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 "Un grain de sable amer..." Par aïona

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Nicole
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MessageSujet: "Un grain de sable amer..." Par aïona   Sam 24 Déc 2016 - 16:59

"Un grain de sable amer..." 


Par aïona
 
 
 
 
 
            La pluie ne cessait de tomber sur les toits parisiens. Paris était apaisé pour un temps, et à l'image glauque du ciel, les rues étaient désertes et silencieuses comme si la fureur populaire d'hier avait été dissoute lentement par chacune des gouttes. C'était si rare au mois de juin : la pluie et le silence des parisiens.
 
 
 
           Mais cela importait peu en fait à Oscar, rentrée quelques heures auparavant au domaine familial, à Arras pour terminer le tableau du peintre Armand. La seule chose qui occupait son esprit était le fait qu'elle avait sauvé ses hommes emprisonnés à l'Abbaye pour s'être rebellés à son instar, grâce à l'aide précieuse et efficace de Bernard. Ce cher Bernard, comme elle avait eu raison de placer sa confiance en lui, en cet homme qui manipulait le langage et le peuple aussi sûrement que Marie-Antoinette ne pouvait résister à une nouvelle dépense en robes ou bijoux.
 
 
 
           Marie-Antoinette…Etait-ce vraiment elle, Oscar, qui avait encourut la colère paternelle pour être sauvé in extremis par celle qu'elle avait en fait trahi malgré tous ses serments de fidélité? Oscar ne pouvait s'empêcher d'éprouver un pincement de cœur et de ressentir comme un malaise, un grain de sable dans sa conscience. Etait-ce cette Reine, cette femme, qui comme elle Oscar, devait jouer la comédie sur la scène de la vie, ne rien laisser voir de sa solitude oppressante, de ses désirs si simples d'être soutenue et guidée et non plus soutenir et commander? Oui Oscar, comme toi, comme ton miroir que tu as trahi. Est-ce parce qu'elle t’a pardonné avec bonté sans évaluer ton acte que tu recommencerais sans douter un instant, que tu ressens ce malaise à l'évoquer? Non! Ne pas y penser.
 
 
 
              Oscar se leva, reposa sur sa soucoupe sa tasse de chocolat désormais vide. A côté André était encore en train de se faire houspiller par Grand-Mère. Lui si homme, si sûr de lui, "son André" comme son cœur l'avait crié si fort à Fersen lors de l'émeute de Saint Antoine, baissait la tête et se trouvait milles excuses pour s'esquiver comme avant, comme lorsqu'ils étaient enfants, et même après lorsqu'elle était capitaine des Gardes Royales…les Gardes Royales…son service auprès de Marie-Antoinette…Non! Non.
 
              Les cris de protestations d'André toujours à côté la rassurèrent. Elle sourit et s'avança vers la porte :    
 
 "Allons Grand-Mère ! Nous repartons à Paris, me laisserez-vous André quelques instants?" – sa voix était taquine et enjouée
 
"Comment ma petite Oscar, vous repartez déjà? Ne voulez-vous donc pas attendre le retour de votre père pour le voir. Oh oui je sais, il est si sévère mais…"
 
"Grand-Mère je dois repartir ce soir. Les événements qui se sont déroulés ces derniers jours nécessitent ma présence à Paris pour d'éventuelles nouvelles émeutes. Pour mon père…hum, je le salue. André va seller les chevaux."  - son ton n'admettait plus aucune contestation.
 
"Bien Oscar, j'y vais."
 
"Oh toi tu  ne perds rien pour attendre!" continua Grand-Mère qui ne voulait pas clore cette conversation sans se rappeler aux bons souvenirs d'André.
 
 
 
 
 
              Quelques instants plus tard, Oscar et André se mettaient en route, ce dernier tout heureux d'avoir enfin quitté une présence aimante mais parfois si étouffante. La vérité est qu'à Arras en compagnie de sa grand-mère André se retrouvait de nouveau dans sa condition de roturier, d'inférieur, et ce même s'il bénéficiait de l'estime de la famille de Jarjayes, estime si difficile à recevoir du Général. Oscar était pour lui plus inaccessible, plus proche et plus loin en même temps : il restait André Grandier, fils de domestiques. Mais là-bas, aux Gardes Françaises, outre ses compagnons de casernes dont Alain qui avait sût l'intégré par la force (oh qu'il s'en rappellerait de son entrée aux Gardes Françaises quand ils se sont tous ligués contre lui pour lui tâter du muscle!) puis par une certaine forme d'amitié, oui il se sentait proche d'Oscar : il n'était plus André Grandier mais un soldat obéissant à un autre soldat, un officier en l'occurrence, qu'il pouvait protéger et lui être utile même dans l'ombre.
 
 
 
"Allons André, tu rêves?!" – Oscar le tira soudainement de ses pensées, avec ce petit air toujours mi-figue mi-raisin qu'elle avait pour lui
 
"Non Oscar, non, pourquoi? Oh dis-moi Oscar, pourquoi partir si vite pour rejoindre Paris? Tu sais très bien que si quelque chose d'important survenait, on te ferait prévenir" – il avait réussi à détourner la conversation et pourtant combien il pouvait souffrir dans son for intérieur. Oscar, mon Oscar, tu t'entêtes dans des chimères, et pourtant si tu savais comme je t'aime…
 
 
 
"André…André!! Tu m'écoutes ? Voyons à la fin que t'arrive-t-il?"
 
"Mais rien Oscar, j'ai seulement la tête encore étourdies des remontrances de Grand-Mère, c'est tout. Mais tu ne m'as pas répondu."
 
"Tu ne m'as pas écouté"
 
"Pardonne-moi Oscar"
 
"Nous rejoindrons Paris ce soir. Je veux aller voir Bernard pour le remercier d'avoir fait libérer mes hommes."
 
"Oooh... mais tu sais où le trouver?"
 
"Oui, au même endroit où j'ai l'ai rencontré la première fois pour lui demander de m'aider."
 
"Bien Oscar, comme tu voudras."
 
 
 
             Le silence retomba entre eux, un silence de réflexion, chacun à ses pensées pour l'un tourmenté, pour l'autre de sensation d'être perdue. Oui ils retournaient à Paris pour assurer la défense des parisiens au nom de quoi? Au nom du roi : quelle ironie du sort…et quel vide en elle-même. Une fatigue insidieuse, bien au-delà de celle qui progressivement lui rongeait les poumons, un sentiment d'absurdité qui l'envahissait. Elle repensa à la jeune Charlotte de Polignac, cet enfant se jetant dans ses bras en pleurs avec son cri de désespoir si incisif qui l'avait tellement ébranlée, elle Oscar, et surtout qui lui avait fait si peur comme un écho à ses propres pensées enfouies : "Oh Oscar, si vous saviez ! Ma mère veut me marier, mais je ne veux pas me marier". Cette volonté familiale impitoyable. Elle se sentait si forte, si fière, elle avait fait son devoir en obéissant à son père croyait-elle, en devant un homme. Et pourtant combien aujourd'hui ce sentiment de lâcheté, de vide et de fatigue la hantaient. Charlotte fut en accord avec elle-même, elle alla jusqu'au bout, mais pourquoi mon Dieu nous avoir doté du libre arbitre pour en fait être enchaîné inexorablement à une réalité fatale, pour être si peu maître de sa vie et de ses choix?
 
 
 
             André lui-même ne lui avait-il pas tenu les même propos : "quelle soit blanche ou rouge, une rose sera toujours une rose"? La Nature elle-même l'a rappelait vers elle, vers ses véritables aspirations, sa véritable condition de femme. "Eh bien Oscar, te voilà encore plus perdue avec toi-même qu'avant de partir" pensa-t-elle. Son regard se tourna, consciemment ou non, vers la droite et se posa sur le profil dégagé d'André. Lui aussi était dans ses pensées. " J’ai seulement la tête encore étourdies des remontrances de Grand-Mère" s'était-il justifié. Oscar sourit à cet argument enfantin de la part de son cher André qui connaissait et surmontait avec la plus parfaite bonne humeur les remontrances de Grand-Mère depuis maintenant…hum…un peu plus de trente ans. Non, cela était sûr : André n'était pas fait pour le mensonge ! Et pourtant combien il avait été habile pour lui dissimuler si longtemps l'état de son dernier œil  qui lui restait. Mais il avait eu raison, elle le savait.
 
 
 
             Trente ans? Trente ans déjà, qu'ils étaient côte à côte, toujours ensemble, oui le temps a passé depuis qu'ils jouaient et se battaient ensemble dans l'herbe du château des Jarjayes, qu'ils galopaient tous les deux dans la campagne, qu'ils ferraillaient dans les cours sur les terres paternelles ou à Paris.
 
Ainsi dans leurs pensées, ils continuèrent leur route pour une destination précise : Paris croyaient-ils...
 
 
 
 
 

Ce soir-là Oscar et André ne rejoindront pas Paris tout comme ils ne rejoindront pas Bernard au petit matin. Le destin avait placé sur leur route un groupe de paysans révolutionnaires et  hostiles, pour leur faire goûter enfin au bonheur de s'aimer librement. Mais seulement de nuit, et seulement une nuit avant que ce même destin ne les rattrapent et ne les brisent.


Fin.

*** Lady Oscar Lady Oscar ***


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