre, ce matin-là. Et à sa grande surprise elle avait trouvé son père éveillé, qui l’attendait pour la saluer. Il lui avait semblé lire sur son visage une expression angoissée, mais elle s’était efforcée de conserver une contenance froide et impassible.
Il était trop important, ce jour, et elle ne pouvait pas commettre d’erreur.
Pourtant, avant de prendre congé de lui, sa voix avait tremblé.
Depuis longtemps elle ne nourrissait plus pour son père les mêmes sentiments que lorsqu’elle était enfant. Elle avait trop souffert à cause des décisions qu’il avait prises, de sa continuelle façon de la traiter comme si elle était réellement un homme, de sa façon d’employer pour elle des adjectifs déclinés au masculin. Pendant des années elle s’était reniée elle-même pour être à la hauteur de ce que son père lui demandait, et pendant des années elle s’était sentie inadaptée et incapable de réussir. Non, elle ne l’aimait plus comme alors, et ce bien avant de se lier à André.
Ensuite il y avait eu André ; et l’océan de sentiments qu’il avait déchaîné en elle. Et la joie, les regards pleins de lui, le bonheur que lui avait donné de reconnaître sa propre nature.
La douleur de devoir le voir en cachette, de devoir rester loin de lui, à cause de son père.
Depuis longtemps elle ne l’aimait plus comme quand elle était enfant. Pourtant, à ce moment, avant de le saluer pour toujours, lui étaient venues les larmes aux yeux.
 
« Adieu père », avait-elle murmuré, le visage caché par la pénombre.
« Oscar… pourquoi me salues-tu comme si nous ne devions plus jamais nous revoir ? »
 
Elle n’avait pas répondu : et en silence, avec le cœur effrayé, elle avait reçu l’étreinte avec laquelle de façon inattendue il l’avait serrée. Elle ne se rappelait plus depuis quand son père ne l’avait pas embrassée, peut-être cela n’était-il jamais arrivé.
 
« Au revoir Oscar : nous nous reverrons vite », lui avait-il dit presque en tremblant, en la regardant comme s’il ne voulait pas la laisser partir, au contraire. Comme s’il y a avait quelque chose encore qu’il devait lui dire, quelque chose de très pénible qui oppressait son cœur, comme s’il se sentait coupable.
Elle avait pris congé, et s’était dirigée vers la sortie.
 
« Ecoute, Oscar… » l’avait-elle entendu l’appeler, presque l’implorer, au dernier moment.
« Dites, père », avait-elle répondu en se retournant.
Mais il n’avait pas continué. « Rien –avait-il dit-, rien… On verra à ton retour, alors… »
 
C’était une aube hivernale qui sentait la neige, avec un ciel sans couleur. A l’écurie elle avait espéré trouver André, qui préparait le cheval, mais il n’était pas arrivé. Cela faisait des jours qu’ils ne pouvaient même pas se parler, que le manque de lui lui faisait mal, si elle pensait à cette nuit dans la cuisine avec son souffle à l’improviste sur elle, et elle relisait cette lettre qu’elle n’avait pas jetée tout de suite, comme toutes les autres, parce que vraiment ces lignes avaient eu le pouvoir de la réchauffer et de tenir sa place, comme il le lui avait dit.
Il avait réussi à lui passer seulement un billet, lors de ces derniers jours, un billet avec des indications précises sur ce qu’elle devait faire, avec le nom de l’auberge de Paris où elle devait se rendre, avec le nom d’emprunt qu’il utiliserait, pour loger là. Il lui avait serré la main pendant un instant intense, pourtant sur son visage était passée comme une ombre triste, pendant qu’il le faisait. Pourquoi ? A quoi avait-il pensé pendant qu’il lui tenait la main ? Pourquoi ne pouvait-elle pas le lui demander, pourquoi devait-elle s’inquiéter ainsi pour chaque regard qui avait voilé ses yeux, et passer des nuits à s’interroger sur les raisons pour lesquelles il l’avait eu ? Pourquoi ne pouvaient-ils pas avoir une relation normale, être libres de s’aimer, devant tout le monde ?
Mais cela suffisait, c’était fini, désormais : tout allait changer, enfin, pour toujours. C’était sa tristesse, c’était son besoin de lui qui lui faisait voir certaines choses et il avait raison André de lui rappeler que c’était le moment d’être heureux, non de pleurer comme elle le faisait.
Ils partiraient ensemble pour la Bretagne, le surlendemain.
 
Ces heures qui la séparaient du moment de leurs retrouvailles lui pesaient terriblement. Heureusement il y avait beaucoup à faire, et le devoir la distrayait de l’anxiété qui croissait chaque minute davantage. Le voyage fut long et fatigant, avec mille imprévus à résoudre. Il lui fallut toute sa présence d’esprit, toute son initiative pour faire aller les choses comme elles devaient aller et mener la troupe à destination selon les plans établis. Le général qui dirigeait la mission la complimenta, comme cela se produisait toujours, du reste, et l’invita à venir boire avec les autres colonels au quartier des officiers. Mais Oscar déclina gentiment, et dit qu’elle allait se reposer. Elle était vraiment épuisée, et à peine avait-elle ôté ses bottes et s’était-elle mise au lit qu’elle s’endormit sur le coup.
 
Deux jours plus tard, ses quelques bagages déjà prêts dans sa chambre, elle se présenta au rapport. Le cœur lui battait dans la poitrine, à la pensée que c’était le dernier obstacle, celui-ci, avant André. Elle dit qu’avec le courrier du matin elle avait reçu un message urgent de la maison, et qu’on exigeait au plus vite sa présence.
Ce n’était pas une mission d’une grande importance, à laquelle elle participait, et le commandant en chef ne fit aucune difficulté. Oscar laissa le commandement à Girodel, prit son cheval et partit.
 
 
*******
 
 
La route qui la séparait de Paris, elle la grilla en une demi-journée, galopant dans le froid vif avec le cœur en tempête. Son manteau suivait ses épaules, agité par le vent, les cheveux lui effleuraient les lèvres, et elle encourageait le cheval, en souriant à travers les larmes qui ruisselaient sur son visage. C’était le vent dans les yeux, c’était l’agitation, la joie. Le temps passait, et elle le sentait comme glisser à l’intérieur de son âme.
 
Elle arriva à Paris alors qu’il faisait encore jour, et, en ralentissant à peine l’allure, parcourut sans incertitude les routes qu’elle connaissait. Cette auberge était dans un endroit à l’écart, éloigné des voies principales. Tant de fois avec André ils étaient venir boire là, en passant une soirée ensemble : c’était pour cela qu’il l’avait choisie, il voulait être certain qu’elle le trouvât sans difficulté.
Elle descendit, et confia le cheval épuisé au garçon d’écurie. Elle se présenta sous le faux nom sur lequel ils s’étaient accordés, un nom masculin, et demanda où logeait monsieur Antoine Boucher.
 
« La chambre du dessus, je vous prie », lui répondit l’aubergiste comme prévu.
 
Et, selon ce que lui avait expressément demandé André, il l’accompagna.
Il lui laissa les clés, après l’avoir faite entrer.
 
« Si vous désirez quelque chose, je suis à votre disposition », dit-il.
 
La chambre était vide, et juste à l’entrée il y avait une cheminée au feu allumé et une table avec deux chaises près d’une fenêtre.
 
« Mais… et monsieur Boucher ? » demanda Oscar surprise.
« Oh… il a dû sortir il y a une demie heure, mais il a dit qu’il revenait tout de suite.  Je crois même que c’était pour conclure un accord avec quelqu’un pour une voiture. Il m’a assuré qu’il serait ici dans un temps bref et il a recommandé plusieurs fois de vous faire entrer, de vous faire patienter au cas où vous arriveriez durant son absence ».
« Bien… alors… je l’attendrai ici… »
 
Elle resta seule, avec un peu de déception dans le cœur. Elle espérait serrer dans ses bras André immédiatement : durant tout le voyage elle avait imaginé ce moment, et ses bras qui l’accueillaient, son sourire anxieux et surpris de la voir apparaître à la porte.
Au contraire il n’y avait personne, dans cette chambre. Elle alla devant la cheminée pour réchauffer ses mains et ajouta du bois au feu. Elle regarda autour d’elle : un peu plus loin il y avait un lit refait à la va-vite. Elle sourit : bien sûr il avait dormi là hier soir.
Elle ôta son manteau, et alla vers ce lit. Elle caressa l’oreiller de ses doigts, chercha sur la couverture l’empreinte de son corps.
Sur la couverture étaient restés ses gants. Certainement qu’il avait dû les oublier en sortant, il aurait froid.
Mais dans la chambre il n’y avait pas ses bagages : probablement les avait-il fait charger directement sur la voiture pour aller plus vite le lendemain.
 
Elle se détendit et s’étira. L’auberge était assez réconfortante, et elle décida de prendre un bain. Elle demanda de l’eau chaude et, quand on la lui eut apportée, elle ferma la porte à clé et ôta ses vêtements, en se plongeant dans le bassin fumant, devant le feu.
 
Oui, André arriverait bientôt, et elle l’attendrait ainsi. Elle lui ouvrirait, en l’entendant frapper, et se jetterait dans ses bras avec sur elle seulement une serviette. Il l’étreindrait, l’embrasserait tout de suite, elle en était sûre, caresserait son corps et serait excité par ses caresses. Il l’entraînerait au lit sans parler, et sans cesser jamais de l’embrasser ferait l’amour avec elle, comme depuis trop de temps cela n’arrivait plus. Ils le feraient toute la nuit, avec la porte fermée à clé, et puis s’endormiraient enlacés. Le matin suivant ils s’enfuiraient ensemble.
 
Au contraire il se passa encore du temps, et elle dut sortir du bain, et s’habiller. Elle mit des vêtements propres, tandis que la chambre s’assombrissait, et s’assit devant le feu toujours plus inquiète. Puis elle se leva, pour regarder à travers la vitre de la fenêtre, en observant les gens qui passaient dans les rues, les voitures.
 
Elle s’agitait chaque minute un peu plus. Pourquoi André n’était-il pas encore arrivé ? Pourquoi le soir était-il tombé sans qu’il arrivât ? Combien de temps fallait-il pour prendre une voiture ? Et pourquoi ne lui avait-il pas laissé un mot s’il savait qu’il allait mettre si longtemps ?
Que lui était-il arrivé ? Où était-il ? Comment pouvait-elle le chercher, demander après lui ? Elle ne pouvait certainement pas retourner à la maison, pour voir s’il était là.
Et si cette nuit il ne venait pas ? Devrait-elle passer la nuit toute seule dans cette auberge ? Non, André n’avait pas dit cela, quand ils préparaient le plan pour ce jour.
 
Elle s’efforça de garder son calme, en faisant appel à toute la force de son caractère. C’était seulement un stupide contretemps, se répéta-t-elle : il arriverait bientôt et la prendrait dans ses bras.
Oui, il arriverait bientôt.
 
Mais il se passa une autre heure, et André n’arrivait pas.
Elle ne savait plus quoi penser, son cœur était désormais envahi par l’angoisse et l’effroi.
 
Puis elle entendit tout à coup un bruit, un bruissement sous la porte. Elle se leva immédiatement, la chandelle à la main, en se dirigeant là. Sous la porte il y avait une enveloppe, une enveloppe close. Elle la ramassa, la regarda en la retournant des deux côtés. Il y avait son nom dessus.
Elle ouvrit tout de suite la porte, se montra sur les escaliers, descendit à l’étage du dessous. Mais il n’y avait personne. Elle alla dans la rue, avec cette lettre à la main. Elle fit quelques pas mais ne savait pas dans quelle direction chercher. Il n’y avait personne qui s’enfuyait, personne de suspect… elle ne pouvait pas le reconnaître, de toute façon. Alors elle rentra, et demanda à l’aubergiste s’il avait vu quelqu’un passer. Mais la réponse fut courtoise et négative. Le cœur glacé, en courant, elle monta les escaliers et retourna dans sa chambre. Elle ouvrit ce pli en déchirant l’enveloppe, pleine de crainte.
Elle lut. C’était un message écrit sur une seule feuille, il la remplissait toute.
L’écriture trembla devant ses yeux, tandis qu’elle lisait. Une fois, deux fois, trois fois. Puis elle n’arriva plus à lire, parce que les larmes l’empêchèrent de voir. Elle tomba à terre à genoux, anéantie, cette feuille à la main.
 
 
*******
 
 
Le général Jarjayes s’était enfermé dans son bureau, s’assit à son secrétaire. Il se tenait la tête entre les mains.
Il n’avait pas dîné, ce soir : il avait un poids qui lui nouait l’estomac. Cela faisait deux jours qu’il ne lui laissait pas de repos.
Mais maintenant il était trop tard, il avait fait un choix. Et il ne pouvait pas revenir en arrière.
Il repensa à cette conversation avec madame de Surgis, à ce qu’il lui avait dit. A ce qu’il lui avait répondu, avec cette lettre d’André sous les yeux et le cœur plein de haine.
 
« Croyez –vous que votre fille reconnaisse son écriture ? »
 
C’était cela qu’elle lui avait demandé. Exactement cela.
 
« J’imagine certainement que oui », avait-il dit.
« Je le pense moi aussi. Et pensez-vous qu’elle croirait à une lettre avec son écriture dans le cas où elle y retrouve des expressions qui étaient présentes dans les autres lettres qu’elle a reçues de lui ? »
 
Alors il avait eu un frisson 
 
« Vous voudriez… »
« J’ai un secrétaire privé très sûr, général, qui est en mesure de contrefaire habilement n’importe quelle écriture. Ce ne sera pas difficile, nous avons un original. Et nous pouvons en reproduire aussi le ton, sauf que, hélas, dans la prochaine lettre, il y aura de mauvaises nouvelles pour Oscar ».
 
Il avait plissé le front.
Et madame de Surgis avait réagi avec un soupir 
 
« Je le sais, c’est une chose déloyale, et elle en souffrira. Du reste, à maux extrêmes, remèdes extrêmes : vous le savez, non ? C’est pour son bien : vous préférez qu’elle souffre un peu ou qu’elle meure ? Vous parliez de la tuer, il y a peu : cela vous semble mieux ? Ou bien la laisserez-vous s’enfuir ? Vous ne la verrez plus, en la sachant peut-être quelque part avec un serviteur ? »
« Il faudra un peu de temps, bien sûr –avait-elle ajouté-, mais à la fin votre fille se ressaisira. Sans abandonner votre maison ».
 
Elle s’était levée 
 
« Mais il n’y a pas de temps à perdre : je vais emporter cette feuille et je vous la renverrai ce soir même par un courrier de confiance. Vous devrez seulement vous préoccuper de la remettre exactement à l’endroit où vous l’avez trouvé, de manière à ce qu’Oscar ne s’aperçoive de rien ».
 
Le général était resté hébété 
 
« Et ensuite ? Et lui… »
« Eh bien… il faudra… le retenir ailleurs. Mais s’il est aussi obstiné je crains qu’il ne faille se montrer… convaincants. Je peux veiller à m’en occuper moi-même : si vous voulez, mais je vous avertis que lorsque l’on soudoie des professionnels pour un travail comme celui-ci on ne peut pas être certain que l’intéressé en sorte… indemne. Vous comprenez ce que je veux dire ? »
« Oh, de lui il ne m’importe rien –avait-il répondu avec irritation. Vous pouvez en faire ce que vous voulez. Mais Oscar… »
« Oscar n’en saura rien, et elle ne se verra pas toucher un cheveu, naturellement. Mais vous ne devrez jamais parler de ce qui s’est passé : vous devez faire semblant d’ignorer tout, que ce soit maintenant, et surtout, après. Autrement ce sera la fin. »
 
Madame de Surgis s’était arrêtée, et l’avait fixé en attendant qu’il répondît. Il avait hésité.
 
« Je ne sais pas, comtesse… »
 
Elle avait posé une main sur son bras, pleine de compréhension.
 
« Je vous comprends, général. Vous êtres une personne droite, et c’est une décision difficile, que celle-ci. Je ne veux pas absolument pas faire pression sur vous : ma proposition est seulement l’extrême remède proposé par une amie qui a à cœur votre maison et votre sérénité. Mais je comprendrai quoique vous décidiez : vous pouvez compter sur mon absolue réserve ».
« Du reste –avait-elle conclu-, vous vous trouvez dans cette situation pénible, à présent, à cause de la déloyauté que les autres ont eu à votre égard ».
« Eh bien, soit ».
 
Il se rappelait avoir relevé la tête et fixé la comtesse avec une soudaine détermination 
 
« Soit, nous procéderons de cette manière. Mais je ne veux plus jamais entendre parler d’André Grandier ».
 
 
*******
 
 
‘Je sais que tu ne pourras jamais me pardonner, Oscar, et je ne te demande pas de le faire.
Je sais que ce que je suis en train de te dire te causera une profonde douleur, te semblera incroyable. Et je n’ai pas de mot, je n’arrive pas à les trouver, pour t’expliquer.
Peut-être aurais-je dû le décider bien plus tôt. J’aurais dû empêcher que les choses arrivent à cette extrémité. Mais je n’ai pas pu, parce que j’ai trop d’amour pour toi, parce que pendant trop longtemps j’ai cultivé l’espoir qu’il y ait un avenir pour nous.
Pendant trop longtemps, comme cette nuit il y a quelques jours, lorsque je t’ai trouvé tout à coup auprès de moi, que je t’ai caressée et tenue dans mes bras en cachette de tous, que je t’ai aimée après avoir souffert parce que je te perdais, parce que je n’arrivais plus à ne pas parler avec toi.
Je me suis fais des illusions, j’ai fermé les yeux sur la réalité : j’ai refusé l’évidence des faits qui apparaissaient clairement à mes yeux, au contraire, chaque fois que je me retrouvais seul, à passer mes journées loin de toi, à mener une vie si différente de la tienne. A te regarder tandis que tu te mouvais dans ton monde, dans ta maison, dans ton rôle qui était si clairement le tien, et auxquels je rêvais de t’enlever.
Ce n’est pas possible, Oscar, je t’aime mais ce n’est pas possible. Elle est trop grande la distance qui nous sépare, elles sont trop fortes les chaînes qui nous lient. Elles sont trop fortes les affections que je dois te contraindre à rompre pour rester avec moi. Et j’ai peur.
J’ai peur que notre amour ne suffise pas à surmonter tout. J’ai peur que tu ne puisses pas t’habituer à la vie que tu devrais mener avec moi, et que ne te vienne le regret de ce que tu étais, et que tu ne me le dises pas, pour ne pas me faire souffrir. J’ai peur que ce ne soit pas juste de te demander ce que je te demande.
Elles sont trop fortes les valeurs, les règles dans lesquelles tu as grandi, dans lesquels j’ai grandi aussi, que je dois te pousser à violer. Elles sont si nombreuses que je crains que nous ne soyons plus nous-même, si nous le faisons, et que le poids de cette faute nous empêche d’être heureux pour le reste de nos jours.
Je t’ai aimée pour tes valeurs, pour ta loyauté. Et je t’ai transformée en quelqu’un capable de renier ces valeurs. Quelqu’un qui risque de ne plus être la même personne. Et de cela aussi je me sens coupable, et c’est cela qui me fait mal, si je pense à tout ce que tu m’as donné et au peu, qu’au contraire, j’ai été capable de te rendre.
M’aimer t’a fait seulement souffrir, t’a fait pleurer. Et te fera pleurer encore, quand tu seras loin de ta maison et que tu comprendras que tu ne peux plus revenir en arrière, et que tous les rêves que nous avons faits ensemble ne suffiront pas à remplir un avenir sans horizon et sans perspective, où tu ne pourras plus être celle que tu étais auparavant. Et à la fin tu me haïras, je le sais.
Tu penseras que je suis un lâche, que je t’ai menti avec cruauté et je ne t’en blâme pas Oscar : penses- y cependant. Peut-être est-ce vrai, peut-être est-ce ce que je suis.
Mais la vérité est que je le fais pour toi, pour l’amour que j’ai pour toi, parce que plus que toi je connais la réalité dans laquelle je t’emmènerai, et je sais que ce ne serait pas juste à ton égard. Mais je me suis interrogée pendant des mois sur ce que je devais faire, j’ai été assailli de doutes infinis. Mais maintenant je crois que, malgré tous mes doutes, cela est la voie juste à suivre. Même si cela nous fera du mal. Et cela te fera du mal, tu ne sais pas à quel point cela me fait souffrir.
Mais peut-être qu’un jour tu pourras comprendre, Oscar. Lorsque ce moment sera passé et que tu pourras voir les choses avec lucidité, peut-être alors te rendras-tu compte que cette décision à présent si pénible était la meilleure chose pour tous les deux. Et tu m’en seras reconnaissante, peut-être.
Je cherche à me réconforter avec cette pensée qui m’accompagnera dorénavant dans mon voyage. Je pars, Oscar, et je ne reviendrai plus ici. Je ne sais pas encore où j’irai mais je dois m’en aller, te libérer de moi pour que tu puisses vraiment reconstruire une vie, dès demain. Je t’ai fait trop de mal, et je ne dois plus t’en faire.
Oublie-moi, je t’en prie. Je ne pourrai jamais t’oublier.
Adieu.
André.’
 
 
*******
 
 
« Maudit bâtard, il m’a presque tué… »
« Déjà, il savait bien manier l’épée… à un certain moment j’ai craint qu’à deux on n’en vienne pas à bout. Heureusement j’avais le pistolet, autrement… »
« Attends… il bouge… il est encore vivant… »
« Plus pour longtemps, maintenant je m’en charge »
 
 
A suivre…
 
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 15:26

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Dans ses mains
Partie XII
 

Sombre. Et froid. Rien autour. Oscar. Oscar, où es-tu mon amour... Elle est trop forte cette douleur dans le corps… Elle brûle. Elle brûle et je me sens épuisé, épuisé.
Où es-tu, que fais-tu en ce moment… Je dois venir là, tu es en train de m’attendre… J’ai allumé le feu dans la cheminée pour toi : depuis quand m’attends-tu mon amour ? Pourquoi est-ce que je ne réussis pas à me lever et à te rejoindre ?
Il fait sombre, ce pavé de pierre est froid. Qu’est-ce qu’ils t’ont fait, Oscar ? Qu’est-ce qu’ils m’ont fait ? Je perds du sang, j’ai une main sur le flanc et elle est trempée… un liquide, chaud… qui coule à terre sans s’arrêter. Je n’ai même plus la force de bouger les doigts, de respirer.
 
Je suis en train de te perdre, Oscar, je le sens que je te perds. Je suis en train de me perdre, je ne sais plus où je suis, ce qui s’est passé. Combien étaient-ils… je dois rester éveillé… je dois me rappeler… Oui, deux, ils étaient seulement deux. Mais un avait un pistolet… oui, c’est vrai… un pistolet… Il a tiré, je suis tombé à terre. Oscar, heureusement tu n’étais pas là, mon amour.
Qui étaient-ils, pourquoi m’ont-ils attaqué dans cette ruelle noire qui puait les ordures et la pourriture. Ils ne m’ont pas demandé d’argent, que voulaient-ils... quoi... J’avais l’épée… je l’ai dégainée et je l’ai utilisée… Je l’ai utilisée pour tuer, parce qu’ils voulaient me tuer… Peut-être l’ont-ils fait, peut-être que je suis en train de mourir maintenant. Je suis en train de mourir… je mourrai ici, au milieu de cette pourriture ?
Oscar, mon Oscar… tes mains légères sur moi, sur mes épaules… tes lèvres sur mon visage… je me suis perdue en toi… toute la vie est en toi Oscar… aide-moi Oscar, je t’en prie, Oscar…
 
 
*******
 
 
« Je suis désolé, il n’y a pas grand-chose à faire… »
« Que voulez-vous dire, docteur ? »
« La blessure est grave, il a perdu beaucoup de sang. Et puis ce sont ses conditions générales qui me préoccupent : il a des lésions partout ».
« Il va mourir ? »
« Je crains que oui : je n’ai jamais vu un homme survivre, dans cet état. Il a une constitution robuste, mais… »
 
Le soldat secoua la tête, une grimace amère sur les lèvres. Il s’approcha du lit, et regarda cet homme agonisant qu’il avait porté dans sa maison. Il était pâle, les lèvres violacées, respirait avec peine. Il ne savait pourquoi il avait décidé de le porter à sa maison : c’était la première fois qu’il faisait une chose de ce genre, et pourtant des moribonds il en avait vus, et des blessés aussi, en patrouillant dans les rues de Paris. Mais en cet homme qui était en train de mourir il y avait quelque chose de différent.
Peut-être était-ce parce qu’il lui avait sauvé la vie, en arrivant dans cette rue un instant avant que son agresseur lui donnât le coup de grâce. Ils étaient deux et ils avaient fui aussitôt qu’ils avaient vu son uniforme. Et lui était seul, et il n’était même pas de service : il venait de le finir et ce soir-là il rentrait à la maison, à cheval.
Du bruit, des cris, venaient de cette ruelle. Une rixe, avait-il pensé, et il allait poursuivre sa route, mais soudain il avait entendu un coup de feu. Alors il avait tourné le cheval immédiatement, et était arrivé là en quelques secondes. Il y avait un homme à terre qui râlait, avec du sang partout, et sur lui deux individus enveloppés dans des manteaux sombres, le visage dissimulé par de larges chapeaux. L’un d’eux tenait l’épée au-dessus du blessé, sur le point de le tuer sans pitié. « Arrêtez ! » avait-il hurlé. Ces derniers s’étaient enfuis sans combattre, en se couvrant leurs visages de leurs mains.
Peut-être était-ce parce qu’il lui avait sauvé la vie, qu’à présent il ne pouvait pas le laisser mourir ainsi. Il avait ôté la veste de son uniforme et  avait bandé au mieux sa blessure en mettant en lambeaux sa chemise. Puis il l’avait chargé avec attention sur le cheval et il l’avait porté dans l’endroit le plus proche où pouvoir le soigner : sa maison. Il avait appelé le médecin qui habitait dans la rue d’en face.
 
Mais maintenant cet homme était là, et il ne survivrait pas : le docteur Fouquart se trompait rarement sur ces choses. Plus d’une fois il l’avait vu soigner des blessés, et à quelques occasions lui aussi avait eu recours à sa science. C’était un médecin du peuple, mais il connaissait son fait : et quand il lui avait vu ce regard cela avait toujours été mauvais signe.
 
 
« Qui est-ce ? » -l’entendit-il lui demander derrière son dos, alors qu’il fixait le visage de cet homme.
« Je ne sais pas –répondit-il-, je ne l’ai jamais vu auparavant. Je l’ai trouvé dans la rue ainsi ».
Il se tourna vers Fouquart, et lui vit une expression perplexe dans les yeux : « Les rues de cette cité sont pleines d’hommes poignardés et d’ivrognes –l’entendit-il dire-, mais tu n’en as jamais amené un chez toi, Alain ».
« C’est vrai, mais celui-ci ne semble pas comme les autres. Je ne sais pas, il n’a pas l’air d’un gueux sorti d’une rixe ».
« Mmm… tu as raison… ce sera quelqu’un qui s’est fait volé, alors ».
« Déjà », murmura-t-il.
 
Dommage qu’il avait encore tout l’argent avec lui, pensa-t-il sans le dire. Et beaucoup même.
De nouveau il s’approcha du lit, et s’agenouilla pour regarder le blessé. Il semblait immobile, mais de temps à autre ses mains se contractaient en un spasme, serrant le drap de manière presque imperceptible.
 
« Il aura une famille à avertir -dit le docteur-. Peut-être quelqu’un qui se fait du souci pour lui ».
« Probablement, mais je n’ai aucune idée de comment la trouver, maintenant ».
 
Demain je verrai comment faire, se promit-il.
En admettant que demain il soit encore vivant.
 
« Nous allons rester ici le veiller toute la nuit  -murmura encore le docteur-. S’il existe quelque espoir qu’il soit sauf, c’est un espoir qui se joue cette nuit ».
 
Le soldat se retourna surpris pour regarder le médecin, ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais celui-ci leva une main dans l’air pour l’arrêter, et secoua la tête 
 
« Tu ne dois pas me payer pour cela, Alain –dit-il-. Je suis médecin. Et si tu peux secourir un inconnu et le porter dans ta maison, dans ton lit, je pourrai bien m’arrêter quelques instants à son chevet. Au moins, ce malheureux mourra comme un homme, non comme un animal au milieu de la rue ».
 
 
*******
 
 
Oscar, ne m’abandonne pas, Oscar.
« Oscar… »
Je suis en train de mourir, mon amour… reste avec moi. Où sont tes mains, tes yeux.
« Oscar… »
Où es-tu…
Je ne veux pas mourir sans te voir… sans que tu me tiennes serré dans tes bras, que tu baignes mon visage de tes larmes… aide-moi… aide-moi à mourir mon amour.
« Oscar, Oscar… »
 
 
*******
 
 
L’aube commençait à répandre sa lumière dans la chambre, et dans la clarté de cette lumière l’homme dans le lit paraissait encore plus pâle. Il était toujours sans connaissance. Cela faisait trois jours qu’il était ainsi, sans connaissance. Vivant et au seuil de la mort. Depuis trois jours.
Il n’allait pas mieux : le docteur revenait chaque jour lui changer les bandages, le veiller, mais chaque fois il s’en allait en secouant la tête, sans donner d’espoir. Il ne pouvait pas guérir, il ne serait pas guéri. Mais il ne mourait pas.
Il l’observait. Il observait les traits agréables de son visage, l’expression détendue que les traits prenaient à certains moments, la douleur qui se tordait sur ces mêmes traits tout à coup. Et la pâleur du visage affûté par la souffrance, creusé par les cernes, les mains fortes et pourtant fines même dans ces mouvements inattendus et convulsifs qui lui faisaient serrer le drap quand un spasme plus violent le secouait, et lui faisait mordre les lèvres dans une plainte déchirante mais sans trace de vulgarité, même dans l’agonie. Et cette voix douloureuse, chaude, ce nom qu’il répétait depuis des jours, seulement ce nom : « Oscar… »
 
Qui es-tu, pensait-il, qui es-tu…
 
« Je n’ai jamais vu quelqu’un survivre de cette manière –avait dit le docteur-. Il vit seulement parce que c’est sa volonté qui le fait résister : cet homme a quelque chose en lui d’extraordinairement fort qui le garde attaché à la vie, seulement cela. Il n’y a pas d’autre raison. Cet homme est vivant parce qu’il ne veut pas mourir ».
 
Il était retourné au corps de garde, le jour précédent. Et ils avaient  reçu un ordre étrange, venant de ses supérieurs. Il disait de signaler immédiatement la présence d’un quelconque blessé par arme à feu trouvé à Paris. Sans spécifier autre chose, mais sur un ton si péremptoire qu’il en était insolite même dans une caserne. Il y avait même eu un officier supérieur qui était venu chez eux en inspection, dans les chambres, et avait répété clairement la chose à tous : tout blessé ou mort par arme à feu qui aurait été trouvé. Il semblait chercher, ensuite, un soldat particulier parmi eux, cet officier : un soldat qui aurait vu. Comme s’il savait.
Il avait tressailli, à entendre ce discours. Mais il n’avait rien dit.
Il ne savait pas pourquoi, mais il y avait un ton menaçant et hostile dans ces ordres, quelque chose qui tranchait avec l’aspect de l’homme qu’il avait porté à sa maison. Ce n’était pas un homme qui méritait d’être cherché avec tant de rage, et quelque chose lui disait qu’ils lui auraient donné une fin brutale s’ils l’avaient trouvé.
Il n’avait rien dit. Et du reste cela n’avait pas été difficile de cacher la chose : il y avait tant de blessés de cette manière, à Paris, et les soldats avaient fait assez de rapports, après avoir reçu cette disposition. Il était chaque fois venu quelqu’un pour voir, pour contrôler, et il s’en était allé tout de suite après. Non, ils cherchaient quelqu’un en particulier. Une personne précise. L’homme qui était dans sa maison.
 
« Mais qui es-tu –répéta-t-il en le regardant- qui es-tu… Qu’est-ce que tu as fait pour te faire rechercher ainsi ? »
 
Il ne ressemblait pas du tout à un criminel. Des criminels il en avait vu, de tous types. Mais celui-ci n’en avait vraiment pas l’aspect. Il avait dans les traits et dans les gestes quelque chose qui le faisait penser à une haute éducation… peut-être un noble… Mais non, il n’était pas un noble : il n’avait pas la silhouette maniérée d’un aristocrate, cette manière d’être qu’ils avaient collés à leur peau quel que soit le moment, ceux de cette race, et qu’il avait vu tant de fois, et qu’il haïssait... Et puis avec ces mains... C’étaient les mains d’un homme qui travaillait, qui portaient les signes d’une activité physique, même si elles n’étaient pas grossières, disgracieuses, du tout.
Il avait une épée auprès de lui, lorsqu’il l’avait trouvé. Une épée ensanglantée, signe qu’il avait blessé ses agresseurs, qu’il s’était défendu. Une grande belle épée : il était allé la reprendre, peu après, et à présent il l’observait, assis devant ce lit :  un objet fin, précis, de haute facture… pas les coupe-choux qu’on leur donnait à eux. Une arme de professionnels, dont il fallait en outre savoir se servir : légère, une lame parfaite, calibrée.
Non, plus il le regardait, plus il y pensait, plus la chose lui paraissait étrange. Cet homme avait certainement des secrets, mais il n’était pas un criminel ordinaire.
 
 
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« Alain, viens, j’ai préparé quelque chose à manger ».
 
Il se retourna. La voix douce, le visage de sa sœur Diane détendirent son visage  dans un sourire, le ramenant à la réalité. C’était sa sœur cadette, et ils vivaient ensemble, tout seuls dans cette maison, depuis que leur mère était morte. Peu de temps auparavant.
 
« Merci Diane, j’arrive tout de suite ».
 
La jeune fille s’approcha, lui posa une main sur l’épaule.
 
« Comment va-t-il ? », demanda-t-elle.
« Toujours pareil –répondit-il-. Ni mieux ni pire. Mais le docteur n’a pas laissé trop d’espoir ».
 
La jeune fille soupira, s’approcha du blessé et de la main lui caressa le front 
 
« Dommage –dit-elle-, il est si beau, et triste… »
« Triste ? » Il la fixa stupéfait 
« Qu’est-ce qui te fait dire qu’il est triste ? »
 
Mais il était stupéfait de lui-même, plus que d’elle : l’intuition de Diane avait été très semblable à la sienne.
 
« Je ne sais pas, Alain… mais… il semble une personne bonne, qui a souffert… je ne sais pas pourquoi je le dis ».
 
Il soupira, et il sourit 
 
« A présent se poser ces questions est inutile –murmura-t-il- : nous ne savons pas qui il est. Mais je t’en prie, Diane, tu ne dois dire à personne qu’il est ici, à personne ».
« Oui, je le sais. Ne t’inquiète pas. Alors je t’attends à la cuisine ».
« Et… Diane… »
« Dis-moi », répondit-elle en se retournant, parce qu’elle était presque sortie de la chambre.
« Ecoute, nous ne savons pas qui il est… je ne veux pas que tu viennes ici trop souvent… Il pourrait être aussi une personne dangereuse, Diane, même s’il n’en a pas l’air… Je ne sais pas si j’ai bien fait de le porter dans notre maison… »
 
La jeune fille revint en arrière, alors, et sourit avec tristesse 
 
« Dangereux ? Et quel danger peut-il y avoir dans un homme allongé dans un lit dans ces conditions ? Sois tranquille, Alain, il ne peut pas être comme tu dis… »
 
Elle se tourna pour regarder le blessé, et lui caressa une joue, en s’approchant de lui avec un ton mélancolique, doux. Sa voix tendre et féminine lui effleura le visage 
 
« Il est si beau… »
 
Ce fut alors que, tout à coup, ce qui arriva la fit tressaillir, les laissant elle et son frère, hébétés, surpris, à se regarder sans savoir que faire.
« Mon amour –avait dit en délirant cet homme-, et avec une force dont son visage souffrant portait les traces il lui avait pris la main, l’avait serré dans une impulsion fébrile et toutefois délicate-. Mon amour… tu es là… tu es venue, mon amour… »
 
 
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Il pleuvait.
Un matin blême, sans joie, qui glissait devant cette fenêtre. Une fenêtre inconnue, d’une maison qui n’était pas la sienne.
Elle était enveloppée dans une robe de chambre luxueuse et chaude. La cheminée avait déjà été allumée dans la chambre : il était entré un valet qui y avait veillé, avec la femme de chambre pour le petit déjeuner.
Il y avait un billet, sur le plateau : « J’espère que vous allez mieux, si cela ne vous dérange pas j’aurai le plaisir de vous rendre visite dans votre chambre, plus tard ».
Les lèvres prirent un pli amer, d’une amertume qui ne parvint pas à teindre d’une couleur quelconque le vide de son regard. Cela faisait une semaine qu’elle était là, comme un automate, sans vie.
A la maison de Fersen.
 
Comment elle y était arrivée elle ne le savait même pas bien, tant elle était bouleversée ce jour-là. Elle se souvenait seulement s’être écroulée sur le plancher de la chambre dans l’auberge et avoir pleuré pendant beaucoup de temps. D’avoir tenu cette lettre à la main et de l’avoir lue et relue tant de fois au point de croire qu’elle l’userait avec ses yeux. Et puis de l’avoir roulé en boule et jeté dans un coin. Et d’être retournée la prendre, repentie, de l’avoir rouverte et lue encore une fois.
Elle se souvenait qu’elle n’arrivait pas à croire aux lignes tracées sur cette feuille, même si l’écriture était celle d’André et que dans ces mots il y avait des choses que lui seul pouvait savoir. Elle était sortie, avec cette lettre à la main, et avait erré à pied, désespérée, à travers les rues de la ville.
Puis elle se souvenait avoir senti la pluie sur elle. Pas tout de suite : seulement longtemps après que cela avait commencé. Et elle avait continué à marcher en tremblant de froid, les vêtements trempés.
Le reste le lui avait raconté Fersen le jour suivant.
 
Il l’avait trouvée évanouie à terre, alors qu’il rentrait d’une soirée à l’Opéra, en carrosse. Il s’était arrêté parce que cette silhouette gracile, ces cheveux blonds épars au milieu de la boue l’avaient fait tressaillir, penser à elle. Et c’était elle, en effet.
Il l’avait soulevée, prise entre ses bras, en criant son nom, pour la faire revenir à elle :
 
« Oscar… qu’est-ce qui vous est arrivé… Oscar ! »
 
Elle avait ouvert les yeux alors 
 
« Fersen, c’est vous… » avait-elle dit dans un gémissement, épuisée.
 
Il l’avait portée dans le carrosse, l’avait enveloppé dans son manteau 
 
« Qu’est-ce qui vous est arrivé, Oscar, quoi… Qui vous a réduite ainsi ? »
 
Mais elle n’avait pas répondu.
Seulement plus tard, quand à la maison du comte il l’avait faite aider par les femmes de chambre et porter dans une des chambres d’amis, alors qu’à son chevet il l’assistait en veillant son délire, lorsqu’il lui avait dit qu’il appellerait son père, qu’il avertirait quelqu’un, elle était revenue pour un instant à elle, en suppliant 
 
« Non ! » avec tout le désespoir qu’il y avait dans son corps.
« Non, pas mon père, non… »
« Votre mère, alors – avait-il dit-. Je la ferai appeler de Versailles, pour qu’elle vienne ici… »
« Ma mère ? » avait presque hurlé Oscar en pleurant, avec un sarcasme déchiré dans la voix. « Ma mère ? Quelle mère ? Je n’ai pas de mère, je n’en ai jamais eu… »
 
Il y avait une telle prostration, une telle douleur dans ses paroles, que Fersen, même s’il était conscient qu’elle délirait, l’avait écoutée. Il n’avait appelé personne, et l’avait gardée là, dans sa maison.
 
Cela faisait des jours qu’il l’accueillait sans rien dire. Elle avait eu la fièvre, mais ensuite elle s’était reprise, et, revenue à elle, l’avait prié de garder le secret. Qu’elle ne pouvait pas lui expliquer, qu’elle n’arrivait pas à le faire… mais que personne ne la chercherait, du moins pour un temps. Elle lui avait dit de ne pas s’inquiéter, lui avait demandé de la laisser rester là encore, de ne le dire à personne.
Elle avait passé chaque journée seule, dans cette chambre, devant la fenêtre à regarder le ciel.
Une fois le comte avait même frappé pour venir lui parler, et comme elle ne répondait pas il était entré. Il l’avait vue pleurer sur le fauteuil, en silence, avec le visage dans les mains.
 
 « Oscar… vous permettez que j’entre ? »
 
Elle leva la tête, comme touchée. Elle le fixa avec un regard douloureux.
 
« Entrez, je vous en prie », répondit-elle à voix très basse.
 
Fersen franchit le seuil, alors, et ferma la porte de la chambre. A la voir ainsi, dans cette robe de chambre longue et féminine, les cheveux blonds qui brillaient en encadrant un visage triste, doux, il lui sembla presque avoir devant lui une personne différente du fier colonel de la Garde Royale qu’il avait connu. Une femme, une femme très belle et fragile était devant lui. Une femme qui avait le cœur brisé.
Il en fut certain tout à coup, sans l’ombre d’un doute.
Il s’approcha en hésitant, lui demanda comment elle allait. Puis comme elle ne répondait pas, il s’agenouilla devant elle, lui prit une main.
 
« Oscar, je vous en prie, je suis tellement inquiet pour vous – dit-il-. Je voudrais faire quelque chose pour vous aider, je vous en conjure… dites-moi quoi ».
 
Elle ne répondit pas, de nouveau, et ôta délicatement cette main de la sienne. Elle le regarda dans les yeux et Fersen vit qu’ils étaient brillants de larmes, tandis qu’elle secouait la tête lentement. Il la vit porter la main à son front, l’incliner, et les larmes silencieuses qui descendaient sur les joues, sans s’arrêter, sans qu’elle les contînt.
Il ne l’avait jamais vue dans cet état. Il n’avait jamais vu personne pleurer d’une manière aussi à nu et malheureuse. Il sentit une vague de peine et de tendresse lui envahir le cœur. Et de crainte, et de respect, et du désir de faire quelque chose pour elle, qui la ferait aller mieux. Il aimait vraiment beaucoup cette femme si différente des autres, qu’il avait connu portant un uniforme, et par qui il avait été attiré, ensuite, mais trop tard, peut-être, pour qu’il puisse se passer quelque chose entre eux. Ce qu’il éprouvait à présent… il ne le savait pas. Seulement, il s’en rendait compte, c’était une affection pleine d’altruisme : une chose qu’il n’avait jamais éprouvée auparavant, qu’il ne lui arrivait pas souvent d’éprouver. Mais Oscar était une personne particulière, très particulière. « Vous faites jaillir mes meilleurs côtés » : ne lui avait-il pas dit cela, une fois ?
 
« Ecoutez, Oscar. Je ne sais pas ce qui vous est arrivé et je ne veux pas violer votre intimité. Vous pouvez rester ici le temps que vous voulez, et si vous me le demandez je ne dirai rien à personne, je vous l’assure. Vous n’avez pas à me dire ce qui vous est arrivé, mais permettez-moi de faire quelque chose pour vous, je vous en supplie. Si vous ne voulez pas que j’appelle votre famille, Oscar… bien, je ne le ferai pas…  Mais peut-être je peux appeler… je sais que vous lui êtes très attachée, qu’il vous est dévoué… peut-être, Oscar, je peux faire appeler votre André... »
 
Elle releva la tête, alors, en le fixant avec le visage parcouru de larmes 
 
« Mon André… », dit-elle, et ces larmes descendirent encore plus abondamment de ses yeux.
 
Elle pleurait devant lui sans aucun contrôle, sans chercher à dissimuler cette douleur. Elle n’avait jamais fait une chose pareille, jamais.
 
« Votre André… Oscar… oui… je peux le faire chercher, si vous voulez. Je peux… »
 
Elle eut alors un rire moqueur, soudain, totalement en contradiction avec l’aspect fragile, bouleversé, de son visage 
 
« Le faire chercher ? Oh, oui, essayez –dit-elle-. Je veux vraiment voir si vous arriverez à le trouver ! »
« Oscar qu’est-ce qui vous arrive… quoi ? »
 
Elle le laissa reprendre sa main dans la sienne, alors, et de ce déclic elle s’effondra de nouveau dans un abattement faible, tout aussi contraire et soudain. Elle le regarda dans les yeux avec une intensité qu’elle n’avait jamais utilisée, et avait un iris que les larmes rendaient bleu et profond comme la mer.
 
« André m’a laissée –dit-elle en lui fixant le visage, sans cacher à son visage plein de stupeur la véritable signification de la phrase qu’elle prononçait-. Il m’a laissée, pour toujours ».
 
 
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 Elle n'avait rien dit d'autre, cependant. Et du reste cela était même trop : Fersen avait compris, avait très bien compris. Il l'avait imaginé depuis longtemps, en effet, c'était seulement qu'il n'avait pas cru jusqu'alors à cette fantaisie : c'était une chose  trop éloignée de l’usage, trop difficile à prendre au sérieux. Parce que ce qu'il y avait entre le colonel de la Garde et son ordonnance, ce qu'il avait deviné ce jour-là à la maison d'Oscar, cette relation qu'elle lui avait presque jetée au visage, dans un moment si insolite et particulier, n'était pas une simple relation amoureuse comme on en voyait beaucoup à cette époque, même entre des personnes de rangs sociaux différentes : une relation fondée uniquement sur un érotisme sans conséquence, sur la satisfaction d'un plaisir momentané et secret.
Non, il y avait quelque chose de plus, dans cette relation. De beaucoup, beaucoup plus.
 
C'était pour cela qu'il s'était retiré à l’écart et avait regardé Oscar de loin et n'avait soufflé mot de la chose à personne. Il ne s'était plus présenté auprès d'elle, pour continuer cette cour qu'il avait commencée un peu par curiosité, un peu  par insatisfaction de sa vie, et qui -il s'en était rendu compte, au contraire- aurait pu  l’impliquer beaucoup plus qu'il ne l'avait pensé au début. Pour cela : parce qu'il avait observé Oscar et André à distance, depuis ce jour, et avait vu ce qui réellement se passait entre eux.
Ce sentiment avait un nom précis, et ce nom était l'amour.
Il l'avait imaginé, oui. Mais il n'avait pas voulu y penser sérieusement, alors.
C'était un secret auquel il n'avait pas le droit de prendre part.
Justement lui, qui avait un secret en tout analogue, au fond.
Justement lui, parce qu'il la comprenait si bien.
 
Et ce fut parce qu'il n'avait pas voulu la prendre au sérieux que cette révélation, qui ne le prit pas au dépourvu, parvint même à le surprendre. Il le surprit le regard limpide et sincère qu'Oscar avait eu en la disant. Une femme comme cette femme, pensa-t-il à ce moment, peut vraiment donner un sens à chacun des jours de la vie.
Il l'aimait beaucoup, c'était l'unique chose dont il était sûr.
Un sentiment insolite, déjà, pour un homme avec ses habitudes... Et peut-être... oui... peut-être... c'était quelque chose de plus qu'il éprouvait pour elle. Quelque chose d'irrésolu, dans son coeur, qui aurait pu jaillir, si les circonstances l'avaient  déterminé.
Mais ce n'était certes pas la question la plus importante, en cet instant, devant elle blessée, anéantie de douleur. Devant une amie. Oui, une amie, avant tout.
 
Que s'était-il passé ?  Que pouvait bien avoir fait André, qui lui avait toujours paru la personne la plus loyale et fiable, qui pour Oscar aurait sans l'ombre d'un doute donné même sa vie ? Peut-être vraiment ce fait, par le passé, l'avait conduit à le piquer avec de méchantes allusions, à exploiter sa position de noble pour le provoquer. D'une manière grossière, même, parce qu'il avait senti, compris, que seul cet homme, dans la profondeur de ses sentiments pour Oscar, pouvait réellement devenir un rival pour lui.
Cet homme aimait Oscar, il en avait été certain dès la première fois qu'il l'avait vu, des années auparavant. Il l'aimait d'un amour qui allait au-delà de toute chose, qui se riait des questions de rang et de différences sociales, qui s'imposait au respect de tous par sa propre grandeur, pour sa force  explosive.
Cet homme l'aimait, et l'aimerait pour toujours : cela était si clair. Comment était-ce possible qu'il lui fasse cela, à présent ? Qu'il l'ait laissée, la transformant en une créature vulnérable, très fragile, incapable de cacher ses larmes de cette manière ?
 
C’était un doute qu'il n'arrivait vraiment pas à éclaircir.
 
Toutefois il ne demanda rien d'autre, et avec elle n'insista pas : si elle voulait vraiment lui en parler, elle le ferait lorsque son coeur le lui permettrait.
 
Oscar décida de partir, après quelques jours, et retourna à la maison de son père.
 
 
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Rentrer au Palais Jarjayes, franchir cette grille, fut peut-être l'épreuve la plus dure qu'elle dut affronter. Elle avait pensé, en l'abandonnant, qu'elle ne le reverrait jamais plus, et avec lui tous ceux qui étaient dans la maison.
Au contraire, à présent elle était de nouveau là, après quelques petits jours. Toute seule. Elle ne savait même pas pourquoi elle l'avait fait, pourquoi elle avait décidé de revenir dans ce lieu, qui n'était plus rien pour elle, qui pouvait seulement augmenter sa souffrance avec le souvenir.
Mais elle ne savait pas dans quel autre endroit aller. C'était seulement cela.
 
Elle entra dans la maison accueillie comme toujours par les domestiques, qu'elle ne vit même pas en se laissant prendre des mains les bagages, en confiant le cheval aux palefreniers. C'était le jour où elle aurait dû rentrer de mission avec son régiment et à tous il parut que tout était parfaitement normal.
Son père, au contraire, en la revoyant, laissa transparaître une joie évidente, à peine retenue par l'effort pour garder son calme : un comportement qui la surprit. Mais elle était trop peinée et épuisée pour en demander la raison, tout comme le jour du départ elle était trop préoccupée par la réussite du plan pour remarquer son étrange chagrin. Elle accueillit son salut avec une résignation polie et se retira immédiatement dans sa chambre, sans même descendre pour le dîner.
 
Le général avait été heureux, en la voyant arriver ce jour-là, parce que vraiment il ne savait pas où elle était. Le jour où André était parti il l'avait fait suivre, et cela avait été ainsi que les hommes à la solde de madame de Surgis avaient pu lui tendre un guet-apens. Il n'avait pas agi directement, mais avait été complice de cette action, sans l'ombre d'un doute. Et malgré le malaise qu’il avait éprouvé en accomplissant un projet aussi vil et mesquin, il l’avait mené à terme lui-même : cela était une chose avec laquelle il devrait vivre pour toujours, il le savait.
Il l’avait fait pour sa fille, seulement pour elle. Il se le répétait continuellement.
Mais Oscar avait disparu ce soir-là, avant que quelqu’un puisse arriver vraiment à la retrouver. Et lui, qui savait bien qu’elle n’était pas en mission comme elle l’avait dit, avait passé des journées dans une angoisse infinie. Il avait accusé madame de Surgis d’en être responsable, et avait interrogé personnellement, en menaçant de mort, les deux hommes à son service, un de ceux-ci était gravement blessé. Mais personne ne savait où était Oscar, bien que tous jurassent qu’elle n’avait absolument pas été touchée. Il avait craint qu’elle fût morte, tuée par l’un deux, ou enfuie par désespoir. Ou que ces deux-là lui eussent menti, et que peut-être elle se fût échappée avec André. Parce qu’André avait disparu, évanoui lui aussi sans laisser de trace. Il était bien étrange qu’un homme au bord de la mort pût se cacher ainsi. Ils pouvaient avoir menti tous les deux. C’étaient des tueurs à gages, il l’avait compris au premier regard, la lie de la société. Jarjayes avait lancé un regard plein de réprobation et de colère à madame de Surgis. Elle les avait payés, et en leur faisant porter à boire les avait éliminés avec du poison.
Ainsi revenir sur les traces de ce qui s’était passé était encore plus difficile. C’était pour cela que le général avait fait donner cet ordre à la garde parisienne : il espérait qu’en retrouvant André il saurait quelque chose sur Oscar, retrouverait sa fille et reprendrait le contrôle d’une situation qui était devenue extrêmement grave, en échappant des mains de ceux qui l’avaient créée.
Et, pendant qu’il faisait chercher Oscar, désespérément, en suivant les traces d’André, il se maudissait lui-même pour s’être laisser pousser à un pareil acte. Il se demanda ce qu’il en était de sa fille, il se demanda où elle était. Face à la peur qu’elle fût morte de cette manière, et par sa faute, il découvrit qu’il aurait préféré mille fois la savoir loin pour toujours, et heureuse avec un homme qu’elle aimait. Et que cela n’avait aucune importance que cet homme soit un serviteur.
 
Mais Oscar, grâce à Dieu, était rentrée toute seule. En la voyant franchir le seuil du palais le général avait été saisi d’un bonheur et d’un soulagement indescriptibles. Avec peine il s’était retenu de courir l’embrasser, et y était parvenu uniquement parce qu’il ne pouvait absolument pas risquer de se trahir. Pendant un instant il avait été au comble de la joie, et s’était senti aimer sa fille rebelle plus que toute autre chose au monde.
Mais ensuite il avait vu le visage d’Oscar, il avait lu dans ses yeux : et l’effroi, le désespoir calme qu’il y avait trouvé l’avaient glacé. Sa fille était rentrée à la maison avec un coeur détruit par la douleur. C’était une personne anéantie, qui avait tout perdu. Ce n’était même plus elle, et elle ne revint pas à elle dans les jours qui suivirent.
 
« Elle souffrira un peu », avait dit madame de Surgis.
 
 
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Le temps passait, jour après jour, et Oscar reprit le service à sa place. Elle se levait le matin à l’aube et endossait l’uniforme, sortait à cheval et allait à Versailles. A la maison elle rentrait très tard, parfois elle ne rentrait pas tout de suite en restant à la cour. Et de toute façon, quand elle résidait au palais Jarjayes, sa présence était silencieuse et distante, et mettait mal à l’aise tous ceux qui la rencontraient.
Le colonel Oscar François de Jarjayes avait toujours été une personne d’une extrême réserve, et la chose n’aurait pas dû étonner. Au contraire elle étonnait, parce que depuis qu’elle était rentrée elle ne semblait plus la même. Le pli dur qu’auparavant son expression prenait dans les moments où son devoir requérait une plus grande détermination –cet aspect résolu qui alors était une part fascinante et fugace de sa beauté riche en nuances- à présent était devenu l’aspect habituel de son visage, et ne l’abandonnait jamais. Il était très rare qu’elle parlât en présence d’autrui, et elle le faisait seulement par nécessité liée à son devoir. Alors, oui, elle retrouvait sa voix sévère, forte, donnait des ordres avec une fermeté qui inspirait une vraie crainte même à ceux qui étaient habitués à l’entendre. Et dans les exercices, au combat, elle avait acquis une audace nouvelle qui faisait peur. Oscar avait toujours été courageuse, ils le savaient tous, mais sa hardiesse avait revêtu désormais un caractère implacable, d’une témérité presque inhumaine. Elle était héroïque, mais l’était au point de ne pas hésiter à risquer sa vie toutes les fois où s’en présentait l’occasion, en défiant la limite de ses ressources, de la chance. Elle ne demandait pas la même chose aux soldats, cela non : mais elle se battait comme si ne lui importaient pas les conséquences, comme si elle n’avait rien à perdre, absolument rien.
Elle devint encore plus célèbre pour sa valeur, et encore plus seule.
 
Les jours, les semaines suivantes n’améliorèrent pas mais aggravèrent les choses. Sa silhouette élégante et forte prenait des traits fins et presque ascétiques dans l’expression du visage, dans les mouvements du corps. De la lumière qui resplendissait dans ses yeux depuis toujours, et qui dans les derniers temps s’était faite si brillante et vivante, désormais il n’en restait aucune trace sur son visage. Elle était comme éteinte, privée de son âme. Elle n’avait même plus l’air d’une femme : elle avait comme perdu la richesse intérieure qui la rendait si belle, si féminine bien que depuis toujours elle eût occupé une fonction d’homme. Peut-être était-ce cela qu’ils avaient toujours voulu d’elle, se dit-elle un jour dans sa chambre en s’observant dans le miroir et en constatant avec amertume son propre changement : c’était cela qu’ils lui avaient demandé, désormais elle le comprenait. Ce que personne n’avait jamais réussi à lui prendre, malgré tout, à présent c’était elle qui l’avait éliminé d’elle-même. Je suis devenue laide, se dit-elle sans pleurer, et peut-être fut-ce la première pensée de femme qu’elle eut après tant de temps : mais elle se rendit compte qu’elle le disait avec une certaine complaisance.
 
Elle ne pleurait pas, elle ne pleurait jamais, pas même toute seule. Si vraiment elle se sentait incapable de supporter le désespoir elle allait dans quelque taverne à Paris et se faisait porter une bouteille de liqueur. Elle la vidait consciencieusement, petit peu par petit peu, et s’endormait sur la table sans rien dire. Puis elle allait mal pendant des jours, mais toujours loin de la maison, loin de quiconque la connaissait.
Mais pendant le service elle était toujours parfaite, irréprochable. D’une froideur qui tenait les autres à distance, qu’il s’agisse de qui que ce soit. Elle avançait jour après jour sans se poser de questions, sans s’arrêter pour réfléchir, sans chercher aucune explication à ce qui s’était passé. Elle évitait de penser, tout simplement. Elle refusait de se souvenir. Le nom et la silhouette d’André, qui si souvent surtout au début se présentaient à son esprit, elle les chassait immédiatement, avant qu’ils ne puissent l’emporter dans un fleuve de douleur. Elle ne voulait plus pleurer, parce que les larmes ne procuraient aucun réconfort, aucune explication. L’incrédulité, la désillusion, la haine qu’elle avait éprouvées pour lui et qu’elle éprouvait encore étaient des sentiments qu’elle refusait de toutes ses forces, avec une obstination chargée de rage froide.
 
Elle était là, elle était dans cette maison, elle fréquentait la cour, elle déjeunait avec son père. Mais c’était comme si elle n’était pas là, comme si elle n’avait jamais été là.
 
 
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Ce fut dans cette période, dans cette longue période passée ainsi, en attendant qu’un jour arrivât quelque chose de différent, que grâce au temps qui passait sa fille retrouvât un sourire, une lueur de confiance, de vie, que le général se rendit compte qu’il l’avait perdue. Oscar était beaucoup plus lointaine à présent qu’elle ne l’avait jamais été, beaucoup plus distante de sa maison qu’elle aurait jamais pu l’être si elle s’était vraiment enfuie avec André sans revenir jamais plus, en lui laissant au moins le souvenir doux de l’amour qu’elle avait eu pour lui.
Parce que sa fille l’avait aimé, un temps, malgré tout. Elle l’avait aimé, et désormais au contraire elle ne l’aimait plus. Elle n’aimait plus rien ni personne, pas même elle-même.
 
Que pouvait-il faire pour sortir de cette situation ? Pour l’aider et s’aider lui-même à redevenir ceux qu’ils étaient auparavant, à retrouver ce rapport, qui autrefois, pour être formel, était pour le moins sincère et vivant, et qui désormais au contraire, n’existait plus parce que lui avec son acte de lâcheté l’avait anéanti ? Que pouvait-il faire pour l’aider ?
Il ne savait vraiment pas, il n’y avait pas moyen d’intervenir. Un jour il avait tenté de lui parler de laisser l’uniforme, de cesser de mener cette vie qui la mettait en danger à chaque instant. Il avait fait allusion, avec beaucoup de tact et de précaution, à la possibilité que, si elle le voulait, ils pourraient chercher pour elle une vie différente.
Il avait même pleuré, devant elle, en lui demandant pardon pour l’avoir élevé comme un garçon, et s’était offert d’y remédier, de trouver le moyen de lui faire vivre une vie de femme... un mari... si elle voulait... quelqu’un qui lui plairait, qu’elle choisirait librement...
Il s’était senti prêt, en cet instant, à lui accorder tout ce qu’elle lui demanderait : désormais il sentait qu’en aucune façon il n’aurait pu lui imposer, comme sans doute il l’aurait fait auparavant, de se marier et d’épouser quelqu’un choisi par lui.
Oscar avait levé les yeux et l’avait fixé, une pâleur presque incorporelle peinte sur le visage. Elle l’avait regardé sans le voir, en restant silencieuse un long moment. Puis elle avait dit seulement un mot : « Non », avec une détermination si lucide et froide qu’elle le laissa atterré.
Ce n’était plus sa fille, la personne qu’il avait devant lui. Ce n’était plus quelqu’un qu’il connaissait. Elle n’était plus vivante.
 
Il s’interrogea, se demanda mille fois ce qu’il pourrait faire pour sortir de cette douleur, quel remède donner à ce qu’il avait créé, pour la sauver de ce qui lui arrivait, et que l’on voyait si clairement, sur son visage. Il passa au crible mille solutions possibles, mille alternatives, mais aucune ne pouvait fonctionner, aucune.
Seulement une chose qu’il ne voulut jamais faire, l’unique qui aurait vraiment pu aider Oscar, lui permettre de se retrouver elle-même. L’unique, quoiqu’à ce point il fût pratiquement impossible de tout arranger, même en voulant le faire : André sans doute était mort, et elle en aurait été terriblement bouleversée. Elle aurait été bouleversée de savoir ce qui était réellement arrivé et l’aurait à juste titre haï, pour cela. Pour toujours.
Seulement une chose qu’il ne fit jamais, et ce fut sa seconde faute : il ne voulut jamais, malgré tout, lui dire la vérité.
 
A suivre…
 
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 15:52

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Dans ses mains
Partie XIII
 
 
Une semaine avait passé avant qu’il ne reprenne conscience, et d’autres jours avant qu’il ne soit à même de parler. Mais les gens autour de lui le regardaient comme s'ils ne pouvaient pas y croire. Le médecin semblait le plus surpris de tous. «Je  me trompais, heureusement», avait-il dit, après qu’il l’avait examiné attentivement et avait décrété qu’il s’en était tiré, devant l'homme qui les regardait, debout devant le lit.
 
«Comment vous sentez-vous? » lui avait-il demandé ce jour-là, se penchant vers lui.
Il se souvenait avoir dit: «Fatigué... », et avoir fermé les yeux sous l'effort.
«Il faut prendre le plus grand soin de lui, maintenant -  c’était la recommandation du médecin -. Il s’en sortira».
 
Ensuite il s’en était allé, et dans la chambre avec lui était resté cet homme qui portait l'uniforme bleu.
 
«Vous voulez m’arrêter? », avait été la première chose qu'il avait dite, sa voix éprouvée, comme s'il se rendait.
 
Le soldat s’était mis à rire, alors
 
«S'il s’agissait de t’arrêter, mon ami, je n'aurais pas fait tout ce travail, ni n’aurais couru ces risques. Mais il y avait plusieurs personnes qui voulaient le faire, et d'après ce que j'entends tu dois en connaître la raison... »
 
Il avait secoué la tête faiblement, alors
 
«Je n’ai rien fait de mal», avait-il répondu avec un air très sérieux dans les yeux. Combatif, aurait-on dit, malgré l'extrême prostration de son corps. Ensuite il s’était de nouveau abandonné sur l'oreiller
«Mais... oui... je crois avoir compris pourquoi... » Et il avait regardé vers le plafond
«Qu'est-il arrivé? - avait-il demandé -. Où suis-je? »
 
 
*
 
 
«On t’a attaqué, deux hommes, et on t’a tiré dessus - dit le soldat -.  C 'est un miracle que tu sois ici à en parler avec moi. Je revenais de mon service et je t’ai trouvé par terre. Voilà c’est chez-moi».
«Oui ... deux ... Je me souviens maintenant... mais vous les avez vus? »
«Juste à temps pour qu’ils ne t’arrangent définitivement. Mais ils avaient le visage couvert, et apparemment ils tenaient beaucoup à ne pas se faire reconnaître, parce qu'ils se sont enfuis sans même se battre. »
«Donc... Vous m’avez sauvé la vie...”
«Oublie ça, je suis soldat. Et puis, tutoie-moi plutôt, mon ami, je m’appelle Alain».
 
Il lui tendit la main.
 
« André - répondit-il faiblement en la serrant -. André Grandier ... »
«André Grandier… il était temps que je connaisse ton nom. En effet ce n’est pas un nom noble ça, je ne me trompais pas».
« Noble ? »
« Tu sais, ta mine m’avait presque fait penser à un aristocrate, d’abord. Et aussi le fait que l'ordre de te chercher venait de si haut ».
« On m’a cherché ... et qui... ».
« Je ne sais pas, mais crois-moi, c'est beaucoup mieux pour toi qu’on ne t’ait pas trouvé. Mais maintenant il y a quelque chose que je voudrais savoir, si cela ne t’ennuie pas ».
 
André tourna la tête sur l'oreiller
 
« Par exemple? »
« Par exemple, pourquoi quelqu’un se promène dans Paris avec tout l'argent que tu avais dans ta poche quand je t’ai trouvé, et les bandits qui l’attaquent ne le lui volent pas ».
André soupira : « Ils ne voulaient pas d'argent... »
« Oui, je l'imaginais... C’est même pour ça que je t’ai porté ici. Et as-tu idée de ce qu’ils voulaient, alors ?»
« Se débarrasser de moi, je crois ».
« C’étaient des professionnels, mon ami, et cela veut dire que quelqu’un s’est donné la peine de les engager - commenta le soldat -. Ces choses-là les nobles le font, d’ordinaire : le peuple s’en occupe personnellement s’il doit tuer quelqu'un ».
« Oui... les nobles... »
« Et donc tu, qui n’es pas noble, mais à te voir maintenant tu as tout l'air de quelqu'un qui les a beaucoup fréquentés, tu as fait une chose pour laquelle des nobles voulaient te liquider. Me trompé-je ?»
« Non, je crois que non ... tu ne te trompes pas ».
« Et penses-tu savoir qui ils étaient et quelle raison ils avaient d’être si irrités contre toi ? »
André fixa les yeux sur un point loin sur le mur, ensuite murmura presque à lui-même la réponse : « Oui... je crois savoir qu’il était... je crois bien que oui... mais qu’il puisse vraiment en arriver là... »
 
L'autre le regarda en penchant la tête vers lui, comme s’il l’étudiait, mais il ne dit rien : il attendait qu'il continuât.
 
« Je regrette... je regrette mais je ne peux pas te le dire... pas maintenant. Je dois penser à ... »
 
Le blessé pâlit, comme si, brusquement, il était revenu pleinement à lui, et que l’avait saisi la violence d’un souvenir capable de l’accabler 
 
« Oscar... », s’écria-t-il d’un ton plein de douleur, et de peur, en se levant soudainement sur un coude.
Le soldat s’approcha, avec un soin et un intérêt encore plus grands. Il l'aida à se recoucher sur les oreillers parce que son visage, dans le mouvement brusque, s’était contracté en une grimace de douleur. Puis il secoua la tête
 
«Tu as souvent invoqué ce nom pendant que tu délirais. Qui est cet Oscar qui te tient tant à cœur ? »
 
L’homme étendu sur le lit ne répondit pas, regardant fixement le plafond. Des larmes silencieuses descendirent de ses yeux sur l'oreiller.
 
 
* *
 
 
Il l’avait quitté, alors, parce que on voyait qu’il avait besoin d'être tout seul. Et quand il était revenu, il l’avait trouvé endormi, épuisé par la fatigue, par la douleur. Et par ses souvenirs.
Non, maintenant qu’il lui avait parlé - et plusieurs fois, les jours suivants - il était sûr qu’il n'était pas un criminel, même si on avait mis sur sa piste tous les soldats de Paris. De toute façon la situation maintenant s’était calmée, et on ne le cherchait plus comme avant : probablement qu’on l’avait donné pour mort.
Il avait fallu du temps pour qu’il arrive à se remettre un peu, beaucoup de temps. Mais il était soutenu par une volonté très forte, quelque chose qui lui venait de l’intérieur. Un jour, il l’avait trouvé vêtu, près de la porte de la chambre.
 
« Hè ! Où crois-tu aller ? », lui avait-il dit.
« Dehors », avait-il répondu, très pâle, et il avait bougé pour sortir.
«Bravo, excellente idée! Comme ça tu achèves l’œuvre de ceux qui voulaient te faire ta fête ! »
 
Il l’avait retenu par un bras, et André s’était affaissé contre lui.
 
« Je dois y aller », l’avait-il entendu répéter, les yeux fermés.
 
Il l’avait aidé a s’asseoir de nouveau sur le lit, ensuite il s’était assis sur le matelas, à côté de lui.
 
«écoute, mon ami - avait-il commencé du ton le plus calme et conciliant possible -, j’ai très bien compris que là-dehors il y a quelque chose, ou il vaudrait mieux dire quelqu'un, qui te tient fort à cœur. Mais dans cet état tu ne peux vraiment aller nulle part. Le médecin a été clair: tu dois te ménager, et pour un bon bout de temps, si tu veux guérir. Le fait que maintenant tu ailles à peine mieux que quand tu était moribond, ne signifie pas du tout que tu peux te lever de ce lit et te promener en ville».
 
L’autre l’avait regardé péniblement 
 
« Tu ne peux pas savoir... » avait-il murmuré.
« Non, c’est vrai, je ne peux pas savoir, parce que tu ne m’as rien dit : et je n’ai pas insisté, parce que je ne voulais pas me mêler de tes affaires. Mais si tu m’éclaircissais quelque peu les idées, peut-être que je pourrais t'être utile... »
« Malheureusement non, tu ne pourrais pas. C 'est quelque chose que je dois faire moi-même. Et je ne veux pas t’impliquer ».
« Je te remercie de tes scrupules, mais vraiment je serais heureux de t’aider, André ».
 
Le blessé lui sourit 
 
« Je le sais, je le sais bien. Et je t’en remercie ».
«Alors ... laissez-moi le faire. Peut-être que je peux y arriver ». Il hésita avant d’hasarder: «Il s’agit d’une femme, n’est-ce pas? »
 
Il le vit tourner la tête sur l'oreiller, sans répondre. Alors il posa une main sur son épaule, et il répéta, en murmurant 
 
« C’est bien çà, n’est-ce pas, André ? »
« Une femme ... »
« Oui, c’est ça, alors... ce qui t’est arrivé a à voir avec une femme ».
 
Il se rendit compte qu’il ne se trompait pas par le regard désespéré qu’il vit passer dans les yeux de cet homme, tourné vers le mur.
Il resta silencieux, réfléchissant.
 
«Une femme à laquelle tu tiens beaucoup, c’est clair... à cause de laquelle quelque noble a tenté de te faire tuer. Quelqu'un de puissant, qui t’a fait chercher par toutes les casernes de la ville car il voulait s'assurer que tu étais mort... »
Il se tut un instant 
«Mon Dieu, mon ami - dit-il ensuite tout à coup -, n’auras-tu pas posé les yeux sur une aristocrate ? »
 
L’autre ne répondit pas, mais il se tourna vers lui, en le fixant un instant.
 
« Maintenant je comprends pourquoi on a tenté de te tuer : elle t’a dénoncé ? »
 
Il le vit se tourner vivement, indigné, le fixer avec des yeux de feu.
 
« Pardon, mon ami, pardon... Je ne voulais certainement pas dire que tu l’as violée... mais parfois, tu sais, ces nobles s’ennuient, s’amusent un peu avec un bourgeois, et ensuite pour sauver la face elles le mettent dans de beaux draps. Si tu savais combien de fois je l’ai entendu. Elles cherchent de la chair fraîche, les... »
 
L’autre l’interrompit en le saisissant brusquement au col, avec une force qu’il ne s'attendait pas.
Il pâlit, alors: « Désolé, désolé ... je ne voulais pas t’offenser. Le fait est qu’ici, malheureusement, nous avons tous une piètre opinion de l'aristocratie, et je me suis laissé emporter sans rien savoir. Désolé ».
 
André le laissa, alors, et cette fois il continua à le regarder. Cette conduite encouragea le soldat à poursuivre.
 
«Ainsi, entre toi et cette femme il y avait quelque chose de sérieux. De très sérieux. Tu y tiens vraiment, et elle aussi, d'après ce que j'ai compris... Et on vous a découvert».
 
Le blessé soupira 
 
« Je crois que oui, à ce stade », dit-il.
« Et, à en juger d'après ce qu’on t’a fait, et de quelle manière, ça doit être quelqu'un de très puissant, André. Peut-être quelqu'un qui fréquente la Cour... »
 
Il le regarda, et dans le silence qu'il reçut en réponse il trouva l’étonnante confirmation.
 
« Et... excuse-moi, dès lors tu m'as presque tout dit... Puis-je te demander comment tu as eu l'occasion de fréquenter une femme si en vue, au point de la faire tomber amoureuse de toi ? »
«Je travaillais dans sa maison », répondit l'autre en serrant ses lèvres aussitôt après, avec un geste amer.
« C’est à dire que tu étais... un précepteur privé... un professeur de musique ... »
« Non, je vivais là ».
 
Alain écarquilla les yeux 
 
« Tu vivais là ? Mais alors tu étais un domestique... Dis-moi, tu étais un domestique, n'est-ce pas?»
« Quelque chose de plus, mais ... plus ou moins ... oui ... vu  qu’ils les appellent tous serviteurs ».
 
Le soldat se porta une main au front 
 
« Mon Dieu, mon ami, tu dois être fou - murmura-t-il -. Tu dois être vraiment fou... »
 
 
* *
 
 
Mais André ne dit rien d’autre à Alain, il ne lui dit rien d’Oscar, de sa vie, de leur amour qui avait été la seule chose juste dans tout cet absurde. Et il le laissa à s'interroger sans résultat sur qui était cet Oscar que si souvent il avait invoqué dans son délire. Il ne lui dit jamais pendant que sur ce lit, dans cette maison inconnue, il menait sa bataille de jour en jour : une bataille faite de médicaments, d’heures passées sans être capable de se lever, d’angoisse et de douleur infinies, de questions qui l’empêchaient de dormir et le réveillaient dans la nuit agité. Et des souvenirs, des souvenirs d’elle, de ses lèvres sur sa peau qui lui murmuraient des mots d’amour, des soupirs sans fin qu’elle avait poussés pour lui, de comment elle s’abandonnait à l’embrassement qui la serrait, des gémissements sans défense et doux qui lui disaient qu’elle était sienne, en l’arrachant à lui-même.
Comme cette nuit-là, oui, comme cette nuit dans la cuisine, dans cette pièce sombre, avec elle soudainement contre son corps et la folie de s’aimer ainsi, sans être en mesure de la renvoyer, sur cette couverture leur servant de lit, à terre, dans une pièce qui sentait le sucre et dehors un monde endormi et hostile. Et son corps chaud qui enflammait sa peau, les caresses de ses mains anxieuses sur ses jambes à elle, en soulevant cette chemise avec laquelle elle dormait, les rubans desserrés et le désir de les ouvrir pour embrasser son sein, le flotter de la lueur faible sur ses yeux fermés, et sur son ventre doux, et nu, et défendu, qu'elle lui offrait vibrante de joie, et d'amour, qu'elle lui offrait depuis toujours pour qu’il se perde, dans son amour, e pour qu’il se rassasie et qu’il lui dise en l’aimant qu’il l’aimait lui aussi... qu’elle lui avait offert, rien qu’à lui, André, serviteur, écuyer, ami, compagnon, l’homme qui possédait son cœur, rien que cela, rien que son homme, oui.
Il était fou, oui, vraiment il était fou, il avait été fou et il l’aurait été encore, encore, toujours fou pour pouvoir être en elle, pour pouvoir étancher cette soif infinie et la renouveler quand elle n'était pas là, et aimer les endroits où elle avait été, les choses qu’elle avait effleurées de ses mains, qu’elle avait approchées de son visage, qu’elle avait portées, préférées, regardées, découvertes, lues, considérés, cherchées, oubliées, voulues, simplement vues de tout ce qui existait au monde et dont l'existence avait un sens seulement, le sens secret qu’elle donnait à cela.
Il était fou, et si l’aimer voulait dire folie, il était fou et heureux de l’être et de l’avoir été, de ne pas avoir eu peur de le faire, d’avoir couru et accepté le risque de mourir pour le faire, et même d'être sur ce lit, maintenant, dans cette lutte désespérée engagée contre la douleur, contre la mort, contre le sang qui circulait à l'intérieur et s’était écoulé de ses blessures, et contre ses yeux qui brûlaient et sa gorge sèche et ses doigts contractés sur le drap dans les affres, dans la nuit, dans les mots qu’il lui avait adressés pour qu’elle soit à côté de lui pour ne pas le faire mourir, pour lui rappeler, pour qu’elle ne s'évanouisse pas dans son esprit où tout le reste au contraire s'évanouissait, parce que si elle était dans son esprit il pouvait espérer avoir encore la seule chose qui était vraiment nécessaire, la seule chose, rien que cela, rien qu’elle.
 
 
* *
 
«Oscar, Oscar! »
 
Il avait crié, dans l’obscurité : un cri désespéré qui venait de l'intérieur, que la douleur avait amené du sommeil à la surface de la nuit, au noir de la chambre, à la solitude du lit où il gisait. Mais il ne s’était pas réveillé : il continuait, semi-conscient, maintenant, à répéter ce nom dans un murmure, un râlement épuisé et faible :
 
« Oscar... »
 
Alain s’était réveillé, alors. Et, en se levant du lit d’appoint qu’il avait disposé près de lui, dans la même chambre, il l’avait éclairé en allumant une bougie sur la table. Il s’était approché de lui 
 
« André... », avait-il chuchoté.
 
Il avait posé une main sur son front : il brûlait.
Fièvre, à nouveau. Alain secoua la tête, préoccupé. Il avait recommencé à être très mal, ce jour : il semblait presque comme quand il l’avait porté chez lui, au début. Mais le médecin avait dit que ce ne serait pas facile.
 
« Oscar, où es-tu, Oscar... ». Il délirait encore.
« Calme-toi, André. Calme-toi. Tu as de la fièvre ».
 
Ce n'était pas bon signe, ça ne l'était pas. Mais André abusait de ses forces, et ça devait arriver : il tentait souvent de se lever, il était dans un état d'agitation continue. Et de souffrance. Parce qu'il avait un secret qui le tourmentait et qu'il ne pouvait pas révéler. Quelque chose qu’il avait à faire, quelqu'un à atteindre, dont il voulait des nouvelles.
Cette femme, certainement. La femme noble qu'il aimait, pour laquelle tout cela lui était arrivé. Il voulait avoir de ses nouvelles mais avait peur de révéler qui elle était. Il avait peur de lui nuire davantage, bien sûr. Pour cela Alain n’avait pu l'aider.
Mais qui pouvait bien être, cette femme, pour l'empêcher de révéler son nom, même comme ça, dans le délire, sur un lit avec de la fièvre?
 
« Oscar ... »
 
Oscar. Et qui était cet Oscar, ensuite ? Qu’est-ce qu’il avait à voir cet homme du nom d’Oscar avec cette histoire ? Pourquoi le nommait-il toujours ?
 
«André, reviens à toi, tu délires », dit-il.
 
Ensuite il bougea pour se tourner, pour se lever de la chaise près du lit où il s'était assis et prendre un linge humide à mettre sur son front.
 
« Attends ... »
 
Il se retourna, à cet appel : André avait saisi son bras d’une main. Il le regardait, haletant.
 
« Tu dois aller chez elle », dit-il en respirant péniblement.
«Oui, oui ... bien sûr, je vais y aller, j'irai demain même. Mais tu dois me dire qui c'est ... »
« Tu dois lui dire que je suis vivant... tu dois la trouver... je dois savoir... »
 
Alain posa sa main sur cette main qui serrait son bras, en cherchant à le rassurer 
« Aussitôt qu'il  fera jour je vais sortir et la chercher, André. Dis-moi son nom, si tu veux vraiment que je la trouve. Tu peux te fier à moi, André. Tu peux te fier ».
 
Le blessé tourna la tête, épuisé 
 
« Oscar... »,
 
il répéta en serrant ses lèvres, le visage pâle:
 
« Oscar... Oscar de Jarjayes... »
 
Un nom, finalement. Oscar de Jarjayes. C'était la clé de ce mystère.
 
« C'est bon, André, Oscar de Jarjayes, j'ai compris... Je dois chercher cette personne. Mais qui est Oscar ? Que dois-je lui dire, André ? »
« Que je suis vivant... tu dois découvrir comment elle va, ce qui est arrivé... »
« Puis-je dire à Oscar de Jarjayes que tu es vivant ? En es-tu sûr ? Est-ce un homme de confiance qui peut t'aider ? »
« Oui... Oscar... seulement Oscar... personne d'autre... tu dois trouver Oscar... »
« Calme-toi, André. Calme-toi. Je vais le faire demain même, je te le promets » 
 
Il alla prendre un linge, il le trempa dans de l'eau froide et le lui mit sur le front.
 
« Calme-toi, André, tu dois faire tomber la fièvre, tu ne dois plus t'agiter. Maintenant que tu m'as dit cela je peux t'aider, André. Demain je parlerai à Oscar de Jarjayes. Demain je vais le faire, calme-toi. Tu dois rester calme, calme... »
 
 
**
 
 
Il n’avait pas perdu son temps, le lendemain. Pendant qu’André dormait encore, épuisé par la nuit, il était sorti de chez lui. Avant de quitter la chambre il avait posé une main sur son front : la fièvre était tombée. Il avait dit à Diane, sa sœur, de prendre soin de lui, de lui préparer quelque chose à manger, de la soupe. Et il avait remarqué son regard, soucieux et doux, en se mettant au travail. La chose se complique, avait-il pensé, avec une pointe d’inquiétude.
Il était sorti, et s’était rendu dans une taverne pas loin, dans le quartier voisin : il était sûr de le trouver là-bas. C’était samedi, et le samedi George Fourier commençait à boire tôt le matin.
Il connaissait ses habitudes, désormais, et il savait que c’était la bonne personne à qui s'adresser pour obtenir des informations.
Fourier avait été pendant des années valet au palais à Versailles, et il avait bénéficié d’une très bonne position jusqu’à peu de temps auparavant. Ensuite, sa passion pour la boisson l’avait ruiné : il avait été chassé du château et avait vite dépensé toutes ses économies, en jetant sa famille à la rue. Ce n’était pas une mauvaise personne, mais sa faiblesse était sans espoir : et dire qu’autrefois il avait même joui de la confiance de plusieurs illustres personnes, grâce à  ses égards et son style.
De toute façon, ivre ou sobre, en ce qui concernait Versailles il était un puits de science : il connaissait par cœur les familles nobles et il lui donnerait certainement le bon tuyau. Pendant qu’il entrait dans la taverne, Alain caressa du bout des doigts dans sa poche les pièces qu’il allait lui donner pour l’encourager à parler,
Il était là, comme prévu.
 
« Bonjour, George ».
 
L’homme leva la tête qu’il tenait penchée sur son menton. Il redressa à peine les épaules voûtées. Il avait de la barbe et sentait le vin, mais il lui fit un gentil sourire 
 
« Salut Alain », dit-il.
« Comment allez-vous ? »
 
L’autre sourit encore : cela n’arrivait pas souvent désormais que quelqu’un le vouvoie, ou qu’on l’appelât par son prénom. D’habitude c’était « soûlard » le surnom qui lui était adressé. Mais ce jeune, grand et robuste, ne l’avait jamais insulté.
 
« Comme ci, comme ça - dit-il, en haussant les épaules -. Et toi ? »
« Comme toujours - répondit Alain -. On va de l’avant. Mais vous devriez vous ménager davantage, je crois » .
 
Fourier secoua la tête 
«Et qui es-tu ? Ma mère ? » dit-il.
 
Ensuite, presque repenti, il changea de ton 
 
« Pardonne-moi, et ne m’en veux pas, je ne suis qu’un pauvre vieillard ». Il se tourna vers l'aubergiste: «Une autre fiasque !», cria-t-il.
 
Alain lui fit signe que non, et au lieu du vin il alla au comptoir pour prendre un pot d'eau et un verre.
 
« Voilà », dit-il en les mettant devant lui.
 
L'homme le regarda étonné
 
«As-tu décidé de me racheter ? », dit-il.
« C'est possible »,
 
Alain répondit en remplissant un verre et le forçant à accepter . Ensuite il prit deux pièces de sa poche et les posa sur la table
 
« Elles sont pour vous - dit-il - mais achetez-y du pain, c'est mieux ».
 
George Fourier rit de bon cœur
 
« Qu’est-ce qui se passe, Alain ? Tu as quitté l’uniforme et tu songes à te faire prêtre ? »
 
Alors ce fut Alain qui rit 
 
« Je ne crois pas qu’on me prendrait » répondit-il avec un regard sceptique.
« Pourquoi pas ? Au  contraire, maintenant que tu m’y fais penser, je te vois bien sauver les âmes et aider ton prochain, tu sais ? »
« Ne plaisantez pas, George. Peut-être que plutôt  vous pourriez m’aider ».
 
 Celui-là but une gorgée d'eau et fit une expression de dégoût.
 
« Dis-moi », marmonna-t-il.
« Voilà, j’aurais besoin de savoir si vous connaissez une certaine famille. J’ai parié avec un compagnon qu’à Versailles il n'y a pas de famille de ce nom ».
« Ouais ... Et depuis combien de temps tu t’y connais en héraldique? »
« Non, je ne sais pas grand-chose, en fait, mais vous, vous en savez quelque chose, et beaucoup, même... et je comptais sur votre aide pour faire taire ce fanfaron ».
 
L’homme redressa ses épaules et prit un air de dignité qui contrastait avec son aspect modeste 
 
« Voyons, quelle serait cette famille ? »
« De Jarjayes. Mais je ne l’ai jamais entendu : selon moi, mon ami l’a inventé de toute pièce ».
« Parbleu, Alain... et qu’est-ce que tu as parié ?»
« Que je ne le mettrai pas en pièces s’il demandait à ma sœur de sortir avec lui ».
 
Fourier eut un rire bruyant
 
« Eh bien... alors tu as intérêt à espérer que ton ami ne soit pas le type de Diane, parce que tu as perdu ».
 
Alain fit  une tête étonnée 
 
« Qu’est-ce à dire que j’ai perdu ? »
« Mon ami, les Jarjayes non seulement existent, mais ils sont même une famille des plus illustres. Famille de militaires, et  de haut rang »
« Je n'avais jamais entendu parler d'eux, et je suis un soldat ».
« Bien sûr, parce que tu es un soldat va-nu-pieds ... sans t’offenser .... » 
 
Il rit encore 
 
« Au sommet de la maison il y a actuellement un général, sous la directe dépendance du comandant en chef de l’Armée française ».
« Zut... » commenta Alain en se grattant le menton.
« Et puis il y a Oscar de Jarjayes, dont la réputation déjà en soi suffirait pour tout le monde »
 
Alain devint très attentif 
 
« Oscar de Jarjayes ? »
« Oui, commandant de la Garde Royale et garde du corps personnel de Sa Majesté la Reine Marie-Antoinette... très belle femme... »
« Que veux-tu que me fasses la beauté de Marie-Antoinette, pensa Alain, mais il ne le dit pas. « La Reine elle-même ? Etes-vous sûr? »
« Je n'ai jamais été plus sûr de rien dans ma vie. Ce n'est pas le genre de personne qui passe inaperçu, je te le garantis ».
« Et ils habitent à Versailles? »
« Là-bas même, oui... mais la demeure de Jarjayes est peu avant, non loin du palais, sur le chemin de Versailles »
 
Alain se leva et donna au vieux une tape sur l'épaule.
 
« Merci, mon ami, vous m’avez été utile ... même si vous ne m'avez pas donné de bonnes nouvelles ».
« Pour si peu, je t’en prie... je suis désolé pour le pari avec ton compagnon ».
« Ah, bien... tant pis... ça veut dire qu’au lieu de le mettre en pièces, je me bornerai à lui démolir le portrait », répondit-il en partant.
 
Le vieil homme secoua la tête en riant, et demanda d’autre vin à l’aubergiste.
 
 
**
 
 
Il était monté à cheval, et avait tout de suite pris la route de Versailles. Il ruminait à part lui de ce qu’il avait entendu. Le commandant de la Garde Royale... Sa Majesté la Reine... c’était à ne pas y croire vraiment. Pour un domestique, André Grandier en avait des amitiés importantes ! Il était de plus en plus clair maintenant pourquoi il se trouvait plus mort que vif dans son lit. Mais qui pouvait bien être la femme impliquée dans cette affaire ?
 
« ça serait fort qu’elle soit une princesse ou une duchesse », Alain dit à soi même
il ne s’étonnerait de rien, à ce stade.
« Tu as pas mal de secrets, mon ami... », murmurait-il pendant qu’il voyait se profiler au loin la silhouette d'une maison aristocratique. Et il se sentait de plus en plus solidaire de cet homme qu’il avait ramassé au milieu de la rue, avec une balle dans le corps.
Il arriva en quelques minutes, et à l'entrée il demanda à un jardinier à qui était cette maison. La réponse « de Jarjayes », confirma son hypothèse. Il franchit la grille, et regarda en face de lui : c’était une grande maison avec un parc tout autour, et beaucoup de serviteurs qui allaient et venaient.
Mais il fallait agir avec prudence, et éviter l'entrée principale de la villa. Il contourna la maison sans que personne ne l’arrêta, et chercha l’entrée de service. Il descendit de cheval, et attendit quelques minutes jusqu'à ce que une femme de chambre sortit. Très jolie, remarqua-t- il.
 
« Bonjour mademoiselle... », l’apostropha-t-il en penchant légèrement la tête d'un geste à peine complaisant.
 
Celle-ci le regarda d'un air réservé, et ne répondit pas. Mais en passant devant lui le lorgna du coin de l'œil, et sourit. Alain alors saisit le moment
 
«Attendez, j'aurais besoin d'une information ».
« Dites-moi », répondit la jeune fille en se retournant.
« Je viens de Paris, je devrais parler avec Oscar de Jarjayes. Pourriez-vous me dire où il est? »
« Oh, mais le colonel n'est pas ici... il est absent depuis deux jours ».
« Je comprends – Alain dit en essayant de cacher sa déception -. Et savez-vous quand il reviendra? »
« Je ne sais pas, mais attendez, je vais appeler la gouvernante ».
« Merci, vous êtes très gentille ».
« Je vous en prie... », sourit la jeune fille en passant de nouveau près de lui.
 
Elle sentait les violettes. Elle disparut dans la maison, et peu après elle revint, précédée par une vieille femme au visage affligé.
 
« Vous désirez ? », demanda-t-elle.
«Excusez-moi, je cherche Oscar de Jarjayes, j'ai besoin de lui parler ».
« Oscar est en mission, je regrette – dit la gouvernante -. Vous pouvez me laisser un message, si vous voulez ».
« Pardonnez-moi, mais ce n'est pas possible : je dois lui parler personnellement ».
« Dans ce cas, vous devrez revenir un autre jour, et demander à être reçu ».
« Je vais faire comme ça, alors. Mais... excusez-moi... savez-vous quand il va revenir ? »
«Je ne sais pas exactement – dit la femme, essayant de cacher un trouble étrange, -. Auparavant ils me disaient où ils allaient, désormais je ne sais rien ... rien ... Trois semaines, peut-être, ou plus. Je ne sais pas, je regrette... »
 
Il la vit se tourner en hâte et rentrer dans la maison, en portant son mouchoir à ses yeux.
 
«Pardonnez-lui – dit alors à Alain la jeune femme de chambre qui avait assisté à la scène -,  c'est un mauvais moment pour elle. Elle a récemment perdu un être cher ».
« Un parent ? »
« Un petit-fils, oui ».
 
Elle descendit les quelques marches et s'approcha de lui, en lui parlant tout bas à l'oreille
 
«Mais il n'est pas mort, il s'en est allé, sans plus revenir, et il ne lui a pas dit quoi que ce soit ... » 
 
 
***
 
 
Cet hiver ne passerait jamais.
Elle était sortie toute seule, elle avait un jour de congé, et avait quitté à cheval le  camp. Quel endroit était-ce ? Quelle ville était proche ?  Elle ne se souciait pas de s'en souvenir. Elle n'était pas là pour se souvenir.
Les montagnes dans le lointain étaient couvertes de neige, et peut-être qu'il neigerait même où les soldats campaient. Complication en plus, pensa-t-elle sans s’arrêter sur cette pensée.
Maintenant, elle était seule.
Elle descendit de cheval et marcha le long de la route gelée. Le sol craquait sous les semelles de ses bottes. C'était début d'après-midi, mais bientôt il ferait noir.
 
La neige sur les montagnes, et les sabots du cheval au pas derrière elle.
 
Ce n’est pas possible, Oscar, je t’aime mais ce n’est pas possible.
 
J’ai peur que ce ne soit pas juste de te demander ce que je te demande.
 
À tout ce que tu m’as donné et au peu, qu’au contraire, j’ai été capable de te rendre.
 
André... mais tu n'as rien compris, alors... tu n'as rien compris... rien...
 
C'était cela qui lui faisait le plus mal, maintenant que le temps avait passé et qu'elle réussissait à penser à cette lettre sans tomber anéantie sous l'impact de la douleur. La douleur atroce que cela lui avait donnée, et que cela lui donnait encore. Mais qui était cet homme ? Qui était l'homme qui avait écrit ces choses ? Était-ce lui ? Était-ce vraiment lui, André ? Était-ce le même que ce jour-là près du fleuve, qui l'embrassait ?  Le même qui l'avait réchauffée avec son corps, qui l'avait aimée dans son lit pendant tant de nuits ?  Était-ce le même qui faisait des projets avec elle, qui regardait avec un courage infini leur avenir, le même homme qui n'avait pas hésité un instant à la faire sienne ? Pourquoi ? Comment pouvait ce être lui ? Pourquoi ?
 
As-tu eu peur ? De quoi as-tu eu peur, André ? Ne disais-tu pas, toujours, que la seule chose qui te faisait peur c'était que je ne t'aime pas ? N'était-ce pas vrai, André ? Ne t'avais-je pas démontré suffisamment combien je t'aimais, toutes les fois que je te cherchais pour rester seule avec toi, toutes les fois que je laissais le monde dehors pour que toi seul puisses entrer dans ma vie, toutes les fois que j'appelais ton nom dans tes bras, que je pleurais de joie, et de plaisir, et de nostalgie ?
 
Qu'est-ce que j'ai pu faire pour te faire croire que ça ne suffisait pas ? Qu'est-ce que j'ai raté pour te faire penser que tu ne partageais pas suffisamment mes sentiments ? Où, où me suis-je trompée, André ? Pourquoi as-tu dit que ce n'est pas possible ? Pourquoi t'en es-tu allé ainsi ? Pourquoi as-tu échoué, et ai-je échoué moi aussi ?
 
Ne devait-il pas être plus grand que tout, notre amour ?
 
Mon amour, pourquoi m’écris-tu ces choses atroces, pourquoi m'as-tu fait cette chose atroce, pourquoi m’as-tu dit que tu étais mon amour, et tu me l’as fait croire, tu as voulu que j’y croie, tu l’as voulu, oui... et maintenant je le crois, je le crois toujours, je ne peux pas m'empêcher de le croire malgré tout, mon amour, même si je te hais, je te hais parce que tu ne le crois pas, au contraire, et si tu ne le crois pas ça veut dire que tu ne l’as jamais cru, jamais... Jamais, mon amour, cela n’a jamais été de l’amour, n’a jamais été, le tien, si maintenant tu peux écrire ces choses et me quitter et continuer à vivre loin de moi, quelque part dans ce monde sans moi ... Comment peux-tu vivre sans moi, mon amour... si tu m'aimais comme je t'aime tu ne pourrais pas vivre sans moi, tu n’aurais pu, tu ne pourrais jamais... Regarde, viens voir comment je vis, regarde ma vie et vois si c’est une vie, mon amour, maintenant que tu m’as écrit que tu m’as laissée libre, à mes principes, à mes valeurs, à mon monde, à mon rien, rien, sans toi, rien... viens voir, mon amour, mon maudit amour... mon amour... viens voir, mon amour...
 
Pourquoi?
 
Pourquoi m’as-tu écrit ces choses et t'es-tu enfui ? Pourquoi m’as tu laissée, toute seule, dans cette chambre inconnue en attendant que tu reviennes, en me faisant croire que tu arrivais, et que tu m’emmènerais avec toi, et nous serions heureux? Pourquoi ? Pour me faire souffrir davantage, André?  Pour voir jusqu'à quel point je pourrais y arriver, pour être certain de pouvoir me détruire jusqu’au bout, pour que je sois seule, hors de ma maison, sans un endroit où revenir quand tu m’abandonnerais ? Pourquoi ?
Ou peut-être que tu t'es repenti au dernier moment, André ? Tu t'es repenti et tu n’as pas eu le courage de me faire face pour me le dire ? Ne méritais-je ton respect, au moins, si je n’ai pas mérité ton amour... n’avais-je pas le droit de savoir par toi ce que tu allais faire... de te parler, de crier ma douleur, de pleurer, de chercher à comprendre... de te demander, André, toutes les choses qui depuis lors torturent mon cœur et que je ne peux te demander, les choses que j’ai besoin que tu me dises pour comprendre vraiment, toutes les choses que tu ne m’as pas dites et que je dois savoir, au contraire, je dois savoir... savoir...
Comment peux-tu parler de cette nuit dans la cuisine, de cette nuit merveilleuse où nous étions vraiment nous-mêmes, où je croyais que nous étions nous-mêmes, vraiment nous-mêmes... et en parler dans une lettre glissée en cachette sous une porte pour me quitter, pour tout détruire, tout ce que nous étions, que j’étais...
Une vie, André, nous avons passé toute une vie ensemble et tu t’échappes sans me regarder en disant que ce n'est pas possible?
Qu'est-ce qui n’est pas possible, André, quoi, si vraiment tu m’aimes ? Ce n’est pas vrai que tu m’aimes, comment oses-tu me dire que tu m’aimes pendant que tu me quittes, comment penses-tu que je puisse croire que tu m’aimes, que tu m’aimes encore quand tu me quittes, que tu m’aies jamais aimée avant de me quitter, comment peux-tu ne pas comprendre, au contraire, qu’en me quittant tu as réécrit toute notre vie, tout notre amour, tu as réécrit tout, tout... et tu me forces moi aussi à tout réécrire, à tout réviser, à douter de tout ce qui a été, instant par instant, minute par minute, chaque regard, chaque caresse, chaque baiser, chaque nuit que nous avons passée ensemble et que tu as voulu ... tu as voulu, André ... j'étais là ces nuits avec toi, je suis sûre que tu le voulais, André, tu le voulais et tu m’aimais, tu m’aimais, je me souviens que tu m'aimais, je suis sûre que tu m'aimais ... je suis sûre, tu m'aimais quand tu faisais l'amour avec moi, tu m'aimais, André ...
 
Tu m’aimais et tu m’as quittée. Mon Dieu, mais comment as-tu pu, André ?
Non, la question n’est pas comment as-tu pu... comment as-tu pu toi-même... La question est comment est-ce possible, c’est cela que je dois savoir. Comment est-ce possible ce qui est arrivé... comment est-ce possible que ce soit arrivé, André ?
 
Tu sais que je ne pourrai jamais te pardonner et tu ne me demandes pas de le faire. Et crois-tu qu’il  suffise d’écrire cela pour s’en aller ? C’est vrai que je ne peux pas te pardonner. Mais comment peux-tu ne pas comprendre que si je n’arrive pas à te pardonner je ne pourrai non plus me pardonner à moi-même? Moi-même non plus, jamais ?
 
Quelle vie m’as tu laissée, ce jour-là ? à quelle vie m’as tu laissée ?, André ? Ma vie s’est arrêtée, ce jour-là, elle s’est arrêtée et a brûlé en arrière tout ce qui était, elle a effacé chaque chose vécue jusqu’à ce jour. Je n’existe plus, je n’ai plus jamais existée, depuis ce jour-là.
 
 
*
 
 
Elle était tombée à genoux, sur le sol dur. Elle ne s’en était pas même aperçue.
Elle sentit le froid sur les paumes de les mains et leva les yeux. Il commençait doucement à neiger.
  
 
A suivre…
 
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 23 Jan 2017 - 17:10

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Dans ses mains
Partie XIV
 
 
Lui dire qu’il ne l’avait pas trouvée n’avait fait qu’empirer les choses.
De retour chez lui, il lui avait raconté tout de suite, en précisant qu’il avait rencontré la gouvernante du domaine. Le Colonel Oscar de Jarjayes n’était pas au logis, il était en mission avec son régiment et ne serait pas de retour avant trois semaines.
 
André l’avait regardé avec étonnement, comme s'il ne le croyait pas. Il lui avait demandé s'il en était sûr, s’il lui disait la vérité. Il lui avait demandé aussi s’il avait eu l’impression d’avoir été trompé.
Mais non il avait parlé à la gouvernante... à sa grand-mère... sa grand-mère ne pouvais pas lui avoir menti… elle avait presque fondu en larme à l’évocation de sa disparition. Mais il ne pouvait pas rentrer pour la rassurer et lui dire qu’il était en vie, car s’il y retournait on tenterait à nouveau de le tuer.
Et Oscar ? Oscar était en mission. Oscar vivait encore là-bas au domaine Jarjayes. Oscar continuait sa vie sans lui, sans le chercher ... une mission de trois semaines comme si tout était normal, elle poursuivait sa routine sans se demander où il était,  sans se soucier … Comment cela se pouvait-il ?
D’un regard consterné il avait demandé à nouveau à Alain « En es-tu sûr ? »
Ses mains s’étaient alors portées à son visage.
 
Qu’est-il arrivé, Oscar ?
 
Soudain, un gémissement s’était échappé de ses lèvres, tandis que ses mains glissaient sur sa bouche et que ses yeux brillaient d’un éclat de terreur.
 
« Qu’est-ce qu’ils t’ont raconté ? Mon dieu, qu’est-ce qu’ils t’ont raconté Oscar… » Avait-il murmuré, ne se souciant plus ni de son secret ni du fait qu’il n’était pas seul, alors que ces mots lui échappaient. Et Alain était là, et avait tout entendu.
Puis il avait essayé de se lever, sur l’instant, et était resté assis au bord du lit, tremblant, très pale. Les poings serrés sur le drap, il avait fait un effort surhumain pour se lever. Mais il avait perdu l’équilibre, sa tête tournait, et il serait tombé si Alain ne l’avait pas retenu.
 
« André calme toi ! Que comptes-tu faire ? »
« Je dois y aller, je t’en prie » avait-il dit épuisé, les yeux fermés.
« Tu sais que tu n’es pas en état de te déplacer… »
« Aide-moi à y aller Alain, aide-moi… »
« Je t’en prie André je ne peux pas… réfléchis... tu es trop mal pour te lever. Si je t’aide à quitter ton lit, se serait comme t’aider à mourir et non à la retrouver ».
«Peu importe si je meurs, peu importe… Mais elle doit savoir, je dois lui dire la vérité tout de suite …» 
« André écoute… Je vais lui dire moi la vérité, mais dis-moi qui est cette femme. Si Oscar de Jarjayes n’est pas là nous allons faire sans son aide, je trouverais un moyen. Ecris-lui, écris-lui une lettre et je la lui porterai et elle saura la vérité tout de suite. Mais reste couché, tu ne peux vraiment pas te lever André… soit raisonnable »
 
Alain le sentit retomber entre ses bras, et de nouveau s’effondrer sur le lit. Il le regarda, le désespoir d’André se lisait sur son visage alors qu’il hochait la tête « Non, ce n’est pas possible, ce n’est pas… »
Il s'agenouillait près de lui, et le saisit par les bras « Pourquoi André ? Pourquoi ce n’est pas possible ? Dis-moi qui est cette femme et je la trouverai, que ce soit une archiduchesse ou la Reine en personne, je trouverai un moyen de lui parler et je lui remettrais ta lettre. Je peux le faire, André !»
 « Alain, non, non… » Il continuait à secouer la tête de désespoir « Tu ne peux pas savoir, tu ne peux pas...  C’est Oscar... Oscar... personne d’autres... qu’Oscar... C’est Oscar qui doit avoir ma lettre… Mais si cette histoire de mission est vraie, je ne sais pas ce qui s’est passé, pourquoi ce départ… Si ce que tu dis est vrai, Oscar refusera de te parler… et probablement même à moi… même à moi… »
 
Encore une fois, il enfouit son visage dans ses mains: « Qu’est-ce qu’ils lui ont raconté… qu’est-ce qu’ils lui ont raconté à mon sujet… »
 
« Je suis désolé André mais je ne te comprends pas. Quoi qu’il en soit Oscar de Jarjayes est absent, pour l’instant, et si nous n’avons pas d’autre choix que de lui parler à lui uniquement,
la seule chose à faire c’est d’attendre. Il est surement trop loin pour que nous puissions le rejoindre, de plus la destination des régiments n’est pas une information à la portée du premier venu, tu comprends ? Même si je voulais le trouver sur l’instant pour lui donner ton message je n’y arriverai pas, cela serait vain. Il te faut l’accepter. »
 
Ils restèrent silencieux un long moment.
 
« Prend du repos et mange quelque chose. Ne t’agite pas s’il te plait, cela ne résoudra rien. Tu dois patienter, et pendant ce temps guérir et ensuite tu pourras toi-même retrouver cette femme, ou retrouver Oscar. Tu pourras alors lui parler toi-même, parce que tu iras mieux, à ce moment-là ».
 
*
 
André ne lui dit rien, il était sur le point de révéler la vérité à Alain, mais il ne put s’y résoudre, même s’il sentait qu’il pouvait lui faire confiance. Il savait qu’Oscar était hors d’atteinte pour le moment, et s’il ne pouvait pas la rejoindre il valait mieux qu’Alain ne sache pas cela ne servirait à rien, et augmenterait les risques, pour tous les deux.
 
 
***
 
 
Ces journées s’égrainèrent très lentement, avec des moments faits d’effarement, mais aussi d’hypothèses et d’angoisses toujours plus abyssales. Dans cette immobilité forcée, ces gestes répétitifs de survie quotidienne, cette impuissance frustrante qui ne faisait que croître avec le temps au lieu de diminuer, André pensa devenir presque fou. Ses rêves n’étaient faits que d’elle, ses moments d’éveil son esprit n’était tourné que vers elle, avec douleur, avec désir.
Durant ces trois semaines il compta les jours. L’un après l’autre, essayant de suivre au mieux les conseils du médecin, avec pour seul but de guérir, rapidement, parce que guérir signifiait la voir, pouvoir lui parler, pouvoir l’embrasser enfin, l’avoir à nouveau avec soi.
Et pourtant quelque chose d’horrible devait être arrivé, il en était sure. Qu’avait-on put lui dire ? Qu’est-ce qui pouvait l’avoir poussée à rentrer au domaine après leur fugue ?  A moins qu’elle ne soit jamais venue à l’auberge à Paris ?
 
On les avait découverts, c’était la seule explication. Mais même cela n’expliquait en rien son sort à elle.
Et si elle n’était pas en mission ? Et si on avait mentit même à sa grand-mère ? S’ils avaient réservé à Oscar le même sort que le sien ?
L'horreur qu'il éprouva à cette pensée lui coupa le souffle.
C’était une possibilité malheureusement, une effroyable possibilité.
Mais non, il ne voulait pas y croire. Ce n’était pas le genre de crime aisé à camoufler, Oscar était bien trop en vue, et si son père l’avait assassiné il n’aurait pu, ni voulu en éviter les conséquences. Cette tragédie familiale l’aurait conduit à s’ôter la vie juste après sa fille. Oui le général en était capable, mais la tuer et ensuite la faire disparaître … non… non.
Il ne voulait plus y croire et se cramponna aux paroles de sa grand-mère. Il se fit répéter exactement chacune des phrases qu’Alain avait entendues, en reprenant chaque détail. Cela ne pouvait pas être, Oscar allait bien. La femme de chambre – surement Julie - avait dit qu’elle était partie depuis deux jours, donc elle l’avait vue deux jours auparavant. Jusqu'à il y a deux jours elle allait bien. Et la nuit de son agression était beaucoup plus ancienne que cela, si le général avait voulu tuer sa fille il l’aurait fait le jour même.
Ou alors aurait-il attendu son retour de mission, celle pendant laquelle ils avaient prévus de fuir ?  Mais dans ce cas cela voudrait dire qu’Oscar n’avait pas suivi le plan et n'était pas venue à Paris. Pourquoi ne serait-elle pas venue ? Aurait-elle changé d’avis ? Non, c’était  impossible, pas sans lui en avoir parlé avant.
Peut-être avait-elle était forcée de rester à son régiment, pendant que son père organisait l’attaque par deux assassins sur Paris.
Bien sûr, que le général était capable d’un acte aussi vil, il ne l’aurait pas cru, cependant. C’était un homme têtu, fier et impulsif, ça il le savait. Il était aussi assez colérique, et méprisait les personnes ordinaires, les gens comme lui…oui…tout cela il le savait.
Mais qu'il puisse vraiment souhaiter sa mort, en orchestrant un plan si machiavélique, c'était une chose qui réussissait tout de même à le bouleverser.
Pourtant sa seule certitude est que cela venait de lui.
Mais pourquoi maintenant Oscar ne le cherchait pas ?  Pourquoi ne se souciait-elle pas de ce qui était arrivé à l'homme qu'elle aimait, ou prétendait aimer ? Celui qu'elle aimait, oui, oui... qu'elle aimait... Comment pouvait-elle retourner vivre à Jarjayes en faisant comme s’il n’avait jamais existé ?
Que lui avaient-ils dit ? Comment avaient-ils bien pu la convaincre, lui faire croire quelque chose qui l’avait conduite à l’oublier ? Comment ?
Il regarda ses mains, tout en les portant à son visage, il se remémora la douceur de sa peau à elle sous ses caresses. Il recherchait du réconfort dans ce souvenir, mais cela lui paraissait si loin, presque comme si tout cela n’avait jamais existé.
 
 
*
 
 
Pourtant il allait de l’avant. Il survivait. Il mangeait chaque jour ce que la sœur d’Alain, Diane, lui portait avec son doux sourire. Elle était jeune instruite et belle, elle le traitait avec dévouement, presque avec de l’affection et cela réussissait parfois à le réconforter.
Elle aussi, cependant, avait compris qu’il était tourmenté par un lourd secret.  Elle ne lui posait jamais aucune question, mais elle l’avait compris. Et cela plutôt que d’éloigner Diane de lui, ne faisait qu’augmenter son attachement.
 
 
*
 
 
Finalement il fut capable de se lever et de sortir. Un mois venait de passer, il ne pouvait pas encore faire d’efforts ni de mouvements brusques, mais il allait rapidement récupérer.
La première chose qu’il fit, fut de se rendre à l’auberge pour essayer de comprendre ce qui s’était passé.
L’aubergiste ne le reconnut pas immédiatement, mais après avoir scruté son visage il se souvint.  Bien sûr, Monsieur Antoine Boucher, un client qui paye d’avance cela ne s’oublie pas. Il n’hésita pas à répondre à sa question anxieuse « Oui Monsieur, la personne que vous attendiez est bien venue. »
« Etes-vous sûr? » lui demanda t’il.
« Bien sûr. »
 
Il se la fit décrire.  Oui, elle était venue.
Oscar était venue.
Ils avaient décidé de l’inscrire sous un nom masculin pour éviter toute méfiance, et il se souvenait du nom.
 
« Ensuite qu’est-il arrivé ? »
 
L'aubergiste avait l’air perplexe, et ne répondit pas immédiatement.
 
« Un imprévu m’a empêché de rencontrer ce monsieur – expliqua André - et je ne voudrais pas qu’il m’en tienne rigueur » 
« Eh bien… en fait… je dois vous avouer qu’il me semblait très déçu de ne pas vous avoir trouvé »
 « Que vous a-t’il dit ? »
« Je ne me souviens pas exactement, car nous avions beaucoup de clients ce jour-là et j’étais absorbé par mon travail… Mais à un moment il est descendu d’un air choqué et m’a demandé si quelqu’un était passé. Quand je lui ai répondu que non il est remonté et est ressorti après une demi-heure. Je ne l’ai plus revu par la suite. »
« Il est parti seul ? »
« Oui, seul. »
 
André de plus en plus agité, écoutait le tout très attentivement.
 
« Eh bien je vous remercie » dit-il avant de remettre une pièce d’argent à l’aubergiste.
« Oh… je vous remercie. Monsieur ! Ah oui un moment… attendez… »
« Oui »
« Je me souviens que votre amis a oublié quelque chose avant de partir. Attendez moi un instant je vais voir si je le retrouve, pour que vous lui rendiez. »
 
Il revint peu de temps après déposant une paire de gants en cuir sur le bar ainsi que le manteau d’Oscar
 
 
*
 
 
Dés qu’il fut dehors et seul il plongea son visage dans le manteau et son cœur se mis à battre la chamade. Il sentait elle… elle avait été là,  elle était donc venue.
Elle avait dit qu’elle le ferait et elle était bien venue.
Tout à coup il réalisa à quel point elle lui manquait, et combien il avait besoin d’elle.
Mais qu’était-il arrivé ?
Elle ne l’avait pas trouvé à l’auberge, bien sûr, et avait pensé que c’était lui qui l’avait abandonné. Voilà pourquoi elle était bouleversée lorsqu’elle était partie.
Elle devait croire qu’il l’avait trompé, qu’il lui avait menti.
Mon Dieu….
Mais pourquoi ? Pourquoi avait-elle cru une chose pareille après tout ce qu’ils avaient vécus ? Après toutes ces étreintes secrètes, après s’être jurés un amour éternel, après avoir fait tous ces projets d’avenir ?
Pourquoi n’avait-elle pas envisagé que quelque chose lui était arrivée ? Quelque chose de mauvais ? Que quelqu’un les avait découverts et tentait de les séparer ? Pourquoi ne l’avait-elle pas cherché partout ? Pourquoi n’avait-elle pas accouru à la maison comme un diable en folie pour affronter le général qui était le seul qui aurait pu se mettre entre eux, et d’ailleurs il l’avait déjà fait par le passé ? Si Oscar avait eu le moindre soupçon de cet ordre, nul doute qu’elle aurait fait face au général, il en était sure !
Mais elle ne l’avait pas fait. Elle n’avait donc aucun soupçon, pourquoi cela ?
Comment aurait-elle put être si facilement convaincue qu’il l’abandonnerait ainsi, et de façon si méprisable ?
Non... non. Il ne pouvait s’en convaincre. Il devait y avoir autre chose pour sûr.
On avait dû inventer quelque chose sur lui, c’est sûr, Dieu seul sait quels ignobles mensonges avaient étés inventés. On avait dû réussir à la convaincre. Mais comment avaient-ils réussi à la convaincre ? Qui sur Terre pouvait convaincre Oscar qu’il ne l’aimait pas ?
Pourtant cela avait dû se passer ainsi. Exactement ainsi.
 
C’était pour cela qu’elle était retournée au domaine de Jarjayes et avait recommencé à vivre comme si de rien n’était. Où aurait-elle pu aller, sinon à la maison?
Et qu’avait-elle eu dans son cœur durant tout ce temps qui les avait séparés ?
 
Mon Dieu Oscar, qu’as-tu pensé de moi ? A quoi songes-tu en ce moment ? Comment se peut-il que tu songes à cela après tout l’amour que nous avons eu l’un pour l’autre ?
 
Mais c’était la seule explication, elle devait croire qu’il l’avait abandonné. Rien d’autre n’aurait pu la pousser à renoncer, il en était sûr.
Et si elle l’avait cru mort, là non plus elle n’aurait pas renoncé : s’il était mort le jour où  ils auraient dû fuir ensemble, Oscar aurait compris immédiatement ce qui c’était passé.
Il y avait quelque chose qui clochait dans son raisonnement. Quelque chose de très grave avait dû arriver, quelque chose qu’André ne savait pas et qu’il n’arrivait pas à imaginer.
Il devait la voir, peu importe le moyen mais il devait lui parler sans plus attendre.
 
 
***
 
 
« Oscar… je vous en prie… cessez de boire… »
 
Il était tard, très tard même, mais il ne pouvait s’en aller en la laissant ainsi.
Il était venu au  manoir des Jarjayes pour la voir, après avoir longtemps hésité, mais il voulait s’enquérir d’elle.
Et maintenant il était seul avec elle, dans son salon privé. Dans la maison il n'y avait personne, hormis quelques serviteurs
Oscar l’avait accueilli avec un sourire, le premier depuis fort longtemps, mais dans ses yeux il avait lu le même désespoir que lorsqu’elle était partie de chez lui, après qu’il l’ait recueilli plusieurs jours sans rien lui demander, suite à ce fameux soir ou trempée il l’avait découverte errante dans les rues de Paris.
Il avait ressenti le besoin de lui parler.
Elle ne l’avait jamais reçu dans son salon privé à l’étage, on y ressentait son empreinte dans le moindre détail. Elle ne devait recevoir personne dans cette pièce très privée et intime. Probablement cette porte ouvrait sur sa chambre à coucher. Et pourtant elle l’y avait convié lui proposant un verre près de la cheminée. Son regard se portait au-delà de la seule fenêtre de la pièce, donnant dos à Oscar, ne voulant pas l’embarrasser quand elle buvait.
 
La soirée avait démarré amicalement, avec un cognac et un regard presque paisible de sa part. Oscar n’était que contrôle, son comportement était toujours irréprochable, et comme à chaque instant elle était on ne peut plus maitre d’elle-même, aussi bien à la cour que lors des exercices de la garde, ou quand elle accomplissait sa tâche et restait silencieusement dans l’attente d’un ordre de la Reine. Durant toute cette période il l’avait bien observée même s’il n’avait pu lui parler, il n’avait jamais pu observer le moindre relâchement, jamais aucun moment d’abandon.
Mais maintenant…
Elle buvait lentement, dans un silence entrecoupé de quelques mots. Malgré tout elle ne souhaitait pas s’épandre, et il avait essayé de prendre congés d’elle, à un certain moment. Mais elle l’avait arrêté le suppliant de rester comme si sa présence pouvait la consoler en quelque sorte. Depuis qu’il l’avait recueillie à son domicile de Paris et qu’elle s’était confiée à  lui en larme, il semblait que leur relation était devenue plus profonde.
Il n’était pas parti, mais il se sentait triste, regardant son verre de cognac encore plein dans sa main d’où il n’avait bu que quelques gorgées, car cela lui faisait trop mal de lui donner un prétexte pour s’enivrer.
Qui sait si elle le faisait souvent ?
Non probablement pas.
Elle avait probablement du énormément souffrir cette nuit-là.
Elle souffrait horriblement, oui.
 
« Oscar… je vous en prie. Ne faites pas cela… je ne peux pas … »
 
Elle éloigna le verre de ses lèvres, et le posa au sol à côté de sa chaise. Elle se passa une main dans les cheveux les soulevant avec un sourire inattendu. Désabusé et doux.
 
« Qu’est-ce que vous ne pouvez pas Fersen ? Me voir baisser ma garde ? Et pourquoi cela ? Nous sommes de bons amis après tout… »
« Oui Oscar nous le sommes, et c’est précisément pour cela… je voudrais… »
 
Il la vit se lever et se diriger vers la cheminée, appuyant délicatement sa main sur le chambranle, faisant ainsi danser une masse de doux cheveux blonds.
 
« Vous voudriez faire quelque chose – finit-elle sa phrase à sa place - Mais vous ne pouvez pas Fersen, personne ne le peut. »
Un sourire lui échappa alors qu’elle baissait les yeux en rajoutant : « Pourquoi voulez-vous être maussade ce soir, et me rendre triste à mon tour ? » 
 
La découvrant se mouvoir de façon si féminine, Fersen se mis à penser que si seulement le dialogue entre eux s’était fait ne serais ce que quelques mois auparavant, après ces quelques mots elle se serait retrouvé dans ses bras.
Pourtant, maintenant, il ne pouvait pas. Il ne pouvait plus.
 
« C’est vous qui me rendez triste » dit-il doucement, sans lever les yeux de la liqueur dans son verre.
« Votre voix est chaude, Hans, chaude comme cette pièce, chaude comme le feu qui brûle dans ce foyer en plein milieu de l’hiver… »
 
Il leva un regard étonné vers elle, elle avait un sourire doux et désespéré sur les lèvres, elle n’avait pas quitté les buches du regard comme si elle suivait le fil de sa pensée, comme s’il n’était pas là pour l’entendre, et elle continua « J’ai toujours aimé le son de votre voix, vous savez ? Il fut un temps où vous entendre parler me suffisait… »
« Oscar ... »
« Une époque plus heureuse que maintenant, en dépit de tout ... »
 
Fersen déposa son verre sur le rebord de la fenêtre, pendant un instant il ne put prononcer aucun mot car les larmes lui montaient aux yeux sans qu’il puisse les arrêter. Puis il s’avança, lentement, s’arrêtant devant elle et lui pris les mains.
 
« Une époque plus heureuse –dit-il- mais qui n’est plus, sans que nous puissions l’enfermer».
Il la regarda, tenant toujours ses mains dans les siennes. Elles étaient chaudes et tremblantes.
« Une époque qui ne reviendra pas, n’est-ce pas, Oscar ? »
 
Il avait fini sa question dans un murmure, et elle avait pleuré, alors, laissant les larmes dévaler rapidement son visage.  Elle s’abandonna à son étreinte déposant sa tête sur sa poitrine. Elle était gracile et exhalait un doux parfum, au creux de ses bras elle pleura dans un silence ponctué par les crépitements de la cheminée.
 
« Oscar, s’il vous plait… »
 
Il sentit son visage humide dans son cou, sur son visage, pendant qu’il la serrait, sa peau tendre et délicate, son parfum qu’il n’avait jamais humé auparavant. Il ferma les yeux et ce fut comme si pour un instant ce temps qui ne reviendrait pas, il le savait, n’avait pas encore disparu les laissant distants et esseulés. Ce ne fut pas lui qui bougea, ce fut elle : ses douces lèvres effleurant son visage comme dans une involontaire caresse, et dans un mouvement d’abandon d’une infinie douceur se posèrent comme par mégarde sur sa bouche.  
Alors il sentit son cœur battre la chamade dans sa poitrine comme s’il ne s’était pas éveillé ainsi depuis mille ans, il sentit sa volonté céder et un gémissement désespéré lui échappa. Pendant un instant il oublia tout, ne pouvant résister à ce sentiment qui l’envahissait. Il l’enlaça et l’embrassa, essayant de toutes ses forces de se convaincre que son abandon était un abandon d’amour. Il lui rendit son baiser, et pendant qu’il le faisait il fut heureux comme il ne l’avait plus été depuis longtemps. Et pendant un moment, le temps d’un éclair, si bref qu’il pensait par la suite ne pas pouvoir même le saisir, Fersen s’égara dans ce baiser et dans l’illusion de l’amour.
 
« Oscar ... Oscar ... »
« Non ne pleure pas, Oscar ... »
 
Il avait prononcé ces mots tout en versant lui aussi quelques larmes. Faisant le sacrifice ultime il se détacha d’elle prenant dans ses mains, dans une caresse douce et tremblante, son visage.
 
« Oscar je vous en prie… je ne peux pas…. Vous allez mal... mal...»
 
Il s’approcha à nouveau, et eu de mal à retenir son envie de l’effleurer encore de ses lèvres.
 
« Que tu es belle ... je ... oh, si seulement vous le vouliez vraiment, Oscar… si c’était ce que vous souhaitiez.. »
 
Il baissa la tête et s’éloigna dans un mouvant lent et empli de tellement de souffrance, il étira ses bras pour la saisir par les épaules.
 
« Mais vous ne le souhaitez  pas… vous ne … non »
 
Il la regarda, et vit la confusion dans ses grands yeux, emplis par la douleur et la stupeur de s’être laissée aller, incapable de revenir à elle, ou même de comprendre et d’endosser la responsabilité de ce qui venait de se passer.
Il la regarda et fut empli de remords, de douleur, parce qu’il était le plus forts des deux et que malgré tout il avait cédé. Il posa ses mains sur son visage avec un léger sanglot.
 
« Pardonnez-moi Oscar, tout est de ma faute. Pardonnez-moi je vous en conjure. Cela ne se reproduira plus. Pardonnez-moi … »
 
Elle le regarda, silencieuse et interdite.
Il la fit s’assoir et doucement quémanda à nouveau son pardon.
 
 « Tout est de ma faute Oscar, pardonnez-moi je vous en prie. Ne vous blâmez pas pour ce moment d’égarement je vous en conjure, ne le faites jamais. Vous n’étiez pas vous-même Oscar… cela fait si longtemps que vous n’êtes plus vous… »
 
Elle posa sa main sur son front, et pleura en silence. Elle lui adressa un regard accablé, dévasté, comme si elle n’avait plus aucune raison de vivre. Et ce fut Fersen qui se sentit mourir, sous ce regard.  Il savait qu’il devait l’aider, qu’il le fallait absolument et tout de suite, il devait l’aider à retrouver le chemin. Il essaya de récupérer sa lucidité, sa raison,  il prit une chaise et s’installa en face d’elle tenant ses mains dans l’étau protecteur des siennes, il était ému.
 
« Parlez-moi Oscar, - lui dit-il - s’il vous plait parlez-moi. Dites-moi ce qui s’est passé, je suis là pour vous… »
 
 
*
 
 
Et c’était bien ce qu’il pensait, il s’agissait d’André.
André et Oscar avait bien eu une liaison, et elle était toujours éperdument amoureuse de lui. Ce n’avait pas été facile pour elle de le reconnaitre, mais à la fin elle l’avait avoué : d’une voix basse comme abandonné, finissant sa phrase d’un sanglot presque libérateur.
C’était le vrai amour et cela en dépit de leur différence sociale. Et à cause de cela, et uniquement de cela ils avaient du se cacher, accepter d’être séparés car le risque d’être découverts était trop grand. Leur amour s’était épanoui ici au domaine des Jarjayes mais ils prenaient des risques, d’énormes risques car la distance entre leurs deux mondes était infranchissable.
Mais Fersen savait ce qu’était des distances infranchissable.
Quel courage, cependant, Oscar ...
Bien sûr, quel courage de défier des siècles de conventions sociales, des distinctions de classe, de préjugés. Le risque de tout perdre, d'être seul contre tous et cela pour fuir avec lui.
Et André quel courage aussi.
Oscar avait décrit, si leur histoire était sérieuse, durable, et pas seulement le caprice d’une nuit, ou une aventure sans lendemain… et bien… il devait l’aimer, l’aimer passionnément, car il ne devait pas ignorer les risques encourus par quelqu’un de sa condition qui s’amouracherait d’une aristocrate, plus que cela à vouloir devenir son compagnon. Oscar était une comtesse, et de la plus illustre noblesse, un scandale comme celui-ci lui aurait valu beaucoup de commérage, sans oublier que sa réputation se serait vue à jamais entachée, mais André lui aurait été sans aucun doute tué.
Avec le Général de Jarjayes et … le choix de vie qu’il avait fait pour Oscar…
Oui bien sûr qu’il était conscient des risques qu’il prenait.
 
Et malgré cela ils s’étaient aimés, et voulaient s’enfuir ensemble…
Puis sans raison il l’avait abandonnée, le jour même de leur fugue. La laissant complètement détruite, naturellement.
 
Mais il y avait quelque chose d’étrange, de très étrange dans cette histoire. Oscar était trop bouleversée pour s’en rendre compte, mais vu de l’extérieur c’était assez clair, du moins pour ceux au fait des méthodes actuelles dans certains milieux où l’on rencontre ce genre de problèmes. Elle ne fréquentait pas ce genre de salons, mais Fersen oui.
 
 
*
 
 
«Voilà maintenant vous savez tout… »
 
Elle l’avait dit d’une voix éplorée, laissant son bras allé sur le coussin. Le feu était en train de mourir et Fersen se leva pour ajouter du bois. Puis versa un verre d’eau et lui tendit avec son mouchoir.
 
« Tenez, essuyez vos larmes, mon amie »
 
« Oscar… écoutez… »
 
Elle leva les yeux vers lui.
 
« Veuillez m’excuser, je sais que ces souvenirs vous sont douloureux, et que ma question peut sembler indiscrète, mais je vous assure qu’il n’est nullement question de curiosité ou d’insensibilité de ma part. Mais Oscar… Est-ce que je peux vous demander de quelle façon André vous a abandonnée ?»
Elle le regarda avec étonnement: «Que voulez-vous dire? »
« Je veux dire… Vous a-t-il parlé directement ou a-t-il envoyé quelque messager à sa place ? Il s’en est simplement allé sans rien vous faire savoir ?»
Oscar soupira et répondit à voix très basse: « Il m'a écrit une lettre. »
« Une lettre ? »
« Oui. »
« Et comment vous l’a-t-il remise ? Et où ? »
 
Elle secoua la tête et lui raconta comment pendant cette longue soirée d’attente elle avait entendu qu’on lui glissait une enveloppe à son nom sous la porte. De ce qu’elle y avait découvert, et comment, désemparée elle s’était retrouvé errante abandonnée dans les rues de Paris. Jusqu'à ce qu’il a secoure en la recueillant inconsciente à son retour de l’Opéra.
 
 « Laissez-moi comprendre Oscar. André conçoit dans les moindres détails un plan de fuite, vous donne des instructions très précise pour rejoindre l’auberge, prévois de vous faire utiliser de faux nom, vous fait prendre le risque de voyager seule car vous n’avez d’autres choix, sort pour chercher une voiture, donne au propriétaire de l’auberge des consignes pour le cas ou vous arriviez durant son absence… et ne vient pas ? Il vous laisse attendre toute la soirée et vous glisse une lettre sous la porte et s’enfuit sans que vous puissiez le retrouver ? »
« Hans, mais que… »
« Mais excusez-moi Oscar, à part le fait que, pour ce que je connais d’André, il ne me semble pas être un homme à se conduire de la sorte, vous le connaissez d’ailleurs mieux que moi et pouvais me le confirmer… Mais surtout Oscar, pourquoi ? Pourquoi vous aurait-il faite venir jusqu’à l’auberge pour vous abandonner  avec une lettre ? Quelle cruauté l’aurait poussé à faire une telle chose ? Et dans quel but ? S’il voulait partir, il aurait très bien put fuir sans vous donner rendez-vous sur Paris et vous laisser une lettre à la maison s’il tenait tant à vous écrire ? Soit, imaginons qu’il vous ai quand même fait prendre le risque de venir seule dans Paris, bien que cela aurait été l’attitude d’un lâche, pourquoi aurait-il couru le risque de se rendre lui-même à l’auberge ? Car il était bien venu à l’auberge non ? »
« Oui… Il y avait ses gants dans la chambre… il avait même dormi la veille dans le lit… Fersen, mais que voulez-vous dire ? »
« Oscar... Je ne sais pas, mais ... Je me demande pourquoi. Cela n'a aucun sens. A moins que ... vous aurait-il volé de l'argent ? Lui avez-vous remis une sommes et il serait partit avec ? 
« Non! Mais que dites-vous là, non ! »
« Et pourtant, croyez-moi, le vol aurait été la seule raison plausible à tout ça. Car sinon il n’y a aucune logique à son comportement, il a pris de gros risques pour réussir à vous faire beaucoup de mal. Pensez-vous qu’il aurait pu vous détester à ce point ? »
« Non…non… je ne pense pas Fersen ». Désemparée elle posa ses mains sur son visage et dit d’une voix faible.
« Si vous saviez combien de fois je me suis posé cette question… mais non… je ne peux pas croire qu’il me haïssait. Qu’il me détestait, non, non… peut être qu’il ne m’aimait pas, mais il n’avait aucune raison de me haïr ou de vouloir me faire du mal délibérément… Et puis il n’est pas ce genre d’homme…non… »
« Mais alors Oscar pourquoi ? »
« Je… Il a peut-être eu peur au dernier moment et a préféré fuir… Dans la lettre il me disait qu’il m’ aimait… qu’il m’aimait et qu’il faisait cela pour moi, que cela faisait longtemps qu’il remettait en cause notre fuite car il n’avait pas le droit de m’arracher à mon monde, qu’il avait compris que non, que cela n’était pas juste... »
« Revenons au point de départ alors. Il y avait longtemps qu’il voulait renoncer à s’enfuir et il s’est décidé d’abandonner au dernier moment ? Il dit que ce n’est pas juste de vous obliger à fuguer  pourtant il vous fait fuir pour vous quitter ensuite ? Oscar tout cela est étrange… très étrange même… pouvez-vous le comprendre ? Un homme qui a peur des conséquences au point de s’enfuir ainsi ne peut pas avoir assez de courage pour entretenir une telle relation avec vous, surtout aussi longtemps et dans votre propre maison. »
« Hans, où voulez-vous en venir ? »
« Excusez-moi Oscar… J’hésite à vous révéler certaines choses… car ce ne sont que des suppositions et je ne voudrais pas qu’elles vous causent un trouble inutile… Mais je dois vous le demander car vous me semblez très confuse, et vous n’êtes pas en état de regarder froidement les choses. Vous êtes trop impliquée, je le comprends, mais vu de l’extérieur et maintenant que je sais… Je me suis vite rendu compte que quelque chose n’allait pas… »
« Fersen… »
« Oscar êtes-vous sûre que la lettre que vous avez reçue était bien une lettre d’André ? »
« Je ne comprends pas… »
« Je veux dire, cette lettre était bien écrite de sa main ? »
 
Il la vit lever la tête, le regard étonnée avec comme une lueur de compréhension, mais elle secoua la tête des larmes emplissant ses yeux.
 
« Oui Fersen c’était bien son écriture, et la lettre contenait des choses que lui seul pouvait connaitre… lui seul… »
« Je comprends Oscar, mais cela ne signifie pas qu’elle venait bien de lui, une écriture peut être contrefaite, il suffit d’avoir un modèle. De plus lorsque la victime est émotionnellement impliquée comme vous l’êtes, il est encore plus facile de la tromper. »
« Tromper ? Vous êtes en train de me dire qu’il s’agit...»
« Oscar je m’expose beaucoup en disant cela, et je crains de faire une erreur, parce que si par malheur j’avais raison cela pourrait être beaucoup plus grave que vous ne l’imaginiez, mais… je n’y crois guère, pardonnez-moi… il y a quelque chose qui cloche, dans toute cette histoire. Pensez-y-bien : vous êtes bouleversée, non parce que c’est la fin de votre histoire, si importante soit-elle, mais parce que vous n’arrivez pas à croire que la personne qui vous a écrit cette lettre soit le André que vous connaissiez, n’est-ce pas ? »
« Oui… Il est si… »
« Je ressens exactement la même chose, et en cela je crois que vos sentiments sont plus fiable que les miens… Et si en effet il ne s’agissait pas de la même personne ? »
« Vous voulez dire… »
« Je ne veux pas vous bercer de veines illusions, mais… si votre relation était telle que vous me l’avait décrite… pardonnez-moi Oscar, je crois que vous le connaissiez bien, très bien même... De plus, vous avez passé votre vie ensemble, n’est-ce pas ?»
« Oui »
« C’est pour cela que tout au fond de vous, vous le savez déjà… il ne peut pas avoir fait cela… vous en êtes plus que convaincue je le vois bien. Tellement convaincue que tout cela vous à détruite, cela  a changé votre façon de voir le monde… cela vous a anéantie… »
« Hans …»
« Oscar pardonnez ma franchise, mais… pourquoi ne faites-vous pas confiance à vos sentiments ? Pourquoi ne faites-vous pas confiance à votre amour pour lui ? Est-il possible que vous l’ayez à ce point mal jugé ? »
Le regard emplis de consternation et sanglotant : « Pourquoi me demandez-vous cela Fersen ? - dit elle - Pourquoi ? Vous ne croyez pas que je me suis déjà posé mille fois la question ? Que j’ai déjà souffert le martyre à force de me demander encore et encore si cela été possible que je me sois trompé à ce point ? Mais André n’est pas là !! Vous le comprenez cela ? André n’est pas à mes côtés, il a disparu pour ne jamais me revenir, et cela est un fait Fersen ! Un fait ! »
 
Il lui serra les bras, et l’air très sérieux lui essuya le visage.
 
« Non je vous en prie ne pleurez pas, ce n’est pas le moment. Je vous assure je vous comprends, mais vous devez vous ressaisir pour affronter cette situation, vous seule pouvez faire le jour sur cette histoire, et vous vous devez de le faire. »
Il attendit que les sanglots cessent, puis d’une voix douce mais emplie de gravité il lui demanda à nouveau « Écoutez-moi maintenant et réfléchissez attentivement avant de me répondre, est-ce que par hasard André vous a écrit d’autres lettres ? »
« Je n’ai nullement besoin d’y réfléchir, oui il m’a écrit d’autres lettres »
« Et serait-il possible que l’une d’elle soit tombé dans d’autres mains ? Car si vous aviez été découverts cela aurait été la fin »
« Nous le savions pertinemment, c’est pourquoi nous détruisions chacune de nos lettres systématiquement »
« A chaque fois Oscar ? Vous en êtes sûre? Vous avez systématiquement détruit chacune de ses lettres ? »
Elle hésita un instant avant de répondre « Une seule… en fait je n’en ai gardé qu’une seule, je l’ai conservé dans ma chambre »
« Et si … Imaginons que quelqu’un ai trouvé cette lettre, est-ce qu’il aurait pu en déduire la nature de vos relations avec André ? »
Oscar frissonna : « Oui, certainement que oui »
« Et... Par hasard... aurait-il pu en tirer quelques informations utiles pour écrire une nouvelle lettre, des éléments qui auraient pu vous faire croire que c’était la même personne qui vous aurait écrit ? Y avait-il des choses que seul André aurait pu savoir ? Ne vous précipitez pas, réfléchissez-y… Dans la lettre que vous avez reçue à l’auberge, était-il évoqué quoi que ce soit qui aurait pu se trouver dans la lettre d’André que vous n’avez pas détruite ? Je ne sais pas, il s’agit là juste d’une hypothèse, je me trompe surement Oscar, peut être avez-vous juste étés surpris par quelqu’un sans vous en rendre compte… »
 
Il découvrit de la stupéfaction dans ses yeux alors qu’elle ramenait ses mains vers sa bouche : « Oui Fersen… Mon Dieu… c’était bien les mêmes moments évoqués… » Il s’agissait de cette nuit, cette fameuse nuit dans la cuisine.
 
« Hans… mais si cela est vrai cela signifie… Oh mon Dieu… quelqu’un c’est introduit dans ma chambre, a fouillé mes affaires et a trouvé la lettre… Il s’en est servi pour en écrire une autre pleine de mensonges en imitant l’écriture d’André… il faut que je garde mon calme… en supposant que tout cela soit vrai, que quelqu’un ait voulu délibérément me tromper avec cette lettre… pourquoi aurait-il agi ainsi... pourquoi ? Aidez-moi à comprendre je vous en supplie Hans, je ne peux plus réfléchir, je n’y arrive plus… »
« Si vous me demandez un raisonnement impartial, Oscar, voici mon idée. Je pense que si vous aviez été découverts vous n’auriez jamais accepté d’abandonner André quoi qu’il en coute. Cependant, vous n’auriez eu d’autre choix que de vous résigner si cela venait de lui… »
 
 Elle ne semblait pas y croire. Déconcertée.
 
«Mon Dieu ... Hans, mais ... mais vous rendez-vous compte que si cela est vrai la seule personne qui aurait pu le faire est ... mon père ? Seul mon père, Hans. Seule lui aurait voulu nous séparer. Non cela ne se peut, c’est justement cela qui le rend impossible, qui rend tout vide de sens. Non seulement parce que c’est monstrueux… c’est tellement monstrueux que je ne peux pas croire que mon père ait pu faire une telle chose … mais… Hans, mon père n’est pas homme à se comporter ainsi, je le connais… Il m’aurait tuée s’il l’avait découvert… Il nous aurait tués tous les deux, André et moi, le jour même… Oui cela il aurait pu le faire, je peux le croire sans la moindre difficulté, mais quelque chose comme celle que vous dites, il ne peut pas l’avoir faite,  ça ne lui ressemble pas. »
« Je suis entièrement d’accord avec vous Oscar. Et même si votre père est le seul à avoir une raison pour vous séparer, il n’est pas homme à agir ainsi, je suis d’accord : il vous aurait probablement tué, mais agir ainsi … » il laissa échappé un soupir « Bien que... vous le savez, quand on est choqué la colère monte… bien sûr, c’est bizarre … vraiment bizarre »
Il la regarda dans les yeux « Essayez de vous rappeler, faite appel à toute votre mémoire. Avez-vous remarqué quelque chose d’inhabituel dans votre entourage ? Chez vous, ou a la cour ? Certaines personnes que vous avez trouvées étrange de voir ces derniers temps ? Ou avant que tout cela n’arrive ? N’importe quoi d’inhabituel, de curieux. Dés choses pour lesquels vous n’avez pas accordé d’importance, mais qui maintenant à la lumière de ce que vous savez pourrait vous aider à comprendre ? Réfléchissez-y Oscar ! »
« Eh bien… non … je ne pense pas, je ne vois rien et pourtant à ce moment-là j’accordais de l’importance à tout  je vous assure»
« Bien entendu et je peux aisément comprendre pourquoi, mais s’il vous plait concentrez-vous, n’importe quoi même le plus insignifiant détail… Il ne devrait pourtant pas vous être difficile de vous souvenir vu votre fonction, et je suis sure que si vous n’étiez pas impliquée personnellement ces choses vous auraient déjà sauté aux yeux dans pareil cas. »
« Pourtant je ne vois rien Hans, rien, mise à part peut-être… mais c’est vraiment insignifiant.. »
« Dite toujours cela ne peut pas faire de mal, non ? »
« Non en effet… en fait, quelques jours avant la date programmé de notre départ, alors que je rentrais tard, la gouvernante m’informa que nous avions reçu de la visite, une personne qui n’était jamais venue auparavant. »
« Une personne ? »
« J’ai d’ailleurs trouvé cela étrange, car on m’informa qu’elle était venue rendre visite à ma mère, hors tout le monde sait que ma mère vit à Versailles… Ainsi elle fut reçue par mon père. Mais j’avoue ne pas y avoir pensé depuis »
« Qui était cette personne Oscar ? »
« Une dame que peut-être vous connaissez, Madame de Surgis »
 
Soudain les yeux écarquillés ne pouvant cacher sa surprise et surtout son angoisse. Fersen demanda : « Vous avez dit Madame de Surgis ? »
« Oui, pourquoi ? »
« Mon Dieu Oscar ! Madame de Surgis est connue pour être impliquée dans plusieurs intrigues scabreuses de ce genre, par le passé. Il ne s’agit là que de rumeurs, des soupçons, rien de certain à vrai dire, mais j’ai souvent entendu parler d’elle à ce sujet, vous pouvez me croire. De plus la contrefaçon de courrier ne lui est pas étrangère je vous assure. Bon sang Oscar… c’est donc vrai… vous avez était trompée... »
« Fersen… »
« Je vous dois la vérité Oscar, je suis désolée d’avoir à vous l’apprendre, mais à ce stade il le faut, et j’en prends le risque. Pardonnez-moi je vous en prie et surtout n’oubliez pas que je le fait uniquement à dessein qui me semble juste. Oscar je ne sais comment trouver les mots mais… »
 « Mais? »
« Il se dit… il se dit que Madame de Surgis est… du moins était par le passé… eh bien… comment dire, une amie assez proche de votre père… Me comprenez-vous ? »
Le regardant avec étonnement elle lui dit « Vous voulez dire qu’elle était la maitresse de mon père, Hans ? Parlez Clairement, bon sang je suis assez âgée pour l’entendre, et je veux le savoir sans détours ! »
 « ... Oui ... Oui, Oscar, je suis désolé ... Je voulais dire exactement ça… Oui. »
Oscar se leva brusquement, ses mains couvrant ses lèvres entrouverte par la stupéfaction, elle cherchait dans sa mémoire des souvenirs qui auraient pu expliquer : « Mais alors…alors… »
« Alors oui Oscar, si Madame de Surgis est venue rencontrer votre père, et cela juste avant qu’André n’ai disparu en vous laissant une lettre… eh bien je pense qu’il ne s’agit nullement d’une coïncidence. »
« Mon Dieu… »
« Rappelez-vous Oscar de ce fameux soir. La lettre que vous gardiez dans votre chambre, était-elle toujours là ? Avez-vous vérifié ? »
« Oui… je m’en souviens très bien, ce fut la première chose que je fis dès mon retour, cela m’avait préoccupé toute la journée. En fait, je l’avait très vite regretté car habituellement je suis prudente avec ces choses-là »
« Et la lettre était toujours là ? »
« Oui elle y était, je me rappelle avoir même poussé un soupir de soulagement »
« Était-elle intacte ? Toujours au même endroit ? Vous en êtes sûre ? »
« Oui… elle était là ou je l’avais laissé… dans la poche de mon uniforme… je l’y ai trouvé, je m’en souviens bien… » Puis soudainement elle s’interrompit « Mon Dieu… Oh mon dieu ! Non ! »
« Quoi ? Qu’y a-t-il Oscar de quoi vous rappelez-vous ? »
 
Elle le regarda, le visage empli d’une angoisse presque palpable, quasiment incapable de dire un mot « Fersen elle était dans l’autre  poche !! Mon Dieu mais oui… oui elle était dans l’autre poche… l’autre poche… j’en suis sûre. »
 
Ils se regardèrent en silence, étourdis. Ni l’une ni l’autre ne sachant quoi dire. Puis soudain ses yeux s’emplirent d’une terreur incontrôlable, elle le fixa choquée : « Et André ? Mon Dieu si tout cela est vrai, Fersen… que lui est-il arrivé ? Qu’ont-ils fait à André ? »
 
Il n’avait pas de réponse, il hésita longtemps avant de parler « Oscar mon amie, pardonnez-moi… Je souhaite du plus profond de mon cœur que nous nous soyons trompés, que nous ayons tout faux et qu’il n’y ai pas une once de vérité dans ce que nous avons découvert ce soir. »
« Pourquoi… »
« Parce que … je pense que dans l’intérêt d’André il serait préférable qu’il vous ai abandonné comme vous le pensiez… Parce que… Si tout était vrai et qu’il ne vous avait pas abandonné de sa propre initiative, que depuis il n’a pas donné signe de vie… eh bien Oscar… Je crains que quelque chose de mauvais lui soit arrivé, quelque chose de terrible. »
 
 
***
 
 
Le vent dans les yeux, le froid glacé qui lui mordait la peau dut à sa folle cavalcade il ne le sentait pas, il ne sentait plus rien.
 
« Oscar ... pourquoi? Pourquoi ? »
 
La route pour Paris était sombre et déserte. Il n’entendait que le martellement des sabots du cheval résonner sur le sol.
Mais il l’avait vue…
Il avait pris un risque énorme pour y aller, surtout de nuit. Il n’était pas encore remis, mais il fallait à tout prix qu’il le fasse… il devait venir la voir… la voir elle…
Il avait emprunté son cheval à Alain et avait réussi à se faufiler à l’intérieur du domaine des Jarjayes sans se faire repérer, et cela pour lui parler. Il avait contourné le bâtiment principale et grimpé sur la façade jusqu’au premier étage ou se trouvait sa chambre.
La nuit.
Il avait aperçu une lumière dans le salon juste à côté, il avait gravis ces quelques mètres en se cramponnant à la tige de lierre qui rampé sur la façade.
Il s’était penché pour voir derrière la fenêtre…
Et il l’avait vue. Il avait vu Oscar.
Elle embrassait le comte de Fersen.
 
 
A suivre…
 
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Lun 13 Fév 2017 - 10:50

Dans ses mains
Partie XV
 
Il était très tard dans la nuit quand il rentra dans son élégante demeure Parisienne, le cœur empli d’un mélange inextricable de consternation et de soulagement.
Oscar l’avait quitté les yeux au bord des larmes, l’étreignant avec une intensité et une affection qui l’avait chamboulé. Elle était ébranlé mais reconnaissante, son bouleversement l’avait animé de mille intentions d’agir qu’elle n’arrivait pas à mettre en ordre.
Elle était confuse et désespérée, mais surtout effrayée par ce qu’ils venaient de découvrir, au point qu’il avait craint qu’elle ne puisse contenir tant d’émotions.
Elle était en colère et bouleversé, à un moment elle c’était saisi de son épée et l’avait tiré en ouvrant la porte, tout en marmonnant le nom de son père. Il avait eu toutes les peines du monde à la retenir pour lui faire entendre raison, lui martelant qu’elle n’obtiendrait aucun résultat en faisant cela.
Il l’avait faite s’asseoir, et avait encore discuté pendant une heure, essayant de dessiner avec elle les grandes lignes d’une stratégie pour aborder ces questions, pour dans un premier temps déterminer ce qui se passait, et ensuite évoquer la façon d’agir pour ne pas commettre d’erreur.
Mais il n’était pas sûr qu’elle suivrait le plan quand il l’avait laissée à Jarjayes, Oscar était trop hors d’elle. Il l’avait assurée de son plein appui, et était rentré dans sa demeure finalement, du moins pas avant d’avoir obtenu sa promesse qu’elle irait au lit au moins pour se reposer quelques heures avant d’affronter ce qui l’attendait.
A son départ leur étreinte fraternelle emplie d’une véritable affection lui avait réchauffé le cœur. Cela avait été émouvant, loin de tout le formalisme et le cérémonial des gens de son rang… qui était le leur en fin de compte, du moins jusqu’à ce soir.
Elle était enfin de retour, tout à coup à nouveau en vie. Fersen l’avait laissée, il était heureux mais inquiet pour elle, mais surtout profondément troublé par ce qui emplissait son cœur.
 
 
Il n’avait pas envie de dormir. Face de la cheminé qu’un serviteur avait pris soin d’entretenir, il se versa un verre de cognac, et cette fois-ci il le bu, songeant au gout des lèvres d’Oscar, à la chaleur de son corps quand elle était dans ses bras.
Et il ressentait aussi une pointe de douleur car il savait qu’il n’éprouverait plus jamais cette sensation. Mais cela ne dura qu’un instant puis il se reprit. Dans sa mémoire le souvenir de Marie-Antoinette s’abandonnant dans ses bras. Combien de fois lui avait t’il dit qu’il l’aimait, combien de fois l’avait-il possédé avec passion, comme on possède une femme et non une Reine. Et la façon dont elle lui répondait avec ses gémissements. Ce n’était que dans leurs étreintes, et seulement dans leurs étreintes qu’ils pouvaient ainsi se donner l’un à l’autre.
Toutes ces années passé à l’aimer. Désespérément, comme un fou, alors que tous à Versailles dénigraient leur amour… Le favori de sa majesté… l’amant de la Reine… voila ce qu’il était aux yeux de tous, et seulement cela, même lorsqu’ils avaient dix huit ans et étaient encore des jeunes gens capable de rêver. Son amant, même maintenant qu’il ne pouvait pratiquement plus la toucher, maintenant que la ceindre de ses bras lors de nuits désespéré et devenu trop rare ne lui suffisait plus depuis longtemps, ne lui apportait désormais plus que de la rage… La Reine de France, épouse de Louis XVI, mère du dauphin… Elle ne pouvait fuir son destin. Et lui pauvre fou, amoureux d’une reine comme si elle n’était qu’une simple femme… Oh oui il avait souhaité toute sa vie qu’elle ne soit qu’une simple femme.
 
Il pensa à Oscar et à son ordonnance, il les enviait presque… s’enfuir ensemble… loin de ce monde… parce qu’ils s’aimaient. Ils avaient pu y songer, ils avaient pu y croire… et qui sait, ils pourraient peut être encore… s’il était encore vivant… admettons qu’il l’était.
Mais une Reine ! Comment s’enfuir avec une Reine ? Comment se tenir entre les jambes d’une Reine et présumer qu’elle vous aime ? L’aimer seulement elle, et tout abandonner pour cela ? Tout ?
 
Il serra si fort son verre qu’il se brisa. Une joie féroce l’envahi quand le sang s’échappa de sa main, et que l’alcool brula sa plaie. Il banda rapidement sa blessure puis remis son manteau et commanda une voiture. A Paris un bal durerai jusqu’à l’aube, et Madame d’Argincourt en serait à coup sûr. Caché dans un quelconque salon privé du Palais Royal ils finiraient ensemble saoul aux lueurs des bougies. Puis il la flanquerait derrière un rideau, comme ils le faisaient toujours, dans des endroits toujours plus inattendus, et il la prendrait contre un mur.
 
***
 
 
Comme elle l’avait promis à Fersen elle s’était mise au lit, mais il lui semblait que des ronces remplaçaient ses draps. Elle ne trouva pas de repos car elle songeait à tout ce qui s’était passé et à ce qu’elle ferait le lendemain.
Elle se remémora cet entrevue avec le comte, et ce baiser qu’elle lui avait donné, car oui c’était elle, avec à ce moment juste une envie de disparaitre. Comment avait-elle pu faire ça ?
Comment avait-elle pu ? Et que serait-il advenu si Fersen ne l’avait pas de lui même interrompu ?
Rien… Le souvenir des baisers d’André lui était apparu avec une telle violence, qu’à peine ses lèvres avaient touché celles de Fersen qu’elle avait voulu mourir.
Elle avait vraiment touché le fond ce soir là…
 
André ... André ...
André ne l’avait pas quitté, il l’aimait. Cette odieuse lettre qui l’avait détruite n’était pas de lui, d’autres l’avaient écris… mais pas lui… Il l'aimait, il l'aimait ... il l'avait toujours aimée ... il ne s’était pas enfui de peur en l’abandonnant, il ne l’aurait jamais fait, non…
André… son sourire qui lui revenait en mémoire, maintenant, mais aussi la chaleur de ses étreintes, quel soulagement et quelle joie d’avoir enfin retrouvé tout son amour, ses paroles, ses baisers. Comme leur première fois… oui… la première fois qu’il l’avait enlacée, si proches dans son lit, que son corps était entré en elle, si empli de passion, de désir, de tendresse,  leur respirations mêlées dans la pénombre. Eux seuls, tous les deux… ils avaient toujours étaient la seule chose qui comptait… et quelle joie de se rappeler de cela, quelle joie de savoir que ce cauchemar n’était qu’un mensonge, qu’il ne l’avait pas abandonné, non… que ce n’était qu’un mensonge… un mensonge…
 
« André ! »
 
Elle le cria en pleurant, tout en mordant le drap, incapable de résister à la joie mais aussi à la douleur brulante. Plus elle y pensait, et plus l’angoisse au lieu de la laisser, la saisit. Ou était-il ? Qu’avaient-ils fait à André ? Malédiction… que lui avait-il fait ? Elle n’arrivait pas à brider sa peur ni sa douleur... Depuis combien de temps ne l’avait-elle pas vu ? Depuis quand n’était-il pas revenu et que personne ne l’avait vu ? Jamais André ne serait partit volontairement aussi longtemps… non…non… comment avait-elle pu croire cela ? Qu’est-ce que …  Que lui avaient-ils fait ? Fersen avait dit que cela devait être terrible… oui il avait raison…. Mon dieu… Il avait raison…
 
Elle se leva du lit incapable de rester en place, dans ces draps devenu inutiles, faisant les cent pas dans sa chambre comme une furie. Elle ouvrir la fenêtre faisant s’engouffrer une rafale de vent froid et cria, un cri rauque et désespéré.
 
« ANDRE !!! »
 
Elle l’appelait, elle invoqué son nom dans la nuit, se moquant que quiconque puisse l’entendre, complètement affolée. Ou était-il ? Qu’était-il arrivé ? Et s’il était mort… mort ? Mort depuis longtemps, sans qu’elle n’en sache rien, alors qu’elle pensait ces choses terribles, qu’elle le détestait de l’avoir abandonnée ? 
Sa douleur l’emplissait tellement qu’elle faillit défaillir. Ils auraient put le tuer… oui… c’était possible… tout était possible, après tout ce qui s’était passé : s’ils avaient put lui faire à elle une chose aussi immonde, il est peu probable qu’ils aient eu des scrupules vis-à-vis d’André. Dos à la fenêtre, les mains sur le balcon, le vent froid lui glaçait les os et elle n’arrivait pas à reprendre son souffle, l’air lui manqué. Sa main sur le front, une fièvre lucide la consumait. Elle délirait, et pourtant tout ceci n’était pas une illusion, tout était vrai, elle le savait.
Il pourrait être mort. Elle aurait pu le retrouver ce soir la pour le découvrir mort. Mort de façon horrible, sans qu’elle ne sache ni où ni comment, sans qu’elle ne puisse être à ses cotés, et mourir avec lui. Appelant la Mort, l’invoquant… mon Dieu… il était surement mort, s’il n’était pas venu la chercher…il était mort…
La clarté avec laquelle elle reçu cette certitude, soudainement, faillit la faire basculer vers la folie. Elle ne voulait plus que la mort, le meurtre… dans sa chambre, elle détruisit tout autour d’elle en hurlant. Elle regarda alors le ciel, le vent féroce s’engouffrant dans ses cheveux, les yeux inondés de larmes glacées. Elle s’effondra sur le sol dur et froid dans un cri de douleur déchirant.
 
Qu'était-il arrivé? Qu'était-elle devenue? Qu’était-il advenu de sa vie, de son amour ? Que lui avaient-ils fait ?
Non… cela ne pouvait être vrai… cela ne pouvait pas. Elle devait trouver en elle la force d’espérer, elle devait croire qu’André était toujours en vie, qu’elle le retrouverait. Elle ne pouvait pas céder à la douleur du chagrin, elle devait se montrer plus forte… Elle devait trouver le courage d’être plus forte… le courage d’y croire.
Elle se leva et referma la fenêtre d’un seul geste, luttant avec rage contre le vent. Calme… elle devait retrouver son calme. Et y croire… Croire qu’André était toujours vivant, croire en leur amour, en elle-même. Elle devait croire en ces choses auxquelles elle n’avait plus cru depuis si longtemps parce que cesser d’y croire l’avait anéantie, l’avait détruite.
 
Sa force avait toujours était sa foie.
Mais elle n’était plus elle-même depuis trop longtemps.
Cela lui semblé être une éternité depuis qu’elle avait perdu André en fait.
Jusqu’à ce soir, cette nuit avec Fersen.
Heureusement Hans avait tout compris, et il avait réussi à l’aider plutôt que de profiter de sa faiblesse. C’était un ami sincère et un homme droit grâce à lui elle était enfin sortit de cet enfer.
En se remémorant les choses qu’ils avaient découvert, et ce qu’ils en avaient déduis, elle sentit de nouveau son sang bouillir dans ses veines de rage, elle était pleine d’incrédulité et de consternation, mais remplie également de haine, d’une haine si féroce contre le monde, contre son père, contre cet acte infâme dont elle avait été la victime. Oh oui… comme tout était évident maintenant, comme tout était épouvantablement abominable et évident. Mais elle devait s’en vouloir à elle-même avant tout.
Comment avait-elle pu se laisser berner par cette lettre ? Comment avait-elle pu croire si longtemps qu’André aurait pu réellement l’abandonner ? Après toutes ces nuits, toutes ces promesses qu’ils avaient échangées, ces caresses, après s’être abandonnée dans les bras l’un de l’autre ?
Comment avait-elle pu oublier tout ce qu’André avait fait pour elle, pour l’avoir, alors qu’elle hésitait, effrayée par ce sentiment ? Après ce baiser prés de la rivière, ce premier jour aurait du être suffisant… après lui avoir dit qu’il l’aimait, elle, blotti sur ses genoux en lui tenant la main ?
Elle se souvenait des paroles de Fersen « Pourquoi ne faites-vous pas confiance à votre amour pour lui ? »  Mon dieu comme il avait raison... Pourquoi ne s’y était-elle pas fiée ? , son amour pour André était-il donc si pitoyable, si fragile que même des mois d’une relation intense, des mois de baisers, de folles nuits de passion, des risques encourus pour être ensemble, mon dieu d’une vie entière passée ensemble… tout cela ne suffisait pas pour qu’elle croit en leur amour ?
Comment les intrigues d’une vieille putain avait-elles suffit à la faire douter ? Elle, le commandant de la Garde Royal, la garde personnelle de Sa Majesté, si souvent confrontée à de tels complots dans son monde ? Comment avait-elle pu y croire sans avoir le moindre doute ?
Trop d’amour… elle avait trop d’amour pour lui… elle était tellement impliquée dans son histoire avec André qu’elle en avait perdue sa lucidité.
 
Trop d’amour…
Ou trop peu ?...
Cet horrible doute lui apparu sans qu’elle puisse trouver de réponse, et elle se détesta de toute ses forces…
 
Une vieille putain. Et son père. Son propre père ! Comment en était-il venu à de telles extrémités ? Quel genre de monstre était-il pour lui faire une chose pareille ? Un complot machiavélique orchestré avec sa maitresse dans le but de détruire sa propre fille ? Maudit soit-il, et après il osait  parler d’honneur et de principe… maudit soit-il… Il avait gardé le silence tout ce temps, et ce malgré sa souffrance… Elle éprouvait une telle haine a cette pensée qu’elle l’aurait tué de ses propres mains s’il avait était à la maison ce soir là.
Mais elle le ferait demain… oui demain.
Alors que l’aube brumeuse s’insinué dans les ombres du domaine de Jarjayes, Oscar était déjà enveloppée dans sa cape, et elle sortit.
 
 
***
 
 
Au lieu de rentrer sur Paris il laissa son cheval errer en plein milieu de la campagne gelée. A un moment l’animal fatigué avait ralenti le rythme, mais il ne fit rien, abandonnant les rênes. Il était épuisé, transi de froid, avec la tête qui allait éclater.
Une multitude d’émotions incontrôlable envahissait son cœur, pourtant il ne pouvait pas former une pensée cohérente.
 
Oscar…
Oscar embrassait le Comte de Fersen… Oscar embrassait le Comte de Fersen…
Oscar embrassait le Comte de Fersen…
 
Il ne voyait plus que cela, sans savoir vraiment comment réagir.
 
Oscar embrassait un autre homme, un homme qui n’était pas lui…
Cet homme …
 
L’homme qu’elle avait aimé, celui auquel elle avait aspiré pendant tant d’années avant lui, alors que lui la désirait déjà, qu’il l’aimait, et cela depuis tant d’années.
 
Elle ne se souciait donc pas de ce qu’il avait put advenir de lui ? Du fait qu’on ait voulu l’assassiner, qu’il fut presque tué, mais dieu sais par quel miracle il était encore en vie.
Comme le destin était cruel avec lui, il ne l’avait laissé en vie que pour découvrir cela, la voir elle dans les bras de Fersen, et ainsi l’oublier. Malgré ce qu’ils s’étaient dit, ce qu’ils s’étaient donnés, s’étaient promis…
 
Avec cet homme, Oscar…
Pourquoi…
 
Est-ce parce qu’elle le désirait toujours ? Parce qu’elle ne voulait que lui ? Malgré tout l’amour qu’ils s’étaient donnés ?
Elle n’avait jamais cessé de l’aimer, de désirer cet homme ?
 
POURQUOI OSCAR !!!??
 
Cette douleur au creux de sa poitrine était insensée, elle était insupportable. Il était désormais sourd à toute explication, il n’y avait aucune raison pour expliquer ce qu’il avait vu. Aucune qui soit compréhensible, acceptable ou même pardonnable.
 
Non.
Pas après ce qu’ils avaient vécu.
 
Si cela c’était produit avant qu’elle ne devienne sienne, il n’aurait jamais cessé de l’aimer, patientant, agonisant, d’être aimé en retour.
 
Mais pas après.
Non.
Pas après qu’il lui ait tout donné de lui…tout son amour… tout… tout ce qui faisait qu’il était lui. Tout ce qu’il avait était capable de donner à quelqu’un d’autre. Toute sa vie.
 
Cela ne suffisait pas Oscar ? Malédiction ! Cela n’était pas suffisant ?
Je t’ai tout donné, tout ce que j’avais en moi, tout !
Et cela ne suffisait pas ?
 
Oscar ne l’aimait pas.
C’était incroyable, atroce, mais elle ne l’aimait pas.
Elle ne l’aimait pas et ne l’avais jamais aimé.
 
Elle ne l’aimait pas quand, essoufflée par le plaisir, dans ses bras elle criait son nom après s’être pleinement offerte toute la nuit ? Elle ne m’aimait pas alors qu’il embrassait chaque parcelle de sa peau, qu’elle entendait ses mots d’amours dans ses soupirs abandonnés, emplis de confiance et dans un dévouement absolu ? Elle ne l’aimait pas alors qu’ils faisaient l’amour pour la première fois tout les deux, dans la plus douce et la plus merveilleuse des nuit.
Elle ne l’aimait pas non plus cette nuit sur la paille, enfermée dans les écuries, pendant qu’elle le gardait en elle le suppliant de se donner et de rester en elle ? Elle ne l’aimait pas, alors qu’il s’abandonnait en elle, semblant mourir de trop plaisir, trop de bonheur, ou l’univers s’arrêtait à eux au centre de cette paille douce et chaude ? Elle ne l’aimait pas ? Elle ne l’aimait pas ?
 
« POURQUOI ? »
« POURQUOI OSCAR ? »
 
Hurlant sans s’en rendre compte, ce fut sa propre voix perdue en écho dans la campagne qui lui ramena sa propre question en réponse.
 
Pourquoi ?
 
Il ne devait pas y avoir de raison, aucune ne pouvait exister.
Rien au monde ne pouvait justifier cela.
Rien.
 
Il sentit la glace s’insinuer dans son cœur et eu peur de ce qu’il ressentait.
 
Il la détestait
Il n’avait jamais au grand jamais détesté Oscar.
 
Maintenant, il la haïssait.
 
 
***
 
 
Il y avait du brouillard ce matin à Paris, mais à cela rien de nouveau, c’était un hiver particulièrement rude comme ils n’en avaient plus vu depuis de nombreuses années. Sur le pas de sa porte le secrétaire de Me de Surgis haussa son capuchon de laine pour se protéger du froid, il faisait encore presque nuit.
Chaque matin il se réveillait avant l’aube, même si sa maitresse n’exigeait jamais son travail avant midi. En réalité, il jouissait au palais des Surgis d’une position prestigieuse alors il profitait de ces heures de répit pour ses affaires et ses plaisirs personnels.
Normalement sa tache consistait à contrôler les comptes de la maison, ainsi que diverses formalités administratives où il avait pour habitude de retoucher certains chiffres à son avantage bien sur.
Mais surtout il profitait de ces heures matinale pour lire, savourer un copieux petit déjeuner servi dans son étude par de jeunes et jolies servantes. Souvent il les retenait, et jamais elles ne refusaient car elles avaient tout à gagner avec son amitié et au contraire beaucoup à perdre avec son hostilité.
Certes il avait quelques aventures fixes y compris dans le personnel féminin mais il s’octroyait de temps à autres quelques compagnons occasionnels. Son dernier investissement l’avait d’ailleurs incroyablement excité, et malgré son jeune âge c’était un expert. Il se souvint de leur dernière rencontre contre le bureau, elle s’était laissée prendre par derrière, et n’avait pas cessé de murmurer des choses indicible alors que son plaisir montait ».
Il sourit de satisfaction : c’était une bonne vie que la sienne, il avait d’ailleurs mis beaucoup d’argent de coté grâce aux services spéciaux rendu à la comtesse. Ce n’était pas facile de contrefaire certaines écritures ni d’imiter leur style. La plupart des nobles étaient des analphabètes et ne seraient jamais arrivés à ces finesses. Peu savait faire ce travail avec autant d’habileté, et surtout autant de discrétion que lui.
 
Arpentant les rues étroites menant à l’artère principale de sa maison il se rendait vers la place pour attraper une voiture et se rendre chez Me de Surgis.
La ville était calme et enveloppé dans le brouillard, les bruits étaient rares et perçus comme un écho lointain à travers les rues vide.
Ce silence presque irréel l’avait toujours un peu angoissé, mais avec le temps il avait appris a ne plus y prêter garde. La tête baissé, son capuchon tiré pour se protéger du froid il tourna vers la dernière ruelle, encore plus étroite et silencieuse que les autres, qui débouchait finalement sur la place.
Alors qu’il était à mi-parcours il ne sut quoi mais quelque chose lui fit lever les yeux. Il tressaillit.
Au milieu de la rue, dans le brouillard, une ombre lui interdisait le passage. C’était un chevalier blond, enveloppé dans une cape sombre.
 
 
***
 
 
Beaucoup de monde se trouvait ce jour là à Versailles, mais seulement quelques témoins assistèrent réellement à la scène qui se déroula sous les ornements du palais. Mais comme à chaque fois à la cour cela fut répété déformé et amplifié à un point tel que mille versions s’échangeait dans tout le palais en moins d’une demi-heure.
 
Encore vêtu de sa cape et de ses gants le commandant de la garde Royale arriva seul dans le salon où Me de Surgis bavardait aimablement avec d’autres courtisant, il se dirigea vers elle le pas sûr tenant dans sa main sa cravache. En voyant son regard la comtesse palis soudainement, elle n’eut pas le temps de se composer un visage pour faire illusion, que le commandant bascula son siège et la renversa au sol.
Elle ne poussa pas le moindre cri tellement son étonnement était grand, elle se contenta de le regarder complètement abasourdie et effrayée. Elle avait les mains plaqué au sol, la moitié de sa poudre se trouvait sur le tapis alors que sa perruque qui lui arrivé sur le front laissant apparaitre une touffe de cheveux crépus et jaunâtre sur la nuque.
 
« Levez-vous !! » lui ordonna Oscar alors qu’elle attrapait la comtesse toujours au sol par son corset. Elle la traina jusqu’à la chambre voisine et la poussa au milieu de la pièce devant les personnes présentes.
 
« Levez-vous ! » répéta t’elle
 
Humiliée et furieuse la comtesse perdit pied et tira de sa robe un poignard à la lame acérée et se lança sur Oscar. Mais le commandant de la garde dans une réaction plus vive que l’éclair esquiva, écrasant la main de sa botte, la désarma, tenant fermement sa cravache à la main elle lui cingla le visage lui arrachant un cri de douleur et provoquant ainsi de nombreux évanouissements parmi les aristocrates présent.
Puis Oscar poussa la comtesse dans une autre pièce fermant la porte pour être seule avec elle, le publique abasourdi devant le spectacle qui venait de se produire. 
 
*
 
« Maintenant j’exige toute la vérité ! » lui ordonna Oscar de sa voix menaçante et glacial provoquant un effroi terrible chez la comtesse.
« Qu’est ce que … » hésita t’elle
 
Elle n’eu pas le temps de finir sa phrase qu’elle se retrouva avec la pointe d’une épée pointé sur la gorge, et Oscar toujours si cinglante
 
« Je n’ai jamais tué personne de sang-froid, mais je vous assure qu’avec vous je ferais une exception. Tentez de me cacher la vérité à nouveau et je vous assure que je n’hésiterai pas à vous transpercer de part en part ».
Me de Surgis tremblante la supplia « Je vous en prie ne me faite pas de mal »
« Une étrange supplique de la part de quelqu’un qui n’a de cesse de faire le mal autour d’elle » commenta Oscar indignée.
« S’il vous plait… je vous en supplie… commandant »
« Vous suppliez bien sûr… Alors que vous n’avez eu aucun scrupule à manigancer contre moi, vous que maintenant me suppliez. »
Elle avança la pointe de son épée sur la gorge de Me de Surgis dont le regard s’élargit de terreur
« Vous avez raison de supplier comtesse, vous me supplierez d’avantage d’ici peu, je vous assure »
Me de Surgis complètement effondré se mis à pleurer sans retenu « Je vous en prie, je vous en supplie, je ferai tout ce que vous me demandez, je vous dirais tout… mais ne me faite pas de mal, je vous en conjure… »
 
Oscar déplaça son épée de sa gorge à sa poitrine l’amenant à se relevé d’un mouvement de poigné.
 
« Je ne veux savoir qu’une chose de vous, et prenez garde à ce que vous allez me répondre si vous ne voulez pas que ce soit vos derniers mots » Elle la regarda avec rage et détermination en articulant lentement et gravement sa question « Je veux savoir ce que vous avez fait à André »
 
La femme blanche comme un linge, la regarda avec les yeux perdus. Elle vit Oscar furieuse qui attendait toujours une réponse et sentit l’épée appuyer sur sa poitrine, et réalisa qu’elle ne pouvait que dire la vérité. Elle le fit tremblante, en se préparant à sa fin.
 
« J’ai payé deux hommes pour qu’ils l’agressent …»
 
La pâleur qui s’étendit sur le visage d’Oscar lui inspira une terreur encore plus violente.
 
« Et qu’ont-ils fait » l’entendit t’elle dire d’une voix irréel presque venue d’un autre monde.
« Ils l’ont blessé… avec un pistolet… s’il vous plait… je ne sais pas ce qui lui est arrivé… je ne sais pas… je ne sais vraiment pas ... »
« Vous ne savez pas ? Comment pourrais-je vous croire ? L’avez-vous tué ? Est-il mort ? Dites le moi tout de suite ou je vous tue ici et maintenant ! »
« Non je ne sais pas… je vous jure, je l’ignore… ils ont fui le laissant blessé à terre… c’est tout ce qu’ils m’ont dit…ils l’ont blessé puis il a disparu… je vous jure c’est tout »
« Disparu ? Qu’est ce que vous voulez dire ? Quoi ? »
« Nous avons essayé… nous sommes revenus, mais il avait disparu… il n’était plus là… »
« Nous avons essayé ? Qui a essayé ? Et comment ? »
 
Elle fit un pas de plus, rapprochant son épée du cœur de la comtesse, et senti cette pulsion violente et incontrôlable de désir de meurtre.
 
« Votre père… votre père l’a fait chercher de partout, mais ne l’a pas trouvé »
« Mon père ! » répéta Oscar emplie de colère et de mépris, comme regardant au fond d’elle 
« Bien sûr mon père ! Et pourquoi l’a-t-il cherché ? Il voulait s’assurer qu’il était bien mort ? Pourquoi ? Parlez bon sang ! »
« Non ! Non … C’était vous qu’il cherchait Oscar, il vous cherchait vous… vous aviez disparue, comme lui… nous ne savions pas ce que ces hommes avaient réellement fait… votre père avait peur qu’ils vous aient fait du mal… il craignait que vous soyez morte ... il l’a fait chercher parce qu’il vous cherchait vous... vous aviez disparue ... Je vous jure c’est la stricte vérité… La situation nous a échappé… et nous ne savions pas ce qui vous était arrivé… s’il vous plait croyez moi… il est si… »
 
Oscar desserra la pression de son épée. Elle en était sûre maintenant, elle disait la vérité, tout était terriblement atroce et crédible… Ils ne savent vraiment pas ce qu’il était advenu d’André.
 
« Vous allez me conduire à vos hommes de mains que je les interroge »
 
Me de Surgis effondré à nouveau, écrasé par la peur se mit à crier.
« Je ne peux pas, ce n’est pas possible…"
 
« Oh oui vous le pouvez, je vous assure… car ce sera la dernière chose que vous ferez avant de mourir »
 
Mais malgré la terreur de la comtesse, celle-ci s’avachi sur elle-même secouée de violents sanglots. Et alors Oscar réalisa…
 
« Vous ne pouvez m’y conduire car ils sont morts, n’est ce pas ? Vous les avez tué pale sang bleu ? Vous vouliez éliminer toutes les preuves, et tous les témoins, est-ce exact ? »
« Oui, oui… c’est vrai… je l’admets… je l’ai fait… mais par pitié… je vous en supplie ne me tuez pas… pitié… »
 
Elle ne pouvait plus parler, complètement avachie et secouée par de violents tremblements, un sifflement aigu et incontrôlable s’échappant de sa gorge, alors que sous elle une tache d’urine grossissait sur le tapis.
 
 
***
 
 
« Je veux t’épouser mon amour ». Les yeux transportés de joie quand il le lui disait, il la tenait prés de lui, entre les draps, après l’avoir couverte de mille baisers, leurs corps nus blottis l’un contre l’autre, dans un doux frémissement.
Oscar frissonna au souvenir de cet instant et elle ne put retenir ses larmes. Elle posa sa main sur son front, sa tête était pleine. Elle avait le regard posé sur le feu dans la cheminée, sans vraiment le voir, alors qu’elle était assise dans le salon.
Il était mort. Peut-être était-il mort. Il avait était attaqué, touché et laissé pour mort au milieu de la rue. Personne ne savait ou il était désormais.
Me de Surgis avait tout avoué, interrogée comme la dernière des femmes de mauvaise vie, elle avait parlé, et à la fin de cet entretien, alors qu’elle l’avait contrainte à tout lui révéler - comment ils avaient fomenté leur complot, son rôle à elle ainsi que celui de son père - Oscar l’avait laissé là, tremblante, au milieu de la salle sous le regard ébahi des courtisans qui étaient restés dehors.
 
Bien sûr cela n’avait pas était le plan de Fersen.
Le comte avait conseillé la prudence, mais quand le secrétaire de la comtesse avait avoué toute la vérité, malmené dans le coin sombre d’une ruelle où Oscar l’avait désarmé en moins d’une seconde et réduit à l’impuissance, quand elle l’avait obligé à tout lui raconter, à propos de la lettre dérobée dans sa chambre, sur la façon dont il avait imité l’écriture d’André, les mensonges qu’ils avaient inventés pour lui faire du mal et les séparer, et comment ils avaient réussi, à l’écoute de tout cela Oscar avait senti la colère, la rage l’envahir et dés lors elle avait cessé de se contrôler.
Hors d’elle, elle l’avait presque tué, mais l’avait finalement abandonné terrifié et haletant dans cette ruelle. Elle était remontée sur son cheval et avait erré longtemps dans les rues de Paris. Le chagrin l’avait submergé suivi par une furieuse envie, elle devait confondre les coupables.
Madame de Surgis était à Versailles mais ce n’était pas cela qui allait la sauver. Elle l’avait démasqué devant toute la cour et ne pouvait toujours pas expliquer comment elle ne l’avait pas tué. Oscar ne savait pas qu’elles seraient les conséquences de son acte, mais peu lui importait, elle avait décidé de tourner le dos à Versailles, à cette vie, à cette noblesse.
Elle attendait son père.
 
Elle savait qu’elle n’en avait plus pour longtemps à attendre, car à coup sur il avait eu vent de cette affaire, de ce qu’elle avait fait à Versailles.
Oscar était rentré chez lui et avait déposé sa cape dans le vestibule, puis était allée dans le salon pour l’attendre. Elle l’attendait depuis des heures, assise immobile, la nuit étant tombé.
Et, pendant qu’elle attendait, la gouvernante était venue la voir dans l’après-midi… la grand-mère d’André.
 
« Oscar… » Avait-elle murmuré en s’approchant, sans finir sa phrase. La jeune femme avait été envahi, alors,  par une vague d’émotion, elle se sentait coupable vis-à-vis de cet être proche qui l’avait élevé, de la femme qui était la mère de la mère de son André, et qu’elle avait laissé souffrir seule, dans son coin, tout ce temps, comme elle-même souffrait, sans lui donner la moindre explication.
Par le passé La vieille femme s’était approché, pleine d’hésitations et le cœur empli d’angoisse, pour lui demander si elle avait des nouvelles de son petit fils. Elle était inquiète car elle ne savait rien et n’avait plus de nouvelles de lui depuis qu’il était partit.
Oscar s’était maitrisée pour ne pas pleurer, restant immobile et pale, le regard droit devant, son cœur s’était empli encore plus de douleur et de rage.
 
« Moi non plus je n’ai pas eu de nouvelles grand-mère » lui avait-elle dit blême.
 
Pour cette raison, cet après-midi, elle s’était levée dés qu’elle l’avait vue, et Oscar avait pris les mains de la vieille femme la faisant s’assoir à côté d’elle. « Pardonne-moi… », Lui avait-elle dit, la voix triste et chargée d’amertume.
Puis elle lui avait tout raconté. Tout sur elle et André, tout sur la façon dont ils s’étaient aimés, sur leur secret qu’ils avaient gardés si longtemps, sur leur projet de partir, de fuir ensemble. Mais hélas aussi sur ce qu’elle avait découvert, et sur comment ils avaient cruellement étés trompés et séparés.
Elle lui avait aussi dit qu’elle ne savait pas ce qu’il était advenu de lui et que…peut être…il avait été tué.
Puis elle n’avait plus tenu, comme elle prononçait cette phrase : les larmes qu’elle avait tellement refoulées s’étaient mises à couler de ses yeux et elle s’était pris le visage entre les mains.
La vieille femme qui avait tout écouté sans dire un mot, l’avait regardée et avait pleuré en silence. Elle avait trouvé dans les larmes d’Oscar la force de la consoler, elle l’avait prise dans ses bras et l’avait embrassé comme elle le faisait quand elle était enfant en cachette du général. Elle l’avait serré fort dans ses bras les larmes dévalant en silence ses vieilles joues ridés.
 
 
La gouvernante allait quitter cette maison, elle le lui avait dit.
Et elle partirait ce soir même.
 
 
*
 
 
Un bruit de pas lui fit lever la tête alors qu’elle était toujours perdue dans ses pensées. Elle leva les yeux en silence et regarda le général qui venait d’entrer dans la pièce, et ils se sondèrent en silence.
Elle le regarda et se fut comme si elle ne le reconnaissait pas, comme s’il n’était pas lui mais juste un homme avec une perruque grise et des chaussures brunes.
C’était son père ça ? Cet homme était-il bien celui qu’elle appela père pendant si longtemps ? Celui qu’elle avait tant respecté et craint ? Et probablement aussi aimé ?
Mais qui était cet homme ? Qui …
Toute sa vie elle avait luté pour mériter son estime, pour être digne de lui. Toute sa vie elle avait renoncé à ses sentiments les plus profonds au nom des idéaux qu’il lui avait inculqué. Elle était allée à l’encontre de sa nature, de son cœur, de son propre bonheur car elle croyait en ces choses qu’il lui disait. Il avait été son modèle tout ce qu’elle avait toujours voulu être…
Il lui avait donné un prénom masculin… lui avait interdit tout sentiments… Il avait tué l’homme qu’elle aimait…Il l’avait vue souffrir affreusement sans jamais rien dire…
Oscar détourna les yeux, elle ne pouvait plus supporter sa vue. Elle resta muette pendant longtemps accablée par la nausée qui l’empêchait de parler. Elle secoua la tête et pris son visage dans ses mains comme s’il n’était pas là… elle pleura…
 
Son père la regardait mais il ne pouvait rien faire, il n’approcha pas, il ne dit pas un mot. C’était comme une image irréel, ces larmes qu’il aurait put prendre comme l’aveu de l’échec d’Oscar, qui lui aurait permis de l’approcher, de lui expliquer… Mais ces larmes l’isolaient d’avantage érigeant entre eux un mur invisible. C’était l’expression d’une douleur infinie, une douleur dont il était la cause et dont maintenant il n’avait pas le droit de s’y joindre.
Il se tenait devant elle, attendant qu’elle dise quelque chose.
 
Et ils restèrent ainsi pendant un long moment, au milieu de ce salon ou deçà delà quelques bougies se consumaient et où le feu dans la cheminée jetait des ombres déformées sur les murs.
Oscar fini par lever les yeux et les plongea droits dans ceux de son père.
 
« J’aimais André » dit-elle.
 
Et ces mots, parmi tous ceux qu’elle aurait put prononcer eurent le pouvoir de lui percer l’âme.
Elle aurait put l’attaquer, l’insulter, le menacer avec la plus grande violence, mais tout cela n’aurait pas eu l’impact qu’eurent ces quelques mots prononcés d’une voix basse et triste.
Après avoir appris ce qui s’était passé à Versailles, le général s’était préparé à tout et était prêt à affronter la moindre réaction de sa fille. Il avait songé également à des explications, à quelques réponses à lui donner. Mais face à ce cri silencieux empli de souffrance il eu une terrible prise de conscience… il était responsable… mais paradoxalement il se sentit aussi soulagé. Parce que cette terrible vérité qu’elle avait découverte de la pire des façons, était toujours mieux que ce long et interminable silence qu’il avait vécu jusque là. Mieux n’importe quelle réaction d’Oscar plutôt que cela.
Mais cette simple phrase ainsi que le comportement d’Oscar, et cette sensation de vivre un vrai cauchemar tout cela était capable de le détruire.
Dés lors il comprit l’évidence comme jamais auparavant, sa fille était la chose qu’il aimait le plus, et que personne ne l’avait fait souffrir comme lui maintenant.
Il se tenait devant elle les bras le long du corps, le regard vide comme s’il attendait sa décision.
 
En le transperçant de ses yeux bleus, qui si désespérément, en cet instant, lui parurent semblables aux siens, Oscar murmura comme se parlant à elle-même 
 
«  J’aimais André. Il était tout ce que le monde avait d’important, la seule chose qui donnait un sens à ma vie… André était la raison pour laquelle une journée commençait et se finissait… La réponse à chacune de mes questions… Le bouclier face à chacune de mes craintes… La raison de chacune de mes joies et le remède à chacune de mes peines, depuis le premier jour de notre rencontre.
 
Elle détourna ses yeux vers le feu qui brulait en silence dans la cheminée.
 
« André m’aimait… Il m’avait toujours aimé… Il n’a aimé que moi... Il m’a attendu, faisant preuve d’une patience infinie durant toute sa vie, me laissant le temps de comprendre ce que je ressentais pour lui. Sans rien demander il m’a dédié tout ce qu’il était. Et il était beaucoup… beaucoup… Il m’a appris à m’accepter telle que j’étais, car lui m’acceptait ainsi. Il m’a appris à m’aimer comme lui m’aimait, sans me forcer à être quelqu’un d’autre, jamais. Il a été le premier… Le seul… le seul à jamais.  Il m’a tenue dans ses bras… m’a défendue… m’a rendue heureuse… il m’a fait comprendre ce qu’était l’amour et le bonheur. Mais vous père avez-vous jamais était heureux ? »
 
Le général la regarda avec des larmes dans les yeux sans dire mot.
 
« Non vous ne l’avez jamais été, non j’en suis sûre ».
 
Elle se leva et se dirigea vers lui plantant ses yeux dans les siens comme pour chercher une explication.
 
« Vous ne savez que me faire du mal, et ce depuis le jour de ma naissance. J’y ai tellement pensé, tellement toute ma vie, et pourtant je ne trouvais pas de réponse à votre attitude si dure envers moi. Vous vouliez me faire croire que vous aviez raison et cela avec une telle force et une telle ténacité que j’ai finis par le croire. J’y ai cru, mais j’étais faible, et je pensais que c’était de ma faute si je doutais. De ma faute… »
 
Les larmes s’écoulaient librement sur son visage, ses yeux à la recherche de lui.
 
« Puis j’ai trouvé André, oui c’était lui, et tout à coup chaque chose pris un sens, une place, dans ma vie… La moindre chose de cette absurdité qu’était ma vie… Tout… J’avais même recommencé à vous aimer, malgré tout… »
« Oscar… »
« Mais vous nous avez séparés, vous nous avez fait souffrir, nous obligeant à nous cacher au nom de vos absurdes principes et de vos valeurs insensées, au nom de vos affreux préjugés qui n’ont jamais fait de bien à personne… à personne… et qui ne le feront jamais… Même à vous père ! Vous le comprenez ? Et vous … qu’elle est cette fierté qui vous motive père ? Comment peut-elle être plus importante que tout autre sentiment dans votre cœur ? »
 
Il y avait presque de la compassion dans les mots d’Oscar, mais aussi de la douleur dans ses yeux. Mais la douleur surpassait tout, même la colère, le ressentiment ou le désir de vengeance. C’était pour cette raison qu’elle lui parlait ainsi ? Et pour cette raison il n’y avait aucune défense possible face à ces mots.
 
« Vous avez prémédité cette attaque. Vous le vouliez mort et maintenant vous ne savez rien sur lui, vous ne savez pas ce qui lui est arrivé et cela vous est égal… cela ne vous dérange même pas… Vous ne vous souciez même pas de la seule personne qui m’a vraiment aimé sur cette terre… Et qui vous respectait, qui vous aimait uniquement de par le fait que vous étiez mon père… Mais vous, vous étiez prêt à le tuer, sans que cela ne vous dérange… vous ne vous souciez pas de lui… ou même de moi… pas de moi… »
« C’est faux Oscar… »
« Non, c’est vrai ! C’est la stricte vérité père. Vous m’avez regardée souffrir horriblement pendant si longtemps. Vous m’avez fait croire d’une manière insidieuse et vile qu’André m’avait abandonnée, sans jamais rien me dire, rien… Vous ne vous êtes jamais soucié de moi, cela ne vous a jamais importé. Et cela est la seule vérité, il n’y a pas de remède. »
 
Oscar regarda le général droit dans les yeux, les poings serrés devant son visage et parla d’une voix emplie d’amertume et de colère que Monsieur De Jarjayes ne pu jamais oublier.
 
« Comment avez-vous put me faire subir une telle souffrance ? »
 
Il ne dit rien, il n’y avait rien à dire. Il n’y avait pas de mots, de raison ou d’explications pour justifier ou excuser même en partie ce qu’il avait fait.
Elle s’était tournée, dos à lui, et restait immobile.
 
« Oscar… »
« Oscar… Je vous en prie, Oscar… Je n’ai rien à répondre à cela, il n’y a rien que je puisse dire… à part que j’ai échoué sur tout… J’ai été aveuglé par la colère… Je sais que je vous ai fait du mal… »
« Vous avez tué André  »
« Il pourrait être en vie ... il a disparu ... »
« Il pourrait être en vie ? Et où ? Et comment ? Comment pourrais-je le trouver, comment ? Vous savez ? Le savez-vous ? Parlez, vous savez ? »
« Non, Oscar. Je ne sais pas ... Je ne sais pas », dit-il en baissant la tête.
« Non, en fait, vous ne savez rien. »
 
« Oscar ... Y a-t-il une chance, une seule, pour que vous me pardonniez Oscar ? »
« Non. »
« Oscar ... »
« Il n’y en a aucune, jamais.»
 
Oscar se tourna vers lui, le regardant pour la dernière fois, et les mots qu’elle prononça tombèrent comme un couperet aux oreilles du général :
 
« Je quitte cette maison ce soir et à jamais. Je ne peux plus rester là, et sachez que vous ne me reverrez plus, plus jamais. Je ne suis désormais plus votre fille »
 
Elle se dirigea vers la porte se saisissant de la poigné.
 
« Oscar… »
« Adieu général. »
 
Elle franchit le vestibule en quelques enjambé, se saisissant de sa cape au passage, et se retrouva dehors. Elle enfourcha sa monture qu’elle avait laissé devant la porte et sans un regard en arrière partit au galop.
La nuit était tombé depuis longtemps, il n’y avait pas d’étoiles.
 
 
A suivre…
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Mar 21 Mar 2017 - 21:49

. Dans ses mains
Partie XVI
 

« Dis-moi que tu veux de moi, je t’en prie Oscar »
Ses lèvres étaient tendres et passionnées, alors qu’il lui murmurait ces mots. Il la tenait dans ses bras, la couvrant de baisers, alors que ses mains glissaient sous ses vêtements. C’était lui,  c’était sa peau à lui qui l’effleurait, elle.
Elle lui répondait oui sans un mot juste avec ses yeux.
 
Elle rêvait, elle le savait, et elle était triste même dans son rêve. C’était le prix à payer pour avoir découvert la vérité, pensa-t-elle avec les yeux toujours fermés dans le noir. Un prix qu’elle paya avec une étrange gratitude, parce qu’auparavant elle ne rêvait jamais de lui.
 
Elle resta un long moment allongée avant d’admettre qu’elle était complètement réveillée. Le lit était chaud, et pour la première fois depuis longtemps, elle avait bien dormi, même si la douleur n’avait pas disparu.
Elle se retourna dans ses draps enfouissant son visage dans l’oreiller. Elle n’avait jamais utilisé auparavant son appartement de Versailles, même s’il était confortable et situé dans une des ailes les plus prestigieuses du palais. Cependant malgré son désir de le rendre n’en voyant pas l’utilité, Sa Majesté la Reine Marie Antoinette avait insisté pour qu’il reste à elle, et en ce sens elle avait bien fait.
Cela faisait deux jours qu’elle résidait dans cet appartement, et pourtant ce matin elle le laisserait.
Le temps d’arranger certaines choses.
 
Elle y avait passé la première nuit quand elle avait quitté le manoir des Jarjayes après sa rencontre avec le général, cela avait mis les serviteurs dans la tourmente, car c’était la première fois qu’elle y séjournait. Après son coup d’éclat du matin avec la comtesse, personne au château, du voiturier à la plus illustre Duchesse, n’ignorait ce qui c’était passé, et la regardaient avec surprise et intérêt.
 
Elle avait préféré renvoyer le personnel assigné à sa chambre pour pouvoir se retrouver seule.
Elle s’assit sur le lit, avant de le délaisser pour se saisir de sa robe de chambre posée sur le fauteuil tout à coté. Elle se dirigea vers la fenêtre et tira les rideaux : le soleil brillait.
 
La veille dans la matinée elle avait demandé une audience à la Reine et celle-ci l’avait reçue immédiatement. Elle avait toujours fait ainsi pour Oscar, mais ce jour là encore plus particulièrement car elle avait été mise au courant de l’incident avec la Comtesse de Surgis et elle voulait avoir le fin mot de l’histoire.
Elle avait toujours eu beaucoup d’affection pour Oscar, pour son indéfectible aide et son inébranlable exemplarité, c’est pourquoi elle voulait clarifier les choses en personnes, plutôt que de laisser courre aux bavardages incessants qui se colportaient.
 
Oscar était habituée à l’affection que la souveraine lui montrait, mais la façon dont Marie-Antoinette l’avait reçue ce jour-là l’avait chamboulée. La Reine s’était dirigée doucement vers Oscar pour l’accueillir et l’avait relevé de sa révérence en lui prenant les mains.
La Reine plus petite qu’Oscar l’avait couvé d’un regard doux sur toute sa hauteur et le sourire inquiet lui avait demandé 
« Que vous ont-ils fait Oscar ? »
 
Elles étaient seules, et face à une preuve d’affection si pure, face à cette certitude absolue que la Reine manifestait à Oscar qui ne pouvait être tenue pour responsable dans l’affaire avec Mme de Surgis, face à l’émotion douloureuse qui avait vibré dans son cœur à ces mots ‘Que vous ont-il fait’, Oscar n’avait pas été en mesure de retenir ses larmes et avait incliné la tête.
Marie-Antoinette avait séché son visage doucement de son mouchoir, et l’avait serrée contre elle, alors qu’Oscar, surprise, resta un peu figée durant cette étreinte affectueuse, ne sachant quoi faire.
 
« Ils ont réussi à vous faire du mal même à vous » lui avait murmuré la Reine dans une triste constatation, lui tenant toujours les mains et restant face à elle.
 
Oscar avait alors cédé, et les yeux baissés, avait lâché un soupir silencieux et amer, à peine voilé par un léger sourire « Ce n’est pas nouveau » avait-elle répondu avec une tristesse simple qui avait bouleversé la Reine.
Enfin elle avait levé les yeux et l’avait dit « Mon père a détruit ma vie et je ne peux pas rester ici plus longtemps ».
Marie-Antoinette avait courbé à son tour la tête, consciente et affligée, comme si elle hésitait à le demander
 
« Il s’agit de quelqu’un a qui vous teniez, Oscar ? »
 
Sans réticence elle avait répondu : « Oui… quelqu’un de très important pour moi ».
Elle se tut un moment car elle avait du mal à continuer « Quelqu’un qui m’a été enlevé »
 
 
***
 
 
Elle s’était lavée, habillée, et avait appelé les domestiques. Pour ensuite s’assoir à la table de la pièce contigüe et siroter  le thé qu’on lui avait amené. Sur la surface fumante elle voyait se refléter le souvenir du visage de la Reine suite à sa demande.
Marie-Antoinette avait eu un regard empli d’une douleur sincère quand Oscar  l’avait prié de la congédier de son service et de l’assigner à un autre emploi loin de la cour. Elle avait eu le cœur brisé et pourtant elle n’avait émis aucune objection et avait consenti à accéder à sa demande sans essayer de la dissuader.
 
« Rappelez-vous que je serais toujours votre amie, et que vous pourrez toujours compter sur moi » lui avait-elle dit.
C’est curieux, exactement les mêmes mots que Fersen. Ces deux-là étaient fait pour s’aimer ils étaient les mêmes pensa-t-elle.
Elle fut envahie par un sentiment de remord et de honte au souvenir de ce qui s’était passé avec Fersen il y a quelques soirs. Elle n’avait pas était elle-même, probablement ivre, mais cela ne justifiait rien. Elle avait trahi son amour pour André avec ce baiser, mais aussi la Reine qui était son amie.
Elle ne pouvait se pardonner ce qu’elle avait fait : quel genre de personne était-elle devenue ces dernières semaines ? Elle ne se reconnaissait plus. Oui on l’avait trompé, elle avait été blessée, plus que cela elle souffrait le martyre. Mais parce qu’elle avait perdu si facilement la foi ? Pourquoi ?
 
Fersen avait dit qu’elle ne devait pas s’en vouloir… incroyable Fersen, il avait tout de suite compris ce qui allait lui traverser l’esprit par la suite « Ne soyez pas trop dure avec vous-même » avait-il dit. Mais ça ne pouvait pas l’aider, elle se sentait responsable. Elle avait été si faible, si fragile.
C’était un teste et j’ai échoué, pensa-t-elle.
 
Elle aurait voulu, à ce moment précis, qu’ils soient là, tous ceux qu’elle avait offensé, en cédant ainsi à son désespoir, à son désir d’autodestruction, pour leur confesser la vérité, querir leur pardon et ainsi se débarrasser de ce sentiment de culpabilité.
Mais elle savait, au moment même ou elle avait souhaité cela, que ce n’était pas possible. D’ailleurs il n’aurait pas était juste qu’elle puisse le faire. Elle les aurait fait souffrir pour alléger sa conscience. Peut-être que cette culpabilité était le prix à payer pour ce qu’elle avait fait. Probablement…
 
Elle ne mit pas son uniforme et ce fut la première fois à Versailles. Elle était en civil, marchant en silence dans les couloirs qui la menaient à l’extérieur, croisant le regard curieux et dissimulé de quelques personnes. Il était tôt et ses bagages étaient déjà chargés. Quand elle se retrouva seule sur le parvis de Versailles elle ne put s’empêcher de fermer les yeux et de respirer à fond alors que le soleil tiède lui léchait le visage.
Sa tête était vide et elle eu comme un sentiment de vertige. Ce voyage avait un but, mais elle ne savait pas ou il la conduirait.
 
Il n’y avait désormais plus d’endroit ou elle désirait vivre puisqu’il n’était plus avec elle. Et après son départ du domaine familial plus aucune excuse pour revenir le soir à ses habitudes. Elle aurait bientôt une nouvelle affectation, loin de la cour, une nouvelle tache qui même si elle n’en comprenait pas encore le but était la seule chose qui lui restait à faire… la seule à part se suicider.
Ces jours d’attente la plongeraient dans les limbes désertes, sans abri ni compagnon dans lesquelles elle risquait de se noyer, elle le savait.
Mais elle ne voulait personne à ses côtés, et ne voulait plus sillonner ces rues.
 
La dernière étape lui avait trop couté, la veille, à Paris. Elle avait essayé de trouver l’endroit ou André avait été attaqué. Comme si cela avait été possible, et si cela avait eu une utilité après tout ce temps. Mais elle ne pouvait s’en empêcher, elle l’avait déjà fait, une première fois suite à la confession de Mme de Surgis, et une autre suite à son départ de chez elle avant de se rendre à Versailles.
Elle n’avait rien trouvé, elle n’était même pas sûre que ce fût le bon endroit. Il n’y avait aucun signe, et comment y aurait-il put en avoir ? Pourtant elle ne pouvait s’enlever de la tête que l’une de ces rues était celle ou André avait été attaqué. Elle n’avait aucune certitude sur l’endroit, cela aurait pût en être un tout autre, mais cependant elle était restée là, à regarder un point précis de la route imaginant la scène, sans être en mesure de détourner le regard et cela à chaque fois.
 
Une vague de chagrin enveloppa son cœur, et quand la voiture passa les portes du château elle se mit à pleurer, les larmes les plus tristes de sa vie.
C’est pour cela qu’elle partait en Bretagne, pour pleurer seule sur son amour perdu.
Non, pas lui, pas lui... Elle n’y trouverait pas de souvenir des moments passés ensemble, mais ceux de leur amour comme ils avaient souhaité le vivre, comme ils avaient rêvé qu’il devienne. Ce qu’ils avaient imaginé ensemble dans leur lit pendant qu’ils s’embrassaient et qu’ils parlaient de cet avenir ensemble qui ne pouvait plus être. C’est cela qu’elle cherchait… peut être ce qu’ils auraient pu être.
 
Pourquoi n’avaient-ils pas fuit immédiatement ? Pourquoi avaient-ils accepté de souffrir à cause de ce que leur imposait ce monde absurde ? Pourquoi n’avaient-ils pas fait ce qu’elle faisait maintenant, partir loin et dire au revoir à ce monde, et cela sans se cacher ? Quelle prudence absurde les avait arrêtés, retenus ? Ils avaient eu peur de quoi ?
 
Elle avait renié son père ouvertement et pour toujours, elle ne lui permettra plus jamais de l’approcher. Pourquoi ne l’avait-elle pas fait avant alors… Quand André était avec elle ? Elle n’était pas suffisamment désespérée pour comprendre à quel point elle l’aimait ?
Qu’allait-elle trouver en Bretagne si ce n’est la confirmation la plus cruelle de son désespoir ?
Mais elle tenait à y aller. Peut-être pour voir les endroits où ils auraient pu être heureux pensa-t-elle, pendant que, les yeux fermés, elle tentait de s’imaginer avec lui, dans ces lieux qu’elle ne connaissait pas. Elle garda les yeux fermés longtemps, en respirant très doucement. Et le sommeil la pris là, sur le siège chaotique de cette voiture, alors que les roues du carrosses couraient sur les chemins de terre.
 
 
***
 
 
« Oui c’est parfait, je vous le prend »
Le propriétaire de l’immeuble s’était incliné avec un sourire ravi à la limite de l’obséquieux, ouvrant la voie.
« N’en doutez pas » avait-il garantit alors que Fersen lui avait bien spécifié que tout devait être prêt et aménagé en quelques jours.
Fersen ajusta ses gants et détailla l’immeuble quand il fut dehors. Oui, il était élégant et confortable. Il avait voulu s’en occuper en personne plutôt que de confier la tache à quelqu’un, parce qu’Oscar lui avait demandé de trouver une maison à Paris ou séjourner pendant un certain temps. Elle voulait quelque chose de simple avec juste l’essentiel, mais Fersen, avec plus que cette recommandation, avait quand même suivi son sens du décorum guidé aussi par son respect pour Oscar. Il c’était donc arrêté sur un bel appartement dans un bel immeuble, rien de trop fastueux sachant qu’elle n’aimerait pas, mais de tranquillement élégant.
 
Il avait prévu également quelques serviteurs, et sur cela il ne voulait pas transiger même si Oscar avait dit qu’elle n’en voulait pas. Juste le strict minimum, car il fallait qu’on puisse prendre soin d’elle.
 
Bien qu’elle ne le sache pas encore, Oscar avait été muté aux Gardes Françaises. Suite à sa demande, la Reine lui avait octroyé ce poste une semaine après son départ. C’était le seul de libre, et assurément elle risquait d’avoir beaucoup de travail, mais cela restait moins dangereux que de l’envoyer commander une armée comme elle le souhaitait. Fersen l’avait appris d’une confidence de Marie-Antoinette.
Oscar serait surement surprise de la rapidité avec laquelle les choses s’étaient mises en place : habituellement il fallait des semaines, voir des mois pour une nouvelle affectation. Mais la Reine n’avait pas perdu de temps car la vacance de ce poste semblait correspondre aux désirs d’Oscar et surtout elle ne voulait pas l’envoyer dans une contrée perdue au fin fond de la France.
 
Cela n’avait pas été la seule mesure prise par la Reine.
Fersen sourit à la pensée de ce qui s’était passé il y a seulement trois jours, et dont la cour parlait encore. Mme de Surgis était tombée en disgrâce et avait perdu toute sa fortune, sans même avoir été reçue en audience par la Reine.
Marie-Antoinette avait décidé que la famille de Surgis était déchue de ses avantages royaux, et que les rentes qui lui étaient octroyées depuis Louis XIV ainsi que les terres offertes par la couronne à la famille devait réintégrer les coffres royaux.
En pratique cela signifiait que la comtesse en était réduite à la mendicité, étant donné que la fortune familiale datait de la bienveillance du souverain un siècle auparavant, et que le domaine familial dans un village isolé d’Auvergne avait était vendu par le défunt grand père du comte de Surgis.
 
Mme de Surgis s’était évanouie à l’énoncé du décret de la Reine. Elle ne reprit connaissance que lorsque le Comte rentra dans une rage folle à son encontre et cela précisément quand il fut mis au courant du décret.  Les bruits sur l’épisode qui c’était produit dernièrement avec le Commandant de la garde s’étaient amplifiés démesurément, et même si personne n’était réellement au courant des tenants de l’histoire, il était apparu comme une évidence absolu à tout Versailles que les deux affaires étaient liées, et que s’en prendre à Oscar de Jarjayes était une initiative indubitablement très dangereuse.
Aussi bien la comtesse que sa famille avait quémandée une audience auprès de leurs majestés, et cela à plusieurs reprises pour leur expliquer la situation. Mais il n’y avait rien à faire, la Reine restait inflexible et avait utilisé toute son influence sur le Roi pour qu’il en face de même. Le domaine des De Surgis, les appartements à Versailles, tout avaient été soustraits à la famille, et la Comtesse en larme avait presque était jetée hors du palais par des valets courtois mais inflexible, qui ne lui laissèrent que peu de temps pour emballer quelques affaires.
De son secrétaire la Comtesse n’avait plus eu de nouvelles. Après l’avoir fait chercher, folle de rage et assoiffée de vengeance, elle avait réalisé qu’il s’était enfui, emportant avec lui une grande partie de l’argent de la famille, et pour sûr on ne le rêverait dans cette région de la France.  
 
Dans sa voiture Fersen secoua la tête laissant échapper un rire amusé. Certes il n’était pas étranger à toute cette affaire, car sans en révéler les détails pour préserver Oscar, il s’était entretenu avec Marie-Antoinette, et lui avait tout expliqué clairement, et notamment la responsabilité de Mme de Surgis vis-à-vis de son amie.
La Reine horrifiée c’était mise dans une rage folle, refusant même les invitations à la prudence que Fersen lui conseillait. Il n’était pas conseillé qu’elle se fasse ouvertement autant d’ennemis parmi la noblesse.
« Un de plus ne fera aucune différence désormais » avait-elle tout simplement répondu en se saisissant de sa plume.
 
Concernant le Général de Jarjayes, sa Majesté eu des mots plus que méprisant à son encontre, mais décida de ne pas prendre de mesures contre lui. Cependant il fut informé que tout serait mis en œuvre pour qu’il ne puisse pas nuire d’avantage à sa fille. Pendant plusieurs jours il ne parut pas à la cour, et resta prostré dans son domaine. A son retour il avait demandé à être écarté de certain poste prestigieux auquel il aurait pu prétendre de par sa notoriété à la cour.
« Il a déjà sa punition » avait commenté la souveraine.
 
Oscar serait de retour dans une semaine et elle trouverait de nombreux changements.
 
Il pensa à elle et au regard empli de souffrance qu’elle avait eu quand, avant de partir pour la Bretagne, elle lui avait raconté ce qu’elle avait découvert à propos de l’intrigue. Alors le sourire qu’il avait sur les lèvres s’effaça dans un soupir amer. A quoi cela avait-il servit finalement ? La vie d’Oscar était brisée, et elle ne sera jamais plus comme avant.
 
***
 
« Oh, je vois que vous êtes réveillé, bonjour ... »
La jeune femme qui avait dit cela tenait un plateau avec un sourire légèrement ironique. Elle n’avait rien d’une serveuse avec ses magnifiques cheveux noirs et ses lèvres pulpeuse peinte en rouge qu’elle approcha de son visage, après avoir déposé le petit déjeuné sur la table. Elle lui effleura la joue sensuellement pour murmurer à son oreille
 
« J’espère que ce matin vous vous sentez mieux ».
 
André porta une main sur son front pour faire de l’ombre à ses yeux, il pouvait à peine reconnaitre la femme qui était assise à côté de lui sur le lit. Sa tête lui faisait mal, et il ne reconnaissait pas non plus la chambre ou il se trouvait.
Il sentit deux mains se posaient sur ses tempes et lui prodiguer une douce sensation grâce au massage, il ne put retenir un soupir. Il reprit le contrôle de lui-même et dans un mouvement doux mais ferme il interrompit la jeune femme.
Son regard se porta sur le sol et sur la tache d’alcool qui s’était échappé de la bouteille échoué sur le plancher. Il porta un regard sur sa mise il était sans vêtement, et instinctivement se couvrit du drap devant cette femme.
 
 « Vaine tentative – dit-elle dans un rire bref, replaçant une de ses mèches rebelle derrière l’oreille- j’ai pu à loisir vous contempler avant que vous ne vous réveilliez »
Elle s’approcha de lui, en éloignant le drap de sa poitrine d’une façon provocante. 
«Je vous rassure, ce n’est pas le genre de spectacle qui me choque – murmura t’elle - bien qu’il soit vrai qu’il est assez rare de voir un homme si bien armé… » Elle posa ses doigts sur son épaule et dans une lente caresse les fit glisser jusqu'à son coude « Non en effet c’est assez rare… »
« S’il vous plait » dit André alors qui la saisissait par les épaules pour l’éloigner de lui.
Il la regarda comme pour tenter de saisir la moindre bribe de souvenir de la nuit dernière.
La jeune femme soupira et pencha la tête de coté
« Quel dommage… et dire que toute la nuit j’ai pensé qu’à votre réveil, vous… Et le petit déjeuner que je vous ai apporté... je n’y étais pas obligée, vous savez ? Mais pour vous j’avais envie de le faire… j’avais très envie… ».
Les mots qu’avait André au bout des lèvres mais qu’il n’osa pas prononcer était «  Qu’est-il arrivé ? » Il voulait le lui demandé quand soudain il se souvint clairement.
« Rien… il ne c’est rien passé… » Dit-il comme s’il se parlait à lui-même.
« Ce n’est pas la peine de me le rappeler – répondit-elle immédiatement- je m’en souviens très bien, et je crois que je ne suis pas prête de l’oublier » Elle lui fit un sourire séducteur caressant sa poitrine d’une main. «Savez-vous… vous êtes le premier à me résister. Je me suis dis  que c’était parce que vous étiez ivre. Donc ce matin… je me suis dis que nous pourrions reprendre là ou nous nous sommes arrêtés »
Il ne répondit pas et repoussa sa main, mais après quelques instant il se demandait encore
 « Mais pourquoi je suis… qui m’a déshabillé ? » 
« Eh bien moi bien sûr, malheureusement vous vous êtes endormi comme une buche. Et ne vous inquiétez pas à propos de votre vertu à laquelle vous semblez tant tenir, j’ai dormi dans une autre pièce »
Elle lui tendit une tasse fumante du plateau « Buvez…  ce n’est pas de l’alcool… »
Elle lui sourit pendant qu’il sirotait son café.
« D’ailleurs dites-moi, j’ai remarquait que vous aviez une vilaine cicatrice, elle semble assez récente ? »
André s’arrêta et la regarda sérieusement.
« Excusez-moi… je ne voulais pas être indiscrète. En fait dans ma profession on apprend vite à ne pas se mêler des affaires des autres »
Il finit sa tasse et la lui tendit. Il la regarda. C’était l’une des filles de la taverne, elle avait du le conduire dans sa chambre après qu’il ait surement trop dépensé en alcool. Il ne se rappelait pas exactement qui des deux avait eu cette initiative parce qu’elle lui avait montré immédiatement de la sympathie. Elle l’avait aidé à monter dans sa chambre le soutenant par le bras alors qu’il titubait déjà à cause de sa consommation d’alcool. Elle l’avait fait s’allonger sur le lit, et avait déboutonné sa chemise commençant à l’embrasser sur la poitrine. Il se souvint qu’il avait fermé les yeux car la pièce commençait à tourner autour de lui, mais aussi parce que la passion montait.
Mais le souvenir d’Oscar était revenu, celui de ses lèvres qui le touchait, la façon langoureuse et irrésistible qu’elle avait appris à susciter ses mamelons, mais là ce n’était pas la même chose… non… et son corps avait été nostalgique d’elle, seulement d’elle. Alors la rage lui était montée, il avait revu cette scène par la fenêtre et il avait rejeté la jeune femme presque avec douleur, presque en pleurant. Il avait été si déterminé qu’elle n’avait pas essayé à nouveau.
Ses lèvres se retroussèrent dans un sourire amer « Oscar… » Murmura t’il la tête dans les mains incapable de réprimer un gémissement.
 
« Oh s’il vous plait » dit la jeune femme en face de lui avec un regard morne « S’il vous plait ne me dites pas que c’est parce que vous n’aimez pas les femmes, pitié... » Elle était vraiment consternée.
André ne put réprimer un rire, malgré tout. « Il ne me manquerait plus que cela » dit-il continuant à rire amèrement, sa main posé sur le front.
« S’il vous plait sortez – lui demanda-t-il enfin - je voudrais m’habiller »
 
****
 
Il devrait arrêter avec cette vie, avec cette habitude qu’il avait prise de faire le tour des tavernes pour se saouler, c’était dégradant et inutile.
Au début il avait pensé que l’alcool l’aiderait à la chasser de sa tête, mais maintenant il avait compris qu’il n’y arriverait pas de cette façon.
Passer la nuit dehors, dormant sur un banc ou dans une salle glauque de taverne… a quoi bon, la première fois qu’il l’avait fait, c’était à son retour du domaine de Jarjayes où cette scène n’avait de cesse de tourmenter son esprit, il s’était donc arrêté dans le premier trou paumé et avait dépensé tout ce qu’il avait dans les poches pour oublier.
Il secoua tristement la tête : de toute façon il ne pouvait pas la trahir, et cela même si elle l’avait fait. Il l’avait dans la peau, voila la vérité, tellement dans la peau que chaque fois qu’une fille s’approchait à la recherche d’argent ou de compagnie, ou des deux, elle n’avait jamais rien obtenu.
Pourtant il avait envie de cela, et comment ! Mais il n’avait envie que d’elle … seulement elle… Et maintenant il se sentait seul, si seul que si elle avait été là à ce moment il aurait tout accepté… tout… Même de la partager avec ce bâtard qui avait toujours essayé de la lui voler… et qui finalement y était arrivé… Mais il l’aurait partagée, y compris avec des milliers d’autres…tout…tout pour l’avoir ne serait-ce qu’une heure… une heure comme avant… et qu’elle l’embrasse, qu’elle ait envie de lui comme elle en avait eue l’envie il y a longtemps...
 
Le Soleil du matin entrait dans la chambre, et avait chauffé ses draps. Il était fiévreux dans son lit, la seule pensée de la tenir dans ses bras avait suffi à l’exciter.
Il avait souvent pensais ainsi à elle, mais maintenant il n’avait plus la force de résister, ni la fierté de repousser ses pulsions, il se livrait même à la fantaisie de glisser sa main sous les couvertures.
Il ne pouvait même pas se mépriser de faire cela, il fermait les yeux en pensant à elle, ses lèvres, sa bouche autour de lui, parce qu’elle n’avait pas honte de quoi que ce soit quand ils faisaient l’amour, elle était pleine de désir et de passion, et ils faisaient tout… tout…
Et quand elle l’amenait à en mourir, à bout du désir, et qu’elle faisait mine de s’échapper, le laissant, glissant de ses bras à travers les draps il ne comprenait plus rien. Il la saisissait pour la retenir et elle se tortillant comme pour lui échapper d’avantage, il la retournait avec force et la prenait, étouffant un cri en entrant en elle, se mordant la lèvre au son de ses gémissements. Ses mains serraient fermement sur ses hanches parce qu’elle se tordait comme pour lui échapper, mais elle le faisait exprès… exprès pour l’exciter d’avantage.
Il ne savait même pas comment il faisait pour résister et ne pas venir en elle à ce moment-là, peut-être parce qu’il avait encore envie de ses lèvres, et elle était revenue à la charge presque impérieuse, liant leurs mains pour se maintenir encore plus serré, et elle l’avait mis à mort dès lors, avec un zèle presque impitoyable ne laissant rien au hasard, posant sa tête contre lui avec arrogance s’oubliant tout le temps de ce mouvement travaillé, et ils avaient convulsé, explosé en gémissant.
Et il l’aimait. En plus de tout cela il l’aimait. Comment pourrait-il oublier ?
Mais elle ? Comment pouvait-elle être avec un autre, et lui faire les mêmes choses ? Cette idée s’insinua en lui comme un venin, c’était une trahison. Comment pouvait-elle bon sang ?
 
« Oscar… » Il se redressa ses doigt enserrant le drap. « Oscar ! » Il étouffa un cri de colère dans la blancheur de son oreiller. « Je… je t’aime… » Il était désespéré. « Je ne peux pas… » Il se retourna et s’étalant de tout son long dans le lit, il pensa à elle. Il ne pouvait pas la haïr… non ce n’est pas vrai qu’il la détestait. Il ne pouvait pas, en dépit de cette image insoutenable et qui lui revenait sans cesse d’elle avec Fersen… elle dormait avec lui…Non ! Non ! Cela ne se pouvait pas !... Oh et puis… qu’importe… ce qui comptait c’était elle… mais elle n’était pas là, elle n’était plus sienne…
Il passa une main sur le front.
 
 
***
 
 
Il ne pouvait pas continuer ainsi. Voilà quel avait été le résultat de toutes ces soirées à se saouler et se plaindre, tout ne faisait que se dégrader.
Mais cela se terminerait bientôt, très bientôt, il repensa à la discussion qu’il avait eu avec Alain il y a quelques jours de cela.
 
« André, nous sommes devenus amis… mais je suis désolée tu ne peux pas rester ici » il lui avait dit d’un ton sec, il était comme ça Alain franc et direct, mais il en paraissait vraiment désolé.
Il lui avait dit ça, un jour à table, alors que Diane était à la cuisine s’occupant de la vaisselle. Ils venaient de déjeuner et André avait hoché la tête en silence car il s’y attendait.
 
« Comprend moi s’il te plait –avait-il rajouté comme pour s’expliquer – je suis souvent à la caserne, et tu es guéri maintenant. Oui tu fais presque partit de la famille, tu nous as aidé sur tellement de choses… ta participation nous permet d’être plus à l’aise financièrement, et contribue largement à ta part… mais André… Ma sœur est jeune, c’est une fille… et je dois penser à elle. Je sais que tu es fiable, je le sais… mais il est inapproprié pour toi de vivre ici avec nous. Les gens parlent facilement en mal et je ne veux pas que la réputation de Diane soit ruinée. Cela pourrait se produire, et je ne peux pas te nier que je suis inquiet. »
« Bien sûr Alain, tu as raison. » répondit-il alors tout simplement.
Alain avait hésité un instant avant de reprendre la conversation, mais en le faisant il l’avait regardé droit dans les yeux. « D’ailleurs, André, je ne pense pas que tu ais dans l’idée de te fiancer avec Diane, je me trompe ? »
Il avait relevé la tête un peu surpris sans rien dire et Alain avait continué.
« Tu ne parles plus de la femme à cause de qui tu t’es retrouvé ici, mais il est clair que quelque chose de grave c’est produit, il n’est pas difficile de le comprendre. Bien sûr tu es libre d’aller et venir comme bon te semble, de sortir tous les soirs pour te saouler… tu pensais que je ne le voyais pas ? - il marqua une pause avant de reprendre - Pourvu que tu aies toujours un comportement correct dans cette maison... chose que tu as, d’ailleurs. Mais il y a quelque chose de très lourd qui te hante, et même si tu fais mine de ne pas vouloir en savoir plus sur tout cela, tu n’en es pas pour autant libéré pas, vrai ? »
André n’avait pas répondu, ses lèvres s’étaient pincées imperceptiblement.
« C’est la vérité – avait répondu Alain, faisant les questions et les réponses - et tu m’excuseras si je prends mes précautions en regardant la vérité en face pour que Diane ne se fasse pas de fausses idées sur toi »
 
Il n’y avait rien à dire, Alain avait raison sur tout et il aurait surement fait la même chose à sa place.
La petite Diane… Il avait remarqué presque immédiatement qu’elle avait un faible pour lui. Elle était jeune, très douce et gentille, ainsi que belle et incapable de cacher ses sentiments. André n’aurait jamais rien fait qui puisse la conforter dans ses sentiments ou alors même attenter à sa réputation.
Mais il était vulnérable en ce moment, non pas qu’il doute de lui-même, il aurait résisté quoi qu’il arrive même si elle n’avait pas été la sœur d’Alain.
Mais la compagnie de Diane était si réconfortante, son cœur se sentait apaisé quand elle était là, et il avait tellement besoin de cela que…peut-être…oui… peut-être qu’il l’aurait laissée se faire de fausses illusions, pour le plaisir égoïste d’être réconforté par sa présence, et qui sait dans un moment de désespoir… l’illusion qu’elle pourrait être la solution, et peut-être l’épouser pour oublier Oscar, et la rendre malheureuse pour toujours.
 
« Oui Alain, je vais partir prochainement » avait-il dit doucement en le regardant.
Après un moment de silence Alain lui avait demandé : « Et tu sais où aller ? »
« Non, mais peu importe l’endroit » avait-il répondu avec un haussement d’épaules.
 
Faire ce voyage en Bretagne n’était pas envisageable aujourd’hui, cela devait être le lieu où ils auraient vécu ensemble avec Oscar et cette pensée pouvait suffire à détruire sa vie, si toute fois il lui en restait une. Il pouvait rester à Paris et trouver un emploi, ou alors s’embarquer pour l’Amérique… partir loin… mais pour y faire quoi ? Vivre tout seul dans un monde libre ? Il pourrait s’enrôler dans l’armée quelque part, pourquoi pas ? Aller combattre dans une guerre et se faire tout simplement tuer, cela n’aurait pas beaucoup d’importance.
 
Ce fut pour cela que la proposition d’Alain ne lui sembla pas si absurde.
«  Écoute, ce n’est pas une grande proposition je m’en rends compte. Et peut-être qu’en te proposant cela je vais ruiner ton existence complètement. Mais si tu ne sais pas où aller, ni quoi faire… au fond ceci est également une possibilité. Et je serais heureux si nous continuions à nous voir et à rester amis ». Il marqua une pose se grattant la tête avant de reprendre :
« Pourquoi ne t’engagerais-tu pas dans les Gardes Française avec moi… je peux t’aider si tu veux. Tu te débrouille bien avec une arme, aussi bien avec un pistolet qu’avec une épée… sans parler du sabre que tu avais avec toi quand je t’ai trouvé. Tu sembles être né sur un cheval. Je veux dire tu ne m’as pas expliqué pourquoi, mais tu as déjà reçu un enseignement militaire, et cela devrait grandement faciliter les choses. Certes c’est un endroit de merde, le salaire est bas et les rations minable. Mais si tu cherches quelque chose pour t’occuper, ce n’est pas le travail qui manque. Et si tu n’as pas de papier… ne t’inquiète pas ils ont besoin de monde et ne sont pas très regardants avec la paperasse. Si pour toi un endroit vaut un autre… au fond celui-ci n’est pas pire qu’un autre. »
 
André avait alors décidé presque sur le moment d’accepter l’offre d’Alain. Il n’y avait réfléchi que quelques minutes car au moins là il aurait un ami.
Pendant un temps il fut rechercher par la Maréchaussée, mais désormais plus personne ne semble se préoccuper de lui, et de toute façon cela lui était égal, il avait comme un arrière gout de mépris qui le faisait avancer impunément vers l’ennemi.
Oui ce sera bientôt la fin, de toute façon.
 
 
***
 
 
Elle avait demandé au chauffeur de s’arrêter puis elle était descendue. La ville voisine n’était pas loin, mais elle n’était pas pressée de rentrer sur Paris. Elle s’éloigna de la voiture en silence vers la falaise, et contempla le paysage dessiné par le soleil. Il y avait une légère brise. Elle ôta sa capuche et se tint là, regardant la mer pendant un long moment. Quoi qu’elle fût venue chercher en Bretagne, elle pensait l’avoir trouvé, car son cœur était maintenant plein de ces endroits.
 
C’était comme si André était avec elle quand elle marchait seule au milieu de cette nature ondulante, orageuse et bienveillante dans la douceur poignante de ses couleurs. Les vagues qui s’écrasaient sur la cote n’atténuaient nullement la plénitude du vert que la mer donnait à la terre en plongeant en elle. Un vert émeraude incroyable et intense, douce caresse qui léchait la rive, et si on levait les yeux de duveteux nuages qui se découpaient dans le ciel, éclairé par le soleil comme un jour d’été. Orageux et bienveillant, comme André l’était, lui qui était né ici.
Maintenant seulement il lui semblait tout savoir de lui, maintenant qu’elle avait vu ces endroits dont même André ne se souvenait plus. Mais ils étaient en lui, dans chacun de ces gestes, dans chacun de ses sourires.
Les yeux d’André étaient comme cette mer, maintenant elle le savait.
Et quelques jours auparavant elle s’était persuadée d’en avoir volé la couleur, pour l’emporter, recueillir cette eau dans ses mains, l’effleurer de ses lèvres. Hélas dans ses mains elle était limpide et transparente, elle devait la regarder de loin pour en apercevoir les profondeurs. De la même façon qu’avec André : elle avait souri à cette pensée.
Ils auraient étaient heureux ici en Bretagne, et même les larmes qui lui vinrent au joues à cette pensée, séchés par le vent et la douce chaleur du soleil, lui avaient semblés moins douloureuses. Car André était né en ces lieux, et il était comme eux.
Tout le temps où elle était là, seule, elle avait la certitude qu’il était vivant. Cela avait était une certitude, comme une nouvelle confiance.
Même dans les jours orageux, où le paysage changeait avec le temps, et que le vert se faisait gris, qu’il se mélangeait avec le ciel, avec la pluie, un peu comme les yeux d’André quand il était triste ou inquiet. Mais ça ne l’effrayait pas car son cœur savait que le gris ferait bientôt place à la lumière d’un sourire, comme les rayons du soleil qui finalement filtraient à travers les nuages… Changeant, rares, fragiles et précieux, et si sereins.
André était vivant et ils s’aimeraient d’un amour infini, encore, et peut importe que son esprit lui dise le contraire, que la peur s’insinue parmi ces pensées, comme aux aguets, guidé par l’imminence du retour qui l’attendait. D’un amour infini comme les récifs battus par l’eau, les écueils qui se perdaient dans la mer, ces côtes qui s’estompaient en une caresse dans la courbe douce et inconnue de l’horizon. André était vivant, et cela faisait longtemps qu’elle n’avait plus ressenti la joie de cette espérance.
 
 
On lui avait dit que, au cours de l'automne, le paysage menant à cette mer était magnifique, avec des arbres encore chargés de feuilles, et les couleurs qui passaient du vert au jaune au brun au rouge dans de nombreuses nuances. Que cela ne pouvait pas s’expliquer avec des mots, que cela devait se voir. Ces étendues identique à celle dont elle avait rêvé, qu’elle avait vu seulement dans le désir de l’âme, quand il était encore à ses cotés, pour qu’ils puissent y aller ensemble, et y rester.
 
Elle avait trouvé la ville ou vivait le cousin d’André, elle l’avait même rencontré sans pour autant lui dire qui elle était. Il l’avait reçue pour diner dans sa maison débordante de chaleur et d’affection.
Il se prénommait Philippe, cette homme qui aurait pu leur offrir une nouvelle vie, et il ressemblait un peu à André, Oscar avait essayé de ne pas montrer son trouble quand elle l’avait vu la première fois et quand elle songeait à l’endroit où elle se trouvait. Elle avait baissé la tête. Et comme elle venait de Paris, ils avaient parlé d’André, ils lui avaient raconté l’histoire qu’elle savait de ce parent qui vivait si loin.
Ils ne dirent rien, mais à un moment ils durent deviner, car un silence pesant était tombé dans la pièce, et la femme de Philippe dans un geste inattendu n’avait pu s’empêcher de lui prendre la main sur la table.
Ils le savaient. Oui ils savaient… elle s’en était rendu compte presque soudainement. C’était surement Grand-mère qui avait écrit pour répondre à leurs questions suite à la disparition de son petit-fils. Elle leur avait surement raconté quelques histoires, quelques mots probablement sur le Commandant habillé comme un homme, mais qui n’en était pas un, et qui avait grandi avec André… et qui tenait beaucoup à lui.
Elle était une femme, et cela était évident.
Elle n’avait pas essayé de nier, peu importe ce qu’ils avaient compris, mais elle ne leur avait rien expliqué.
Ils s’étaient quittés avec tristesse le soir venu, et ils ne s’étaient plus revus
 
Elle tira à nouveau son capuchon sur ses cheveux blonds, le tenant avec une main devant le visage, puis elle soupira en retournant vers la voiture.
« À Paris » dit-elle.
Car c’était l’endroit où elle devait être, malgré tout.
 
 
A suivre…


Dernière édition par alessandra le Dim 26 Mar 2017 - 21:02, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Dim 26 Mar 2017 - 21:02

Dans ses mains
Partie XVII



La nouvelle était tombée  la veille, mais Alain ne l’appris qu’à son arrivée à la caserne avec la demande d’enrôlement d’André : l’ancien commandant avait remis son congé et serait prochainement remplacé par un nouveau.
Les soldats étaient nerveux. « Pas une seule fois ils ne nous diront les choses » avait-il commenté dans le dortoir avec une grimace de dégout, essuyant sa bouche du revers de la main avant de passer la bouteille à un autre camarade.
Non pas qu’ils étaient fidèles à l’ancien commandant Du Bourg, loin de là, mais au moins maintenant ils connaissaient ses habitudes, et ils avaient appris à obéir sans s’éreinter pour autant.
Mais un nouveau commandant c’était une autre histoire, il y avait gros à parier qu’il y aurait des mois de services supplémentaire, des règles différentes, et de nouveaux ordres auxquels obéir, tout pour leur briser le dos, en clair. Les officiers étaient tous des nobles, et tous des salauds. Parmi tous ceux qu’il avait connu il n’y en avait pas un pour racheter l’autre. Une belle saloperie je vous jure.
Le nouveau d’après les rumeurs était un ancien de la Garde Royal. Et s’il avait été muté chez eux c’est qu’il avait du être disgracié, un dandy arrogant qui ferait payer à ses troupes le fait d’avoir été muté dans le corps d’armée le plus mal dégrossis, avec des gars venants du peuple qui ne faisaient ça que pour manger. Ce n’était pas une place très convoité, que celle-ci.
Mais ils en avaient vu d’autres et surviraient même à cela, fit remarquer Alain.
 
André prendrait son service dans quelques jours : comme il l’avait prévu, sa demande avait été acceptée. Il avait commencé à rassembler ses affaires et se préparait à quitter la maison. « Juste à temps » songea Alain en pensant à sa sœur Diane.
Quand il l’avait dit à sa sœur, cela avait été terrible, les larmes étaient montées aux yeux de la jeune fille et elle s’était enfermée dans sa chambre sans rien dire. Il avait essayé de lui parler pour lui faire comprendre que c’était la meilleure chose à faire… Mais cela n’avait servis à rien, car la seule explication qui aurait pu la convaincre était celle qu’il ne pouvait pas lui donner, celle qui ne regardait qu’André.
Il était désolé, car si les choses c’étaient passées différemment sa sœur aurait fait un bon choix avec quelqu’un comme André… et il en aurait été heureux.
Mais il était amoureux fou d’une autre femme, et lui donner Diane aurait été la meilleur façon de détruire la vie de sa sœur.
Non il avait bien fait, car c’était la seule chose sensée à faire même s’il en était attristé.
Bien sûr, il aurait voulu aller trouver cette femme qui avait ensorcelé son ami au point de lui faire endurer tout cela, et même encore à ce jour. Mais il se doutait qu’il était arrivé quelque chose de grave, car André ne parlait plus d’aller la retrouver. D’ailleurs sa pensée ne faisait que le tourmenter, car il y pensait sans cesse du matin au soir.
Alain était presque fasciné par la force de ce sentiment, il n’avait jamais connu quelque chose d’aussi fort, et se doutais que ça ne lui arriverai jamais. André ne s’appartenait pas à lui-même mais à elle et uniquement à elle. Il ne se souciait pas de mourir ou de vivre, il ne se souciait pas de quoi que se soit d’autre qu’elle, même s’il continuait d’aller de l’avant, surtout par sens du devoir, tout en gardant son calme, sans jamais commettre de folies. 
Cela avait du être une histoire incroyable… de plus, une noble qui tombe amoureuse de son serviteur… déjà ça c’était de la folie. Pourtant selon André, c’était le cas, elle l’aimait. Sa famille les avait séparés et avait tenté de le tuer, mais elle qu’était-elle devenu … 
Mais maintenant il semblerait qu’André ne veuille plus rien savoir, il avait l’air d’être au courant de tout et ne voulait pas la revoir. Mais il l’aimait désespérément…
Qui sait, peut-être que cette nouvelle vie aura du bon et réussira à le distraire d’elle.
Il était étrange que dans un si court laps de temps André et lui soient devenu si bon amis. Et pourtant c’était exactement ce qu’il ressentait, il n’avait jamais réussi à se lier réellement d’amitié avec personne par le passé. André ne faisait rien de particulier pour lui plaire. Mais il aimait sa discrétion et sa sobriété, cette façon d’être poli et sincère. C’était également une personne de valeurs, de celles qui inspirent confiance. Un sentiment qui lui était étranger au vu de la misère du panorama humain qui l’entourait.
Alain pensait que c’était une honte que son histoire avec cette noble se soit mal finie, et qu’André ne méritait pas de souffrir ainsi.
Et allongé sur son lit, les mains derrière la tête, Alain se rendit compte que cela faisait une éternité qu’il n’avait pas rencontré une femme qui lui avait fait ressentir quelque chose de plus que le simple désir de l’emmener dans son lit… oui vraiment longtemps…
C’était une triste pensée.
 
 
***
 
 
Elle rangea soigneusement dans son tiroir le message reçu le matin même avec le sceau de la maison royale, il s’agissait de son ordre d’affectation aux Gardes Française qui lui avait été remis dés son retour à Paris. 
Puis elle prit une feuille et une plume, et la trempa dans l’encre pour rédiger une réponse. En écrivant ces mots de remerciement pour la Reine elle écoutait le bruissement de la plume sur le papier, elle regardait presque hypnotisée les noirs broderies de son écriture agile et légèrement incliné.
Elle n’avait jamais eu une écriture douce et ronde, ses lettres se liaient les unes aux autres, fines et sèches dans un léger étirement facilement déchiffrable.
Les dames de Versailles n’auraient pas trouvé son écriture à la mode, car elle manquait de gribouillis et de volutes par lesquels on s’appliquait si soigneusement à embellir des lettres d’amateurs : et pourtant personne ne pouvait nier qu’elle était extrêmement raffinée et élégante dans sa simplicité, dans son sens inné de la proportion, dans sa clarté non trivial et sans affection.
Un jour, un sage académicien prodigue en galanteries avait dit qu’on aurait pu tomber amoureux d’elle, sans ne l’avoir jamais vue juste en regardant une de ses lettre. Elle se souvenait avoir été un peu rougissante, car cela avait été un compliment sincère, et parce que la spontanéité presque naïve de ce compliment était un hommage indirect et simple à sa féminité.
Elle compléta ces quelques lignes silencieuse en y apposant au bas sa signature, laissant aller sa main à un subtil paraphe - la seul mignardise qu’elle s’autorisait depuis toujours- sur le ‘s’ de Jarjayes, son nom de famille. Elle attendit quelques secondes que l’encre sèche laissant son regard vagabonder sur les moulures du plafond : sa maison était confortable et lumineuse… le printemps arrivait.
 
Puis elle plia la lettre avec précaution et la scella pour la remettre au coursier qui l’attendait à l’extérieur. Elle appela une femme de chambre qui entrant en silence et pris discrètement la lettre qui se trouvait sur le plateau.
Fersen lui avait envoyé un certain nombre de personnel de maison choisi pour sa discrétion et son sérieux, elle avait renvoyé une partie et conservé l’autre. Elle sourit à la jeune femme qui venait d’entrer et eu pour réponse une révérence de gratitude. Elle avait su créer immédiatement une bonne harmonie avec son nouveau personnel, il la respectait parce qu’il sentait également son respect. La plupart d’entre eux avaient d’ailleurs été surpris au début, parce qu’Oscar avait une réputation de personne inflexible et froide, solitaire et sévère.
 
Elle resta assise sur sa chaise, se laissant envelopper par la chaleur du début d’après-midi. Commandant de la Garde Française était une tache difficile, mais stimulante. La Reine avait entendu sa requête mieux qu’elle ne l’espérait, elle ne lui avait pas donné un rôle de représentation, mais une mission dans laquelle elle avait fort à faire et ou toutes ses connaissances seraient mise à l’épreuve.
Mais c’était très différent de la cour, une autre réalité si loin et pourtant si proche de cet environnement avec lequel elle ne voulait plus rien avoir à faire. Elle se rendit compte que Marie-Antoinette la connaissait beaucoup mieux que ce qu’elle croyait, elle avait appris à la connaitre en l’observant toutes ces années.
 
Elle vivait seule, du moins presque toujours. Elle aimait cela et c’était ce dont elle avait besoin en ce moment. Même Fersen son seul ami, elle ne l’avait pratiquement pas revu. Elle était allée le remercier pour son aide à son retour de Bretagne, et avait diné avec lui en lui racontant les derniers événements, puis était partie sans tarder. Hans avait compris ce besoin et, même s’il lui avait offert son complet appui, il n’avait été en aucune façon importun. Il lui rendait visite, très rarement, et jamais sans avoir auparavant annoncé sa venue par un message.
Ils n’avaient pas besoin de se parler pour se comprendre, et Oscar comprenait enfin ce que cela signifiait vraiment d’avoir un ami comme lui. Après avoir chassé des fantômes pendant des années, maintenant elle pourrait profiter de cette intimité sincère à laquelle autrefois elle n’avait su attacher de l’importance. Elle sourit pensant que maintenant elle était en harmonie avec Fersen, parce qu’ils avaient deux âmes semblables, la même éducation, et avaient évolués dans les mêmes cercles. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle avait cru à de l’amour au début de leur rencontre.
Pourtant l’amour c’était André, lui et lui seul. Avec toutes les différences, les blessures, les craintes d’une relation avec lui. Avec toute la distance de leurs caste, la difficulté de comprendre l’autre, le chemin à parcourir pour répondre, l’agitation et les craintes qui l’assaillait même quand ils étaient ensemble, car avec André elle se sentait beaucoup plus fragile et vulnérable, ce bonheur infini que seul André savait lui donner, se tenait là, dans un mystérieux et précaire équilibre qu’elle n’avait éprouvé qu’avec André et lui seul. Équilibre caché, et pourtant si vrai, dont le secret ne se dévoilait que quand ils étaient ensemble. Mais il se révélait toujours, ce tenace et profond secret qui était la seule chose qui pouvait la rendre heureuse, maintenant elle le savait.
Elle baissa la tête avec un peu de tristesse à cette pensée, pas seulement parce qu’elle l’avait perdu. Mais aussi tout simplement parce qu’elle l’avait eu, l’avoir aimé et perdu devait induire une inévitable douleur. Car l’amour c’est aussi de la douleur pensa-t-elle les yeux fermés, et aimer c’est aussi la douleur d’aimer.
 
****
 
 
«Quoi? Comment as-tu dis qu’il s’appelle ? »
« De Jarjayes, pourquoi? »
« Oscar ? Oscar de Jarjayes ? » 
« C’est cela, comment le connais-tu ? »
Le soldat en face de lui le regarda d'un air perplexe, embarrassé par cette réaction.
 
« Tu le connais Alain ? »
« Oui ... non ... pas vraiment. Pas moi, mais ... »
« La rumeur était vrai, il vient bien de la Garde Royale, mais ce n’est pas un simple officier, c’est le Commandant, le Commandant lui-même ! »
 
Il se gratta la tête n’en croyait pas ses oreilles, de toutes les coïncidences celle-ci était la plus grande.
« Il semblerait que se soit un personnage public, même intime avec les souverains… Hey, Alain ! »
Son compagnon interrompit le cour de ses pensées et le fit revenir à lui. 
« Est-ce qu’on t’a dit ce qu’il vient faire ? Pourquoi il est ici ? »
« Non, mais je sais qu’il est là sur sa demande et que ce n’est pas une punition. On va rire hein ! Le commandant de la Garde Royale qui va nous donner des ordres à nous…»
« C’est étrange… » Se dit-il a lui-même. Il se souvint qu’André était de garde ce soir là, il attendra la fin sa ronde pour le lui dire.
 
 
***
 
 
Il referma son manteau, le printemps arrivait mais les nuits étaient encore fraîches. Il avait presque fini sa ronde, et rêvait de retrouver son lit.
Il était très fatigué mais calme, beaucoup plus calme que ces derniers temps. Il regardait la clarté du ciel ou les étoiles étaient apparues en silence, une étoile particulière l’attirait, la plus brillante de toute. Il la regarda pendant un long moment.
Oui il se sentait mieux, malgré tout il avait repris un peu confiance, et avait d’avantage envie de bouger ou de faire quelque chose. Il ne savait pas réellement quoi, mais il était bon qu’il sorte de la situation dans laquelle il s’était mis, il ne pouvait pas continuer ainsi à errer dans les rues de Paris à la recherche d’une taverne pour se saouler et récriminer Oscar. Car cette vie là était trop humiliante.
Il ne pouvait pas rester chez Alain, non il ne le pouvait vraiment pas.
La situation avec Diane était arrivée à un point qu’il n’avait pas deviné, et il ne s’en était rendu compte que le jour de son départ.
« Donc tu pars… » Avait-elle murmuré sur le pas de la chambre qu’il partageait avec Alain depuis le début.
« Oui » dit-il s’arrêtant de ranger ses affaires et se tournant vers elle avec un sourire affectueux « Oui Diane je le dois. »
Mais elle ne semblait pas vraiment comprendre, elle le regarda hésitante avant de parler à nouveau triturant ses doigts nerveusement.
 « Tu le dois ? Pourquoi le dois-tu ? » Avait-elle commencé sa phrase trouvant un courage qu’elle ne soupçonnait pas, et qui la fit rougir et baisser les yeux. Mais malgré tout elle continua « C’est mon frère qui veut que tu partes ? »
« Non… non Diane. C’est moi qui ai besoin de le faire, je ne peux pas rester ici et vivre de cette façon » lui avait-il répondu plein de sollicitude, en s’approchant d’elle.
« André… quand tu seras partis je ne te reverrais plus »
« Mais si on se reverra, je viendrais souvent, après tout ce n’est pas très loin »
« Mais ça ne sera pas comme maintenant – avait-elle dit faiblement, incapable de retenir ses larmes- nous ne pourrons plus passer l’après-midi à discuter, je ne te verrais plus le soir au diner, je ne.. »
« Diane s’il te plait » Il avait caressé ses cheveux d’un geste instinctif et délicat, et c’était surement là qu’il eut tort, car car sans qu’il ne s’en apperçoive elle se retrouva sanglotante dans ses bras, et il n’avait pas été OK en mesure de la réconforter. Elle sentait bon, et était si frèle et fagile.
« Je t’en prie fillette.. »
« Ne m’appelle pas ainsi ! –c’était-elle rebellée- Alain le fait déjà… mais je ne suis plus une fillette ! Pourquoi vous ne le voyez pas, parce que… »
Alors il avait ressenti dans son cœur une émotion douloureuse, et avait gardé le silence. Il n’avait pas vraiment remarqué à quel point elle tenait à lui avant cela. Il la laissa s’épandre tout son saoul puis souleva son visage et la contempla, les yeux dans les yeux, il la regarda avec intensité comme elle n’avait jamais était regardée auparavant. Et sans baisser les yeux lui parla, et la regarda comme on regarde une femme.
« Non Diane non ce n’est pas vrai que je ne l’ai pas vu. Je l’ai remarqué la première fois que je t’ai vue. Je sais que tu n’es plus une fillette, et que tu es très belle »
Elle leva les yeux touchée, presque étonnée par ses paroles, et avait cessé de pleurer.
« André… mais pourquoi alors ? »
« Non ne dis rien s’il te plait… c’est de ma faute Diane, j’ai tous les tors tu n’y es pour rien. Je ne pourrais jamais te donner ce que tu mérites, je ne suis pas en mesure de le faire. Ce n’est pas juste de profiter de ta douceur pour guérir mes blessures. Ce n’est pas juste et je ne le ferais pas. Non seulement parce que Alain est mon ami et qu’il m’a sauvé la vie, mais aussi parce que ce n’est pas bon pour toi Diane, pour tout ce que tu es. Tu mérites tellement mieux que moi. »
« Tes blessures André… » Elle baissa de nouveau la tête en continuant : «  je sais… je connais tes blessures. J’ai compris de quel genre de blessure il s’agit, je l’ai compris depuis longtemps… Alors ne me dit pas, mais... mais peut-être que ce n’est pas vrai que tu ne peux pas guérir André… C’est possible si tu laisses passer le temps et que tu restes ici… »
 
Il avait soupiré en fermant les yeux et tenait toujours le visage de Diane entre ses mains, puis il l’avait regardé à nouveau.
« Non Diane, pas celle là, pas cette blessure.  Je sais que je ne guérirai pas, et je risque de te faire du mal. Et je refuse que cela se produise, je préfère encore mourir,  je parle sérieusement »
Elle lui adressa un regard triste plein d’une prise de conscience douloureuse.
« Tu préfères mourir… parce que tu n’as plus envie de vivre André ? »
Il s’était détaché d’elle et avait incliné le visage, car même s’il la connaissait déjà, cette vérité était dure à entendre. 
« Oui Diane… c’est surement ça, et c’est pourquoi je dois partir »
Elle s’était à nouveau jetée dans ses bras, et l’avais embrassé, et cette fois il l’avait tenu longtemps. Puis il s’était écarté, et comme il sentait des yeux qui le suivaient en silence, il avait continué à faire son sac. Quand il eut fini il se dirigea vers la porte, lui donnant un dernier regard en silence, avant de partir.
 
Il cessa de fixer l’étoile et regarda ses mains avec un soupir. Il était triste mais serein en pensant à ce moment. Il avait pris la bonne décision et savoir cela lui fit du bien.
Il ne ressentait pas d’amour pour Diane.
Il se rappela les yeux d’Oscar, et combien il était troublé à chaque fois de les découvrir si bleu… Il sentit son cœur battre plus vite ce qui le fit frémir de joie.
 
***
 
Le visage qu’avait eu André quand il lui avait parlé, il ne pourrait jamais l’oublier de sa vie.
Il était assis sur son lit, fatigué à la fin de sa ronde, et était sur le point de se coucher pour prendre un peu de repos.
« André, je dois te donner une nouvelle qui je pense t’intéressera »
« Qui est ? » Lui répondit-il calmement tout en défaisant sa veste d’uniforme et avalant une gorgée d’eau.
« Tu sais que nous allons avoir un nouveau commandant… »
« Oui tu me l’as déjà dit. Alors quoi ? »
« Je sais qui c’est »
« Ah… et cela devrait me préoccuper d’une manière particulière ? »
« Mon avis et que oui »
André était prêt à l’écouter, calme, assis sur son lit les mains appuyées en arrière sur le matelas. Il avait lâché un soupir de lassitude
« Eh bien dis-moi »
« C’est quelqu’un que tu connais : Oscar de Jarjayes »
 
Ces mots avaient été comme un gifle, André l’avait transpercé de ses yeux avec étonnement, son corps s’était raidi. Puis il s’était levé et avait continué de le regarder intensément sans dire un mot, à tel point qu’Alain avait cru qu’il voulait le prendre par le col et le jeter contre un mur. Il avait alors fait quelques pas vers la fenêtre, puis s’était tourné vers lui dans l’attente de plus amples explications.
« Je viens de l’apprendre –lui avait-il précisé tout en détaillant son visage - mais je ne sais rien d’autre, sauf qu’il est ici sur sa demande »
André l’avait regardé sans le voir. Il y avait une feuille de papier, sur la table derrière lui, contenant les services de la semaine : les doigts de la main droite, qu’il avait suspendu au-dessus du papier, se crispèrent alors en le chiffonnant. « Oscar… », Avait-il dit
« Oui Oscar, André. Celui là même que tu appelais dans tes délires, la personne que je suis allé trouver pour lui dire que tu étais toujours en vie. Tu vas enfin pouvoir le voir ».
Il s’était tu attendant la réaction d’André, mais celui-ci le regardait sans vraiment le voir. Et il était restait ainsi sans dire un mot longtemps, incroyablement longtemps.
 
« Eh bien soit –dit-il finalement comme se réveillant, d’une voix froide et déterminée- Nous allons enfin nous rencontrer, oui. »
Alain n’aurait su dire pourquoi mais son expression à cet instant et le ton de sa voix ne laissaient rien présager de bon.
 
 
***
 
 
« Très bien, Oscar. Je suis ici. »
Son regard perdu à travers la fenêtre du dortoir, il était seul et pensait à ce qui était arrivé. Il pleuvait dehors. La nouvelle l’avait bouleversé, mais maintenant il avait repris le contrôle de lui-même tout du moins en apparence.
Alors comme ça Oscar venait d’être transférée et allait les commander.
La coïncidence était telle qu’il ne put s’empêcher de se demander si Alain n’était pas au courant depuis un moment et que c’était pour cela qu’il lui avait proposé de s’enrôler. Mais non, Alain n’était pas comme ça, et d’ailleurs pourquoi aurait-il fait une telle chose…
Deux jours.
Maintenant plus qu’un jour et demi.
Et ils se retrouveraient… il avait essayé de rester froid, mais son cœur était dans la tourmente… il ne le voulait pas, mais c’était ainsi. Il allait la revoir, lui parler. Elle Commandant et lui simple soldat. En face l’un de l’autre, encore une fois, chacun habillé selon son rang. Un Commandant en uniforme, donnant ses ordres… comme toujours en uniforme.
La femme qu’il avait aimée. Elle qu’il imaginait en uniforme d’officier puis totalement nue devant lui. Il se revit même en train de la toucher.  Dieu comment était-ce possible… comment était-ce possible qu’elle l’ait oublié… elle avait été sienne, elle était sienne à l’intérieur… personne ne connaissait son âme, ses sourires, ses craintes. Personne d’autre ne l’avait tenu dans ses bras comme lui… personne d’autre, non…
« NON ! NON ! »
Il frappa le mur. Non personne, ne savait ce qu’il savait, et ce maudit Fersen ne pouvait rien savoir d’elle.  Pourquoi en était-il si certain ? Pourquoi ? Parce que malgré ce qu’il avait vu il ne pouvait pas croire qu’elle avait oublié ?
Oscar était sienne, à lui seul. Sa vie lui appartenait, elle la lui avait donnée il y a si longtemps.  Tout comme lui n’appartenait qu’à elle. A aucune autre, à elle seule, pour toujours …
Il se passa une main dans les cheveux et réalisa que sa respiration était plus rapide. Il n’arrivait pas à imaginer ce qu’il éprouverait face à elle, ce qu’il lui dirait. Il y avait tant d’amertume et de ressentiment dans son cœur, tant de chagrin à cause de ce qu’elle avait fait. Que lui dirait-il ? Et cela lui importera t’elle ?
Quoi donc … Que lui dirait-elle ? Elle qui l’avait laissé mourir quelque part sans même se soucier de le chercher, alors que jusqu’à la veille ils allaient fuir ensemble, qu’elle lui avait dit qu’elle l’aimait et qu’ils seraient heureux…
Mais elle avait récupéré rapidement, avec un autre homme, cet homme… et ne s’était pas souciée de savoir s’il était vivant. Comment pourrait-elle se justifier ? Que dirait-elle ? Oui parce qu’elle lui devait, elle lui devait une explication quoi qu’il arrive…
Il se demandait comment elle allait réagir à la vue de son visage, car elle ne savait pas qu’il se trouvait dans la caserne. Elle ne savait rien de ce qui lui était arrivé, même pas qu’il était encore vivant, en admettant qu’elle s’en souciait.
Et se retrouver après tout ce temps... que fera-t- il ? Quels mots utilisera t’il ? Quoi ?
Il était empli d’impatience et de crainte à l’idée d’être ensemble. Car une chose était certaine, cela serait douloureux, dans tout les cas. Il n’y aurait pas de joie à leurs retrouvailles.
Mon Dieu quelle situation absurde.
Comment… comment cela avait-t-il pu se produire ? Ils dormaient ensemble, s’aimaient … et maintenant… tout avait disparu sans crier gare…
Il baissa la tête sentant les larmes sur son visage. Depuis combien de temps n’avait-il pas pleuré ? La dernière fois c’était avec elle. C’était elle qui l’avait réconforté et ils avaient pleuré ensemble. 
 
 
***
 
 
Elle fixa les boutons de son nouvel uniforme, et passa une main derrière sa tête pour libérer ses splendides cheveux blonds de la veste, le miroir lui renvoyant l’image d’un officier fière et charmant.
Les bottes blanches contrastaient avec le bleu intense de son pantalon ajusté qui rendait sa silhouette encore plus élancée, et son épée accroché sur le coté, avec son cordon de gala qui pendait, brillait de mille feu avec sa garde. Cela faisait si longtemps qu’elle n’avait pas endossé un uniforme. C’était un officier fascinant, c’est vrai…
Elle se contempla un long moment avant de se déplacer, oh non ce n’était pas de la vanité. Par le passé cela lui était arrivé, parfois. Mais maintenant ce n’était plus de l’orgueil face à son aspect, ni à l’élégance que lui conférait ces vêtements. Elle se regardait et se souvenait de ces années lointaine ou pour la première fois elle s’était vue en uniforme : maintenant ce n’était plus la même sensation. Car le reflet qu’elle découvrait à présent était bien celui d’une femme. A cette époque ce n’était pas la même chose : à ce moment-là elle pouvait encore croire être un homme, du moins s’efforcer d’en être un, et tenter de se convaincre de cette absurdité.
Mais maintenant elle se regardait, et voyait qu’elle ne l’était pas, et qu’elle ne l’avait jamais été. Et qu’elle ne le voudrait jamais. Jamais, même si elle était en mesure de choisir.  Même si le sort l’avait condamnée à passer le reste de ses jours dans la solitude.
Puis elle pensa à André et comment son amour l’avait transformée de manière irrémédiable.
Elle secoua lentement la tête, les yeux fermés, elle pensait à lui en permanence. Même dans les moments les moins appropriés elle avait des fantasmes comme ceux-ci. Et elle continuait à penser a lui, elle ne pouvait pas s’en empêcher.
Elle était le Commandant de la Garde Française et elle l’aimait.
C’était ainsi.
 
Elle se détourna du miroir et prit sur la table la tasse de thé pour en boire une dernière gorgée. Elle prenait son service ce jour là, le premier jour dans son nouveau rôle.
Elle en était ravie, malgré tout. 
 
***
 
 
"Alors, les gars, qu’en pensez-vous?"
Alain se grattait l’oreille avec le petit doigt et ne répondit pas. Ils venaient d’exécuter la revue d’accueil du nouveau commandant et les soldats s’échangeaient déjà des commentaires.
« Ben, ce gars n’est pas pour le moins un vieil épouvantail… - avait osé dire l’un des soldats -. Il est jeune et semble bigrement intelligent »
« Mais cela ne signifie pas qu’il est bon ! »
« Oui, oui, mais quand on va risquer sa peau, il est mieux d’avoir un commandant qui connais son affaire, faut pas l’oublier »
« Eh qui te dis qu’il l’es ? On ne l’a vu que de loin »
« Eh bien, dés le premier coup d’œil il donne quand même une bonne impression »
« A condition de faire attention aux apparences… pour moi ce blanc bec plein de bouclettes et tout propret n’est bon que pour danser dans les salons, il ne m’inspire pas confiance. Je préférerai un gars avec les jambes tordu, mais avec des grosses couilles »
« Ouais, il vient de la Garde Royale ça se voit… »
« Et il va sentir le parfum toute la journée »
 « Vu l’odeur qui il y a, ça c’est sûr... »
Ils se mirent tous à rire.
« Je ne le tiendrai pas pour acquis, cependant : vous avez vus comment il monte ? Il ne doit pas etre homme à avoir le cul en dehors de la selle même au coup de canon, c’est moi qui vous le dis.»
« C’est vrai... et quel regard perçant… je me suis approché, lors de la revue, et il m’inspectait de haut en bas. »
« C’est une mauvaise nouvelle alors, on va bientôt nous donner l’ordre de polir nos boutons d’uniforme pour qu’on s’y voit dedans.
« Non il n’a pas du faire attention à ça, il étudiait la situation. De plus nous étions trop loin pendant le défilé »
« Je n’y compterai pas trop. »
« Bah... je pense qu’il ne faut pas s’y fier. Dans tout les cas ce sont des ennuis moi j’vous dis. T’en pense quoi toi Alain ? »
« Aucune idée » répondit-il, puis il se retourna et demanda : « Et toi André ? Qu’en penses-tu ? »
Ils se tournèrent tous vers le nouveau, qui n’avait pas bougé de sa fenêtre, et leur tournait le dos sans répondre.
 
Puis quand les commentaires cessèrent et que tous s’étaient dispersés, Alain l’avait rejoint. André était là perdu dans ses pensées.
 
« Hey, vous deux ! » les interpela un soldat
Ils se retournèrent vers leur compagnon.
« Le commandant est dans son bureau, et demande à parler au représentant des soldats »
« Ah et qu’est-ce qu’il veut ? »
« Expliquer ses règles » lui dit André avec une voix neutre posté derrière lui. Alain le regarda.
« Tu devrais y aller Alain – dit l’autre soldat- nous te considérons tous comme notre chef et tu pourrais parler en notre nom »
« Moi, non je ne pense pas »
« Pourquoi pas Alain ? »  André était intervenu avec une étrange détermination dans la voix
« Je pense qu’il est l’heure d’aller rencontrer notre nouveau commandant, je viens avec toi. »
Alain ne dit rien et détailla son visage.
« Très bien alors allons-y » finit-il par dire.
 « Je ne manquerais cela pour rien au monde », pensa-t-il.
 
 
***
 
 
Quand elle entendit frapper à la porte, elle était assise à son bureau, « Entrez » dit-elle rapidement, levant les yeux du rapport qu’elle lisait.
Sur le seuil, deux soldats l’un à la suite de l’autre, dissimulé dans l’ombre du couloir, l’un d’eux, avait levé son visage vers elle.
« Entrez… » Dit-elle en les regardant, mais sans finir sa phrase car quelque chose dans ce mouvement lui avait semblé familier.
Tout se passa si soudainement qu’elle ne se rendit pas bien compte de ce qui c’était passé.
« Soldat Soisson, mon Commandant, à votre disposition » dit Alain avec un salut militaire.
« Eh bien, je vous ai fait appeler… ANDRE ! »
 
Le Commandant s’était levé violemment de sa chaise tout en les regardant les yeux écarquillés : « André… »
Son compagnon c’était alors montré, entrant dans le cône de lumière de la lampe.
« Bonjour Oscar » avait-il dit calmement d’une voix irréelle.
Mais Oscar de Jarjayes n’avait pas répondu.
Le Commandant se tenait devant eux, pale, son corps figé comme de la glace, ne respirant plus. Il était resté ainsi un long moment.
« André… c’est toi … »
Puis il avait tenté de bouger, mais ses jambes s’y étaient refusées, et il était tombé inconsciente sans un gémissement, à coté de son bureau.
« Oscar ! »
Criant son nom avec un ton complètement différent, presque déplacé, André s’était précipité vers lui pour le retenir. Il s’était penché sur son corps étendu au sol et avait soulevé sa tête. Et l’avait pris dans ses bras, comme s’il ne pesait rien, le détaillant les yeux empli de larmes et l’avait déposé sur le canapé qui était dans la pièce.
Il l’avait couché, et défaisait sans hésitation les premiers boutons de son uniforme.
« Oscar… » Murmurait-il caressant son visage de ses mains.
 
« André mais… »
Alain était confondu par cette scène « Il s'est évanoui », dit-il.
Il s’était placé juste derrière eux et ainsi pouvait voir de prés. De si de près le Commandant avait des traits parfaits, une peau claire, et de longs cils s’étiraient sur ses yeux fermés. 
André lui caressait les cheveux, assis à coté de lui, les larmes aux bords des yeux.
« Le Commandant s'est évanoui, André... »
André inclina le visage secouant la tête en silence, et revenant à Oscar il murmura sans le regarder, une profonde douleur dans les yeux. « Cela ne c’est jamais produit, elle ne c’est jamais effondrée ainsi. »
« Elle ne c’est jamais effondrée ? Mais qu’est ce que… »
Il les regardait avec étonnement, incapable de le croire. Des mains très blanches et fuselés dans celles d’André, cette cascade de cheveux blond et doux, et cette voix qu’il avait…
« Jésus… mais… ANDRé… c’est une femme ! »
Son ami hocha la tête sans se retourner.
« Une femme… »
Alain le regarda la bouche ouverte, quand il se tourna enfin, vers lui.
« Oui c’est une femme Alain, c’est Oscar. »
« Oscar… le nom que tu ne cessais d’appeler… »
C’était fou.
« André, mais alors… »
L’autre le regardait sans rien dire.
« Il est donc… Elle est ? Oscar est cette femme ? »
« Oui »
« Mon Dieu… »
Il porta sa main à sa bouche en découvrant les gestes experts d’André sur son corps. Déboutonnant le reste de la veste, libérant le col de sa chemise. Puis une main restant dans ses cheveux à coté de son front blanc, et avec l’autre il lui caressait le bras posé le long du corps.
« C’est une femme… est-elle… ta femme … l’est-elle ? »
Il le vit hocher la tête et l’entendit dire : « Oui elle l’était »
 
Combien de minutes étaient passés il ne le savait pas, la scène qui se déroulait devant lui était incroyable. Puis finalement il trouva le courage de poser cette question, mais il ne le finit pas, André répondant avant.
« Mais comment ont-ils pu… »
« Oscar est la sixième fille du générale de Jarjayes, qui n’avait aucun héritier male – dit-il d’une voix blanche- Son père lui donna un nom masculin et l’éleva en homme, en militaire. Elle commande aux soldats depuis toujours, et elle est exceptionnelle. »
« Et toi ? »
« J’étais son ordonnance, nous avons grandi ensemble »
« Ordonnance… voila alors pourquoi l’épée et les armes… »
« Oui »
« Et vous vous connaissez depuis toujours ? »
« Depuis que nous étions enfants. Enfant j’ai été accueilli dans sa maison après la mort de mes parents. Son père voulait qu’elle grandisse entourée d’hommes, et qu’elle n’ait que des camarades masculin »
« Et elle t’avait »
« Oui moi, pour la durée d’une vie. Nous étions tout le temps ensemble ».
« Et tu n’as jamais pensé que c’était un homme … »
« Non ».
 
« Mon dieu André … c’est impensable… mais comment ont-ils pu faire ça… »
« C’est impensable oui… et ils l’ont fait »
« Maintenant, je comprends tout ... »
« Je ne pouvais pas te l'expliquer. »
« Non. Je ne l'aurais pas cru. »
 
Elle commençait à respirer normalement et à reprendre ses esprits. Il lui caressait le visage.
« Et elle t’aime… »
« Elle m’aimait. Et moi aussi je l’aimais »
« Non, tu l’aimes encore André. »
Il n’y eu pas de réponse.
 
« Maintenant laisse nous s’il te plait. »
« Oui, bien sûr ... »
Et sans se retourner alors qu’il entendait Alain sortir de la pièce il rajouta
« Ne le dit à personne, Alain. Personne. »
 
 
A suivre…
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alessandra
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MessageSujet: Re: Dans ses mains   Sam 8 Juil 2017 - 20:06

Dans ses mains
Partie XVIII
 
Son visage reprenait des couleurs, il y avait si longtemps qu’il ne l’avait pas vu. Seul dans cette chambre avec elle, il pouvait la toucher. Ce n’était pas comme il se l’était imaginé. Son cœur était submergé d’émotion d’être ici avec elle. La joie que lui avait procurée l’effleurement de sa peau vibrait encore dans ses doigts. Mais ne devait-il pas la haïr ? La haïr pour ce qu’il avait vu depuis cette fenêtre ? 
Mais non, il ne la haïssait pas.
A un certain moment, il ressentit une douleur aigue, il souhaita, absurdement, qu’elle ne se réveille pas, qu’ils n’aient pas à se parler. Qu’ils aient tout oublié et que le seul besoin soit de la serrer dans ses bras, la tenir prés de lui, car c’était la seule chose qu’il voulait faire à cet instant.
« Oscar… Oscar… »
Son nom était sorti de ses lèvres dans un murmure, il se sentait complètement à la merci des évènements. Il ne se souvenait plus des intentions avec lesquelles il était entré dans ce bureau, et le ressentiment qui l’avait accompagné depuis maintenant si longtemps. Le désir de la punir, de l’accuser, de lui jeter à la figure tout son chagrin d’avoir été abandonné, trahi. En prononçant son nom à voix basse, tout a coup, tout d’elle lui revint en mémoire.
 
« Oscar… »
 
Il la vit ouvrir les yeux, poser son regard sur lui pendant un long moment sans changer d’expression, comme si elle ne comprenait pas encore. Et les larmes jaillirent en silence, dévalant sur ses joues, sans qu’elle ne le quitte du regard. Et c’est en voyant ses lèvres trembler légèrement qu’il comprit qu’elle était trop faible, à la fois dans son cœur et dans son corps, pour pouvoir se redresser.
Il se pencha sur elle, très prés, fixant son regard.
Ce fut alors qu’Oscar leva une main pour le toucher, puis l’autre, et resta ainsi, ses mains autour de son visage, et imperceptiblement elle secoua la tête incapable de parler.
Elle pleurait en silence et dans un gémissement l’entoura de ses bras et se cramponna à son cou. Une étreinte de plus en plus intense, et le son muet de ses pleurs se changeant en sanglot, et des mots désunis qui parlaient de lui, pour lui…
« André… André…tu…je…tu es là … »
Et il reconnu son abandon, la tendresse avec laquelle elle se donnait, et pour la première fois il la sentit fragile comme jamais auparavant.
Sans qu’il ne le décide réellement ses bras l’entourèrent machinalement, la pressant contre sa poitrine, sans qu’il ne s’en aperçoive il la maintenait assise tout contre lui, la serrant fort, de plus en plus fort, son visage contre le sien, les yeux fermés tout en désirant qu’elle ne prononce pas le moindre mot. Qu’il n’y ait rien à dire, à se souvenir ou même à expliquer. Que les sensations qu’éprouvait son corps soient vraies, qu’elles soient les mêmes qu’à cette époque, et même plus encore, oui… Et son corps à elle, son corps dans ses bras… et ces mots qu’il avait au bord des lèvres et qui voulaient s’échapper, mon amour… mon amour…
 
« Mon amour… André… mon amour… mon amour… »
« Oh… Oscar…. »
 
Elle lui avait dit, ces mots étaient ses paroles à lui mais dans la bouche de la femme qu’il aimait, serrée tout contre lui. Et ses mains qui la tenaient serrée, faisant fi de la raison, la caressant dans le dos par dessus son uniforme.
Oscar l’avait appelé mon amour, elle l’avait appelé encore mon amour.
Il ne savait pas combien de temps s’était écoulé, ni même ou il se trouvait. Toucher son visage, s’abandonner à son parfum, lui rappela les instants ou il la tenait ainsi dans ses bras, ce n’était pas comme quand il l’imaginait et qu’elle n’était pas là si proche, ce n’était pas ainsi, non… Et il voulait qu’à cet instant le temps s’arrête, exactement comme il avait souhaité qu’il s’arrête ce jour là au bord de la rivière, quand ils avaient longuement parlé sur cette couverture et qu’ils avaient échangé leur premier baiser. Avant que les explications ne viennent, qu’ils ne comprennent, et que l’un d’eux ne fui de trop de peur.
 
 
« Tu es vivant… Tu es vivant André… »
 
Elle était revenue à elle mais ne pouvait toujours pas y croire. Elle murmurait ces mots d’une façon désarmée et heureuse, les yeux brillant, continuant à s’accrocher à lui car elle ne voulait pas renoncer au contact de son corps. André caressait avec ses pouces le dos de ces mains blanches qu’il tenait dans les siennes, tendrement, et fixant son mouvement alors qu’il les caressait, sans la regarder. Il comprit que s’il n’arrêtait pas tout de suite il ne parlerait pas, et l’embrasserait avant de lui faire l’amour sur le champ, sur ce canapé, dans ce bureau.
« Oui je suis vivant Oscar, je suis là » dit-il levant son visage pour la regarder dans les yeux.
« Oh tu es là… tu es là… je pensais qu’ils t’avaient tué… Je pensais que tu étais mort. »
 
Dans ses bras elle pleurait à nouveau sans être en mesure de s’arrêter. André la laissa ainsi s’épandre pendant un long moment, jusqu’à ce qu’elle reprenne le contrôle d’elle-même
Puis il se leva lentement pour prendre sur la table voisine un verre d’eau qu’il lui tendit.
Il la regarda pendant qu’elle buvait, retrouvant lentement ses forces,  puis mettait un pied au sol tout en restant assise sur le canapé en face de lui, les mains encore posées sur les oreillers.
Alors Il fit un pas dans la pièce, comme pour mieux la regarder pendant qu’ils parleraient.
« Je me suis cru mort également, Oscar. On m’a tiré dessus le jour ou nous devions nous retrouver, et je ne sais par quel miracle ils ne m’ont pas tué»
« Oui - lui répondit-elle en le regardant et se levant pour aller de nouveau prés de lui - je sais ».
« Tu sais ? » dit-il, levant son visage quand elle saisi ses mains. Elle remarqua sa surprise et en fut blessée.
« Attend –dit-elle- je dois tout t’expliquer »
« Oui Oscar, dis moi tout s’il te plait. Dis-moi pourquoi je ne t’ai plus vu si tu étais au courant… Dis-moi pourquoi je t’ai perdu le jour ou je pensais enfin pouvoir être avec toi. »
« Oh, André ... Je suis désolée, tellement désolée ... ça a été terrible, je sais. »
« Oscar ... pardonnes-moi, mais ... »
« Attends… attends André, c’est une histoire horrible et difficile à expliquer, j’ai tout découvert beaucoup plus tard ».
« Tu as tout découvert… mais qu’y avait-il à découvrir Oscar ? explique moi s’il te plait -dit-il incapable de cacher les notes tristes dans sa voix- Dis moi pourquoi tu avais promis de me suivre, et à la place… à la place… » Il n’avait pas bougé, mais avait serré les poings presque sans s’en rendre compte.
« J’ai été trompé André » répondit-elle sans attendre, presque anxieuse « Nous avons été trompés tout les deux… quelque chose de terrible… je suis venue à l’auberge ce soir là…Je t’ai attendu…Je t’ai tellement attendu… » Dit-elle une fêlure dans la voix au souvenir de cette nuit
Il se souvint lui aussi : l’auberge, pensant qu’elle arriverait bientôt, il avait allumé le feu dans la cheminée.
« Et ensuite qu’est-il arrivé ? Qui t’a trompé ? Qu’est ce que … »
« Mon père André. Mon père et sa maitresse Me de Surgis, je ne le savais pas. Nous avons été découverts, on t’a tendu une embuscade et à moi l’on m’a fait croire que tu m’avais menti et que tu t’étais joué de moi… Et je l’ai cru… je l’ai cru pendant si longtemps… Je croyais que tu m’avais abandonné André »
Il secoua la tête étonné par ses paroles. 
« Oscar, mais comment as-tu put croire cela, après tout ce qui c’était passé entre nous… après tout les projets que nous avions fait… comment as-tu put croire que j’étais capable de te quitter ainsi sans un mot ? »
« Tu as raison, je n’aurai pas du le croire, mais j’étais choquée et blessée… Tu n’étais pas venu… et cette lettre… André, j’y ai cru pendant longtemps, j’ai longtemps pensé que tu m’avais abandonnée, et que tu étais partit en me laissant ici. J’étais si mal André, parce que je ne comprenais pas, je me suis interrogée sur toi, sur nous, je pensais avoir tout faux… et peut être que je ne l’aurais pas compris André, que je serais encore chez moi à souffrir le martyre  et a me poser des questions si Fersen ne m’avait pas aidé… »
« Fersen ! »
 
Ce nom, rien que ce nom avait le pouvoir de le faire entrer dans une sourde colère
« Fersen bien sûr –dit-il d’une voix basse et bouleversé- Moi tu ne pouvais pas me croire, mais le comte de Fersen oui… »
Soudain lui revinrent les images d’elle dans les bras de cet homme derrière la fenêtre, le baiser qu’ils s’échangeaient, la surprise et la douleur qu’il avait éprouvé à les voir. Mais aussi les images de tout ce qui était arrivé avant, avant qu’ils ne soient ensemble. Quand Oscar était amoureuse de cet homme, et cela pendant de nombreuses années ne voyant même pas ce que lui ressentait. Quand Oscar s’enivrait seule, et qu’il ne pouvait que regarder, l’aider seulement en ami alors qu’il mourait intérieurement de trop l’aimer. Quand Oscar n’était pas encore sienne, même s’il l’avait tenue dans ses bras et l’avait embrassé, et que le comte de Fersen était venu à Jarjayes lui jetant sa noblesse au visage avec sarcasme, parce qu’il avait compris qu’il l’aimait Oscar, et il avait tenté de la lui prendre, il avait presque réussi...  il avait réussi... il avait réussi finalement...
 
Il la regarda et il y avait de la colère et de la douleur dans ses yeux, comme si ce doux et intime moment, dans lequel il l’avait enfin retrouvée, reconnue, où il c’était à nouveau sentit lui-même comme avant, s’était envolé loin… très loin d’eux… dans un souffle. 
Oscar comprit.
 
« Non, non... attends André, à quoi penses-tu ? Le Comte de Fersen et moi étions proche… attend... »
« Oh je ne doute pas que vous ayez été proche… très proche Oscar ! »
Il s’était retourné, il y avait du mépris dans sa voix : « Il a trouvé un moyen de te consoler de ma disparition, et il y est arrivé à la perfection et en un rien de temps. Il est merveilleux Oscar je te félicite ! Quel imbécile je fais »
« Non, mais qu’est ce que tu veux dire André ? A quoi penses-tu ?… S’il te plait… Hans nous a aidés. »
Il se retourna, presque offensé par cette phrase et lui jeta un regard réprobateur
« Ah, Hans nous a aidés ! Je dois lui en être reconnaissant alors » Il était en train de perdre le contrôle.
« André ! »
« Arrête Oscar, arrête ! Chaque mot que tu prononces ne fait qu’empirer les choses… »
« André, mais qu’est ce… »
« ASSEZ ! Je vous ai vu Oscar, tu comprends ? Je vous ai vu… je vous ai vu ! »
Elle le regarda avec étonnement « Tu nous as vu… qu’as-tu vu André ? »
Il se rapprocha d’elle, jusqu’à se tenir très près, et il lui répondit très bas, d’une voix tendue sans même la toucher et de la haine dans le regard.
« Je t’ai vu dans ses bras… je vous ai vu vous embrasser. J’étais derrière la fenêtre de ta chambre… tu n’as aucune idée de ce que j’ai du faire, des risques que j’ai du prendre, pour venir te voir… te parler… comprendre… non tu n’as aucune idée… je suis venu chez toi en secret, pour te trouver et t’expliquer ce qui m’était arrivé… Et je vous ai vu vous embrasser Oscar, devant la cheminée… tout comme je t’y avais embrassé par le passé… »
« Oh non André… »
Ses bras étaient retombés ballants le long du corps, alors qu’elle avait laissé aller sa tête en arrière. Elle s’était de nouveau assise sur le canapé, les mains dans les cheveux, désespérée.
« Mon Dieu non… »
Sa voix froide la rejoignit « Comme tu le vois Oscar, je sais… tu n’as pas besoin de me l’expliquer. Mais ce qui me fait le plus de mal c’est de découvrir que tu me l’aurais caché … c’est peut être même pire que de savoir que vous êtes… Mon Dieu, je ne peux même pas le dire… Oscar »
 
Elle leva les yeux de surprise et vit que les siens étaient remplis de larmes. Il se détourna et se dirigea vers la porte, une main déjà sur la poignée.
« André ! André que fais-tu ? Où vas-tu !? »
« Cela n’a pas de sens de parler après ça » dit-il doucement sans se retourner « Tu ne sais pas ce que je ressens Oscar. J’ai connu des femmes, ces derniers mois, après avoir vu ta trahison… J’ai essayé, mais je n’ai pas pu malgré tout aller avec elles… je n’ai pas pu… Mais toi… tu y es arrivée.  Comment as-tu fait ? Comment ? »
 
Il ne continua pas. « Peu importe… » Dit-il, puis il abaissa la poignée.
Il avait ouvert la porte et avait déjà un pied dehors.
 
« ANDRE Arrête ! »
« ANDRE NE SORS PAS DE CETTE PIECE ! »
 
Ce qui l’arrêta se ne fut pas ses mots mais le ton qu’elle employa, fort et déterminé qui avait fait vibrer sa voix troublée. Elle s’était levée à sa rencontre, et l’avait rejoint à la porte qu’elle avait fermée.
 
« Arrête. Tu dois attendre et m’écouter, tout écouter… » Il la vit tenir son regard sans chercher à l’éviter, avec une assurance qui le frappa.
« Ensuite tu t’en iras si tu veux, même si tu ne me pardonne pas, même si tu me déteste, je l’accepterai. Mais avant tout tu dois tout savoir. Tout par moi.
Elle le fit s’assoir, alors qu’elle restait debout devant lui, triturant ses mains même si elle se contrôlait.
 
« Soit André, tu nous as vu, je ne peux pas le nier, c’est vrai. Cela me peine que tu nous as  aperçu, mais je suis également en partie soulagée, car je ne supportais pas de vivre avec ce fardeau, ce secret »
Il la regarda en silence, cet aveu lui avait fait mal, profondément mal.  Malgré tout, ses mots mais surtout la façon qu’elle avait eu de les lui dire, si honnêtement, provoquèrent en lui une sorte de respect presque contradictoire avec la situation.
Oscar recula légèrement et vint s’appuyer sur son bureau, elle continua de parler tout en regardant le sol, les mains croisé sur sa poitrine.
 
« Il y eu en effet un baiser, et ce qui est le pire… c’est que l’initiative en fut mienne. Fersen était venu me voir ce soir là en ami, il se sentait impliqué dans mon désespoir. Je souffrais, je pensais que tu m’avais abandonné… j’avais bu… mais ce n’est pas une excuse. Je ne sais pas ce qui m’a pris, je sais juste que ce n’était certainement pas de l’amour… J’essayais peut être de trouver un peu de réconfort, ou je voulais tout simplement me détruire complètement. »
André mit sa main sur son front avec son regard fixé au sol.
« Il y eu un baiser mais seulement ça André. Fersen n’est pas et n’a jamais été mon amant. Il s’est de lui même soustrait à ce baiser car il avait compris que c’était mon désespoir qui parlait et nullement de l’amour. Je me suis d’ailleurs rendue immédiatement compte que j’avais fait une erreur. Je n’étais pas moi-même, je ne ressentais rien pour lui, et c’est toujours le cas. Je l’ai regretté immédiatement et même maintenant je suis emplie de remords. Mais ce fut après ce moment de faiblesse que je fus en mesure de tout comprendre. Je lui ai raconté tout ce qui m’était arrivé et il m’a écouté comme un ami, vraiment comme un ami, longtemps. Ensuite il m’a aidé à réfléchir et surtout à comprendre, et nous avons découvert la vérité comme cela. On a été trompé d’une manière terrible André. »
Elle plongea de nouveau son regard sur lui.
« C’est arrivé une fois, et plus jamais ensuite. Il est parti ce soir là et nous ne nous sommes pratiquement pas revus, même maintenant, même si je le considère comme un bon ami, le meilleur et le plus loyal que je n’ai jamais eu. Tu t’es fourvoyé, il n’y a rien entre nous, rien au-delà de ce que je t’ai raconté en tout cas. Je ne t’ai jamais oublié, ce n’était pas possible que je t’oublie, et si tu regarde au fond de ton cœur tu dois le savoir, si tu te rappelles encore de nous… Aucun homme n’aurait été capable d’effacer ce que je ressens pour toi, ce que je n’ai jamais cessé de ressentir.
Elle se tut un moment émue et fatiguée.
« Je vis seule dans un appartement à Paris André. J’ai quitté ma maison, mon père, la cour après avoir tout découvert. Voila pourquoi je suis ici aux Gardes française. J’ai tout quitté, plus rien n’avais de sens, ton absence avait tout emporté. Tu es libre de me haïr pour ce que j’ai fait, mais tu dois me croire, parce que c’est la vérité… »
 
Elle se tut, André resta silencieux un long moment.
Il la croyait
Il la croyait, oui, il ne pouvait pas ne pas la croire. La personne qu’il avait en face de lui était l’Oscar qu’il avait toujours connu, il n’eut donc pas le moindre doute, que cela fussent la vérité dès le premier mot.
Il laissa échapper un soupir silencieux … Elle lui avait dit qu’elle n’aimait pas Fersen, qu’il n’avait pas pris sa place… que lui seul était dans son cœur et qu’il y avait toujours été.
Il leva alors à son tour les yeux, le regard sérieux : « Je te crois Oscar »
 
Alors ce fut elle qui lâcha un soupir de soulagement, et dut se battre pour ne pas s’écrouler.
Cela faisait longtemps qu’ils s’étaient perdus, et se retrouver là si proche l’un de l’autre, mais la douleur avait creusé un fossé entre eux. D’autres avaient creusé cet abime de solitude sur le chemin qu’ils empruntaient ensemble. Ce n’était pas leur faute, du moins pas seulement de leur faute… mais il n’était pas facile de retrouver ce chemin égaré. Elle en était consciente, effacer en un instant tout ce qui avait déchiré leur cœurs, toute cette douleur...
Elle le regarda d’un air sérieux mais triste et sans s’approcher lui  murmura « merci ».
 
« Oscar …. Raconte-moi tout calmement. Qu’en est-il de cette histoire entre ton père et sa maitresse, et qu’ont-ils fait ? Tu as parlé d’une lettre, quelle lettre Oscar ? Raconte moi tout, je t’en prie, car je ne sais rien… rien… »
 
Elle se dirigea vers son bureau et sortit un courrier du tiroir. C’était un morceau de papier plié, chiffonné, qu’elle lui tendit sans réussir à réprimer son dégout et sa douleur.
« Voici André. Voici la lettre qui fut passée sous la porte de l’auberge le soir ou je t’ai attendu en vain. »
Il la prit et l’ouvrit, tressaillant quand il réalisa : « C’est mon écriture… »
Oscar baissa la tête peinée « Oui je l’ai cru… »
 
Ces quelques minutes passèrent dans un silence irréel, André lisait serrant la lettre dans sa main, sans lever les yeux du papier. Il la lu plusieurs fois, revenant sur certains passages comme s’il ne pouvait pas y croire.
Enfin il leva les yeux et tourna son regard empli de consternation.
D’indignation.
« Qui a fait cela ? »
« Mon père, André »
Ils se regardèrent un moment, incapables de parler.
Puis Oscar lui expliqua tout, la mémoire avait une voix douloureuse à cet instant, une tristesse infinie.
« Mon père a découvert ce qu’il y avait entre nous, il a trouvé la dernière de tes lettre dans mon uniforme… non je ne l’avais pas détruite… c’était la seule »
Elle détourna son regard vers la fenêtre pendant qu’elle poursuivait.
« Mon père avait une maitresse, Me de Surgis, c’est elle qui l’a convaincu de monter toute cette histoire. A la base il voulait nous tuer tout les deux, sur le champ, mais au lieu de cela, ils ont tout orchestré, me faisant croire que tu m’avait laissé cette lettre… et je l’ai cru »
« Oscar… »
« Je sais, je n’aurais jamais dû y croire, je n’ai pas eu confiance en toi, en nous… Mon Dieu André, si tu savais à quel point je me sens honteuse pour cela, et a quel point je me le suis reproché… »
« Oscar je t’aimais… je n’aurais jamais pu te quitter… et avec une lettre... et t’écrire des choses si indignes… Oscar combien de temps as-tu cru que j’étais misérable à ce point ? Combien de temps m’as-tu méprisé, détesté ? »
Il la vis couvrir ses yeux de ses mains, et entendit sa voix dans un sanglot : « Non, je ne te détestais pas André… jamais… »
« Ils m’ont attaqué Oscar. J’étais là, j’étais à Paris ce soir là, je t’attendais… j’ai été pris en embuscade dans une ruelle par deux hommes… on m’a tiré dessus… Oscar… non, je te jure rien n’aurais put m’empêcher de venir… à part cela. »
« Je sais, je sais André… tu n’as pas besoin de le dire... je sais maintenant… »
« C’est pourquoi tu es revenue au domaine de Jarjayes ? Que tu as repris ta vie d’avant ? »
« Oui … oui... Je ne savais pas où aller… je ne savais pas quoi faire sans toi. Tu avais disparu, et dans cette lettre il y avait des choses que toi seul connaissais, et je ne pouvais pas imaginer... je ne pouvais pas …»
Sa voix se cassa sur ses larmes.
Il se leva alors, pour lui prendre les mains « Non ne pleure pas, je t’en prie ne pleure plus »
Il lui essuya  une larme : « Et ensuite, qu’est-il arrivé Oscar ? »
Il attendu car elle n’était pas encore en mesure de continuer
« Je ne pouvais pas me faire une raison, je n’y arrivais pas André. Je buvais, seule… je ne parlais à personne… les jours passaient et je me rappelais de nous, et je me demandais encore comment cela avait pu se produire… Oh André je ne sais pas comment l’expliquer… »
« Tu n’en as pas besoin, j’ai vécu la même chose Oscar »
« Cela à duré tellement longtemps, et ça aurait pu continuer ainsi… Je n’avais plus la force de croire en quoi que ce soit. »
Doucement elle retira ses mains des siennes et se détourna comme par pudeur
« Puis un soir… ce soir là Fersen est venu me voir».
André soupira, ferma les yeux et écouta, derrière elle.
« Fersen avait réalisé que quelque chose de grave c’était produit - dit-elle à voix basse -, car c’est lui qui m’a retrouvée le soir de la lettre. J’étais désemparée et inconsciente dans les rues de Paris et c’est là qu’il m’a trouvé. Il m’a recueilli et aidé… Je n’étais pas moi, et je ne l’ai pas été pendant tant de jours… »
« Et puis … »
« Il m’a accueilli chez lui jusqu’à ma décision de rentrer à Jarjayes. Mais je ne lui avais rien expliqué, je ne pouvais pas… Peut-être qu’il a compris quelque chose… Mais il ne me demanda rien »
« Jusqu'à ce soir là ? » continua André pour l’encourager à poursuivre.
« Jusqu’à ce soir là oui. » Oscar baissa la tête tout en continuant de dos.
« J’étais désespérée André. Plus le temps passait et moins je trouvais de réconfort, ou même des explications à tout ça. Je ne pouvais pas accepter que tu m’ais abandonné, je n’arrivais pas à me faire une raison. Je pense avoir touché le fond ce soir là. J’étais ivre même en sa présence, et même s’il était embarrassé je ne m’arrêtais pas de boire pour autant. Alors… »
« Non c’est bon Oscar. Assez. Ne dis rien je ne veux pas l’entendre »
Elle se tut tout en secouant la tête et après un moment reprit : « André… Oh excuse moi André… si je pouvais tout effacer je le ferais… mais je ne peux pas… j’étais hors de moi, je ne savais pas ce que je cherchais, ou ce que je voulais… »
« Je t’en pris Oscar, s’il te plait » murmura t’il sa voix retenue par la souffrance.
« Oui André d’accord… » Elle s’essuya les yeux d’une main, et se remit.
« Mais c’est ce soir là que j’ai tout compris. Nous avions beaucoup parlé car il voulait vraiment m’aider… et il l’a fait… Si nous n’avions pas réfléchi ensemble sur les choses que nous découvrions au fur et à mesure je ne l’aurais jamais compris. J’étais trop bouleversée, trop seule… Mon Dieu André, si tu savais combien la solitude peut faire de mal, si tu savais ce que cela signifie... »
« Je sais… je sais exactement ce que cela signifie Oscar. »
« Mais depuis lors tout a changé, tout » Elle se tourna vers lui avec une nouvelle lumière dans les yeux. « J’ai tout découvert, et j’ai fait avouer cette maudite femme ainsi que son secrétaire, et j’ai fait face à mon père ... »
« Ton père ...  »
« Oui mon père… mais il ne l’es plus désormais, André. Plus depuis que je l’ai confondu, et maintenant je n’ai plus peur de lui. Je suis partie, quittant ma vie, ma maison, tout, je ne veux plus les voir. J’ai demandé une nouvelle affectation, loin de ce monde odieux qui nous avait fait ça, et je ne veux plus jamais y retourner.»
« Et maintenant … »
« Et maintenant je suis ici. J’ai pris un appartement sur Paris. J’ai aussi fait un voyage dernièrement… J’étais en Bretagne et je voyais enfin ces endroits dont tu me parlais. J’ai rencontré ton cousin Philippe… et je ne cessais de penser à toi, tout le temps… Oh André, je croyais que tu étais mort, et j’étais morte aussi au fond de moi… Je pensais ne plus jamais te revoir… Mais tu es ici… tu es ici… »
Il lui jeta un regard doux et triste à la fois. « Oui je suis ici… c’est étonnant mais je suis ici Oscar »
« Mais toi… que t’es t’il arrivé ? »
« Ce soldat qui est venu avec moi tout à l’heure. Il se nomme Alain. Il m’a sauvé la vie ce soir là, il m’a trouvé et a empêché ces deux tueurs de finir complètement leur sale boulot. Il m’a emmené chez lui et m’a soigné et caché pendant longtemps. Puis il m’a demandé de m’engager et j’ai signé… moi aussi je ne savais pas quoi faire d’autre. »
« Oh André… André… »
Il s’était rapproché et pouvait sentir son souffle... lire dans ses yeux… il resta silencieux en la regardant puis murmura son nom : « Oscar… » Il sentit son cœur s’emballer, et ne put l’empêcher de battre ainsi, alors qu’il la contemplait, et humait son parfum. Il ouvrit les bras presque subitement et l’attira à lui, comme pour l’enlever, comme s’il ne pouvait pas l’éviter, il ne voulait pas d’ailleurs. Il l’enlaça, la tenant fermement contre son corps, ses mains appuyés sur sa vie, sur ses épaules, pendant qu’elle tremblait, il approcha son visage du sien, ses lèvres touchant presque son oreille, dans ses cheveux. Il ferma les yeux ne voulant plus les ouvrir et, sentit une larme sortir, courir sur son visage, il pensa que vraiment il pouvait mourir maintenant, et que cela n’aurait pas d’importance.
 
 
***
 
 
Le printemps arrivait. L’air de la ville était doux, et sans uniforme il le sentait s’infiltrer à travers les vêtements légers qu’il avait mis pour sortir. Il venait d’être libéré de son service, et ce jour là le commandant n’était pas à la caserne. Il se demandait où il pouvait être, mais il savait pertinemment qu’en dehors de ses heures de garde il était toujours chez lui.
Le commandant… André sourit de l’avoir appelée ainsi dans sa tête, ce commandant qui avait été sa femme si longtemps. Elle avait été son amie, son amour et la distance l’avait presque détruit, tué.
Aujourd’hui il était sortit seul, et pensait à elle.
Il secoua la tête, il n’aurait jamais arrêté de penser à elle, car il l’aimait encore.
Il voyait le visage d’Alain qui n’arrivait pas à comprendre.
« Mais pourquoi ? » lui avait-il demandé. « Maintenant que vous vous êtes expliqués, vous êtes de nouveau ensemble ? »
Et lui incapable de lui fournir une réponse, peut être parce que c’était encore trop tôt, cela ne faisait après tout que deux semaines qu’ils s’étaient retrouvés, une poigné de jours au fond.
Non, il n’avait pas été en mesure de l’expliquer, et Oscar non plus. Ils écoutaient seulement leur cœur, pas à pas, un jour après l’autre, tout doucement. Peut être le temps pour eux de se retrouver vraiment, c’était peut être la seule façon d’y arriver.
André s’assit sur un muret regardant la Seine s’écouler paisiblement, sentant l’air caresser ses cheveux. C’était une drôle de sensation, il n’avait pas l’habitude de les avoir si courts. Il avait fait ça à son entrée aux Gardes Françaises, et Oscar lui avait dit que ça lui allait bien.
Pas à pas… il y avait eu trop de douleur et trop de haine… cela avait été causé par d’autres… mais ils l’avaient nourri, sans foi, sans espoir, pendant trop longtemps.
Dans son bureau ils s’étaient embrassés, et lui l’avait tenue fort dans ses bras, et elle s’était abandonnée versant quelques larmes.
Mais ils n’avaient pas eu le courage d’aller plus loin, ni l’un ni l’autre.
Pas encore… Comme s’il y avait un temps à laisser passer, une bonne distance à trouver.
 
Non il ne pouvait pas l’expliquer. Il ne pouvait pas expliquer ce désir spécial et mélancolique, ce désir de l’avoir juste là, à ses côtés, et d’éprouver cette joie sereine d’être juste ensemble.
Hier ils étaient sortis ensemble dans l’après midi après leur garde. Ils s’étaient éloignés de la ville, et avaient trouvé un vieux chêne au sommet d’une colline, et s’étaient juste assis dessous.
Il avait pris sa main, faisant courir ses doigts dessus, et l’avait vu fermer les yeux.
« Je voudrais te faire l’amour… » Lui avait-il dit sans bouger, la contemplant elle, fixant son regard sur ses boucles ébouriffés par le vent, et la douce couleur rose dont s’étaient parés ses joues, sous le coup de l’émotion.
« Moi aussi » Lui avait t’elle répondu sans bouger, laissant sa main dans la sienne.
Il resta à ses côtés silencieusement.
Les soldats avaient commencé à l’accepter, même si cela n’avait pas été facile car ils avaient découvert que c’était une femme. Il n’y avait pas de mystère, d’ailleurs, elle l’était. Mais seul Alain était au courant de toute la vérité.
Oscar était extraordinaire et savait se faire respecter.
Il l’aimait encore, comme toujours.
 
Il regarda autour de lui, et ses yeux s’attardèrent sur les pavés disjoints, il songea à l’époque qu’ils vivaient. La situation était difficile, la faim, la misère, les rassemblements sur les places, et le fait que sa charge l’obligeait  à tenter de maintenir l’ordre.
Mais quel ordre en fait ?
Cet ordre qui avait essayé de les séparer, de les rendre malheureux. 
Très souvent il restait écouter les discours de ces orateurs improvisés, et au fond de lui il n’y trouvait rien de mal bien au contraire.
 
Il se leva, et sillonna le long du fleuve, le soleil d’après midi se reflétant sur l’eau ainsi que sur les fenêtres des maisons où le linge était étendu à sécher. Il donna une pièce à un mendiant qui tenait une flute usée. Joue pour moi, lui avait-il demandé en soupirant, alors qu’il s’éloignait déjà.  La mélodie douce et plaintive toucha son cœur, le poursuivit docilement, jusqu’à ce qu’il tourne au coin de la rue.
 
Oscar… j’ai envie de toi, j’ai envie de te faire l’amour Oscar.
Maintenant… j’arrive et nous allons faire l’amour…
Me feras-tu entrer chez toi Oscar ?
Voudras-tu toujours faire l’amour avec moi comme avant, même si j’ai douté de toi ?
 
Il pensait ne pas la mériter, car il l’avait haï si longtemps. Car il s’était abandonné à la douleur, au désespoir. A la jalousie.
Parce qu’il n’avait pensait qu’à lui, dans tout ça, et n’avait jamais essayé de voir sa douleur à elle, ou même de tenter de la comprendre.
« Moi aussi André… moi aussi quand j’ai cru que tu m’avais abandonné » lui avait-elle avoué il y a quelques jours.
 
Ce fut notre grand amour Oscar ?
 
Il laissa échapper un long soupir, les mains enfoncés dans les poches.
 
Nous nous sommes fait annihiler par les événements, tous les deux. C’était également de notre faute.
C’était de ma faute.
Mais je t’aime malgré tout, malgré ce que j’ai fait. Ce que je t’ai fait.
Je t’aime tellement
M’aimes-tu ?
Non, ne promets pas. Ne jure pas que tu ne douteras plus de moi, cela n’as pas d’importance. Je vais t’aimer même si tu ne jures pas, je vais t’aimer même si tu risque de douter encore.
 
Je vais te faire l’amour parce que je veux te consoler de ce mal, et moi je souhaite que tu me consoles, en me serrant dans tes bras. < /i>
 
***
 
 «Les hommes sont nés égaux. Aucune loi ne peut établir qu'ils n’ont pas les mêmes droits! »
 
Ils applaudissent, ils crient
Il y a vingt ou trente personnes peut-être.
Oui, il a raison. C’est lui qui a raison.
 
Heureusement je ne suis pas en uniforme, je peux donc l’écouter sans être remarqué par le peuple et sans recevoir l’ordre de disperser ce rassemblement.
 
Cet homme parle bien.
Et il parle beaucoup aussi, le nombre de ses auditeurs ne cesse de grandir, cela fait dix minutes que je l’écoute et une petite foule c’est déjà formée.
 
Je scrute les alentours. Cela devient dangereux. Ce serait mieux si tu arrêtes maintenant.
Il y a trop de monde, et toi tu parles trop.
 
Il serait préférable de partir, ils vont bientôt envoyer la garde.
Et si au contraire je restais pour te défendre, et me faire également disperser comme les autres subversifs ?
 
OSCAR…
Oscar mais que… que fais-tu ici !
 
Il l’avait vu tout d’un coup au milieu de cette foule en habit civil.
Oscar, qu’est-ce que tu fais ? Tu prends part aux rassemblements rebels ?
« Oscar ! »
« André ! »
Tes yeux semblent effrayés, mais heureux.
 « Oscar il faut s’en aller cela devient dangereux ici ! »
 
Les voici, les soldats. Je le savais, malédiction.
 
« Non ! Tout est sous contrôle ! »
« Arrête Oscar ! Ce ne sont pas tes hommes, tu ne pourras pas les arrêter ! »
 
Tu t’es mise au milieu de la rue, les bras en croix. Tu cries.
 
« Partons !  C’est dangereux »
« André ! »
 
Je ne te laisse pas parler, je ne t’écoute pas. Tu ne peux pas les arrêter Oscar, nous devons fuir comme les autres. Les soldats tirent sur le peuple et ils vont nous tirer dessus aussi. Tu n’es même pas en uniforme Oscar ! 
 
« André… »
« Non Oscar, non ! »
 
Je t’emmène loin d’ici, même si tu résistes.  Tu veux les arrêter mais tu ne le peux pas, mon amour. La porte de cette maison, oui. Entrons, vite. Ne parle pas, Oscar, ne crie pas, tais toi...
Je renferme la porte juste à temps. Les soldats passent au galop. Cris, coups de feu.
Il fait sombre. Je te tiens solidement, immobile, contre le mur. Je mets une main sur ta bouche en te suppliant de te taire. Notre vision s’habitue à l’obscurité, il y a une faible lueur qui filtre  par les interstices. Je vois tes yeux ouverts, je sens tes lèvres sur ma paume. Elles bougent.
 « André j’aurais pu les arrêter… »
« Non tu ne pouvais pas. Tu aurais pu te faire tuer ! »
« André… »
« Non s’il te plait… s’il te plait tais toi… »
« André… »
« Tais-toi... je ne te laisserai pas te faire tuer... je ne te perdrais pas à nouveau... »
« An… »
« Tais toi, mon amour, tais toi…»
 
Un baiser. Je t’embrasse, enfin, mon amour. Dehors ils tirent, ils crient, et je t’embrasse, je t’embrasse... mes lèvres se posent sur les tiennes. « Je t’en prie, mon amour - dis-je dans un murmure - ne me chasse pas.
« Je t’aime… je t’aime Oscar… »
Je t’aime. Je te serre dans le noir. Je t’aime, je murmure et gémis pendant que je t’embrasse. Combien de fois je te dis que je t’aime, Oscar. Embrasse-moi, embrasse-moi mon amour, embrasse-moi toi aussi...
« Pardonne-moi mon amour… pardonne-moi… je t’aime … je t’aime… »
Je ne sais pas si je te demande de me pardonner pour t’avoir amenée ici, et t’avoir forcé à t’enfuir, ou alors pour tout ce que je t’ai fait avant, toute la douleur, pour tout ce que tu as éprouvé de par mon fait, et parce que malgré cela j’ai envie de toi, encore, et je te ferai souffrir encore, peut-être, par le seul fait de mon amour, parce que je ne suis qu’un homme et que je me suis trompé, que je me trompe encore… mais je ne veux pas te perdre… je refuse de te perdre… je ne veux pas te perdre...
« Je ne veux pas te perdre Oscar… je t’aime… pardonne-moi mon amour… pardonne-moi. »
Oui maintenant je suis fou, je suis fou et peu m’importe. Car je t’aime Oscar, et toi aussi tu m’aimes, nous nous aimons même dans ce monde qui tue, qui nous fait du mal, et dehors ils crient, et il n’y a pas de lune ni la paix du soir, mais cette odeur de poudre, le bruit des chevaux, et de ces femmes qui pleurent, des lames cachés dans les sacs, et ces corps … et je t’aime, pardonne-moi mon amour, pardonne-moi et embrasse-moi, je t’en prie, mon amour, pardonne-moi et embrasse-moi également, et dis-moi que toi aussi tu m’aimes, parce que si c’est le cas nous pouvons vivre mon amour, même dans ce monde qui nous fait du mal, et même malgré le mal que nous nous sommes fait… je t’en prie ne résiste pas, pleure si tu veux mais ne résiste pas et embrasse-moi toi aussi, permet moi de te serrer tout contre moi, pour que je sente encore ton corps, tes mains… pardonne-moi mon amour… pardonne-moi, je…
 
« Je t’aime Oscar. Je t’en prie aime moi, aime moi toi aussi s’il te plait… »
« Oh André…André… je t’aime, je t’aime oui… »
 
Les lèvres d’Oscar s’entrouvrirent, enfin, accueillant les siennes, alors que ses bras se nouèrent autour de son cou, sa bouche se laissant embrasser, gémissante, pendant que son corps était scellé par lui contre le mur dans l’obscurité. Il répondit à ses baisers avec passion, avec la même ferveur qu’il lui avait toujours donné, celle de naguère, celle de toujours, dans un nouvel élan d’amour comme inconnu jadis. Et des larmes s’échappèrent de leurs yeux, alors qu’ils s’embrassaient sans jamais se dérober, au milieu de ces ténèbres, les yeux emplis de cris, et des coups de feu dans le cœur.
 
 
***
 
 
Puis ce fut le soir. 
« Viens » lui avait-elle dit, simplement.
Et Oscar le conduisit chez elle… Son domaine à elle, ou il n’était encore jamais venu.
Il gémissait doucement, en cet instant, alors qu’il détaillait ses lèvres avec les siennes et faisait courir sa main sur son corps en la déshabillant lentement, lui allongé sur le lit tout près d’elle.
« Oscar mon amour… »
Elle avait porté un doigt à sa bouche, pour qu’il ne rajoute rien, et avait scellé sa demande de silence par un baiser très doux. Elle avait soudé son corps au sien, et d’un geste consacré, avait enlevé la chemise de ses épaules. Il l’avait imitée, lui aussi, et dans un soupire chargé de tension et d’excitation, avait révélé la douceur de sa poitrine. Il était resté immobile quelques instants, en la contemplant, parce qu’il avait failli ne plus s’en souvenir de son corps, enfin presque.  Il s’était penché sur sa peau. Et Maintenant il embrassait doucement sa poitrine, il avait fermé les yeux.
 « Je t’aime » murmura t’il se redressant pour regarder son visage, ses yeux éclairés par la nuit.
Il lui avait dit comme si cela avait été la première fois, et elle comprit.
Dans cette maison ils n’avaient pas besoin de se cacher, il n’y avait personne qui puisse entrer, les découvrir, trouver à redire quoi que ce soit.
« Nous ne nous cacherons plus André, plus jamais je te le jure. »
Elle lui avait murmurait ces mots alors qu’elle s’allongeait sur le lit et l’attirait à elle, et ses gémissements étaient abandonnés et très doux, alors qu’elle s’offrait à ses caresses. Elle l’effleurait de gestes délicats en le déshabillant, et pouvait saisir ses sourires dans la pénombre.
Sa peau nue entre les draps, tout contre elle.
Il laissa s’échappé un soupir sifflant chargé d’émotion, et il ferma les yeux tout en continuant à l’embrasser de toute son âme, longtemps.
Longtemps, les mains dans les mains, leurs doigts entrelacés, dans les bras l’un de l’autre, il n’y tenait plus.
« Oscar je ne peux plus attendre… »
Elle se porta alors volontaire passionnée, hissant son corps sans pour autant lâcher ses mains, et il lui donna le plus passionné des baiser alors qu’il était déjà en elle.
Combien de choses avaient-ils appris ensemble, en même temps, en faisant l’amour. Et maintenant il ne souhaitait plus que cela, juste être à l’intérieur d’elle… doucement… rester en elle, se déplacer à peine dans d’infimes mouvements à l’écoute du rythme que lui donnait son corps.
Rester en elle. Longtemps, le plus longtemps possible. Rester à l’intérieur d’elle pour toujours. Voilà la seule chose qu’il désirait.
 
« Oui… - il l’entendit gémir très doucement - oui… » Et il se rendit compte que cette langueur, la douceur de ce transport silencieux et intense lui faisait perdre la raison, et qu’elle pleurait, car elle voulait cela aussi, seulement cela.
 
« André… »
« Dis moi que tu m’aime Oscar, dis le moi… »
« Oh je t’aime…je t’aime André… oui…oh, oui…oui… »
 
Et tandis qu’il l’entendit gémir, tandis qu’il se souvenait et ressentait son plaisir, il ferma les yeux dans un soupir plus intense, il embrassa ses cils fermées de ses lèvres, s’abandonnant à son étreinte pour oublier tout ce qui n’était pas eux, car il n’y avait rien aucun monde en dehors de son étreinte et de son amour pour elle.
 
 
A suivre….
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Dans ses mains

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