Lady Oscar - André

Forum Lady Oscar - La Rose de Versailles - Versailles no Bara - Berusaiyu no Bara - The Rose of Versailles - ベルサイユのばら
 
AccueilPortailCalendrierFAQRechercherS'enregistrerMembresGroupesConnexion

Partagez | 
 

 L’aile gauche d'Alix

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Nicole
Administrateur
avatar

Féminin Nombre de messages : 1912
Age : 34
Date d'inscription : 31/08/2005

MessageSujet: L’aile gauche d'Alix   Jeu 28 Aoû 2014 - 20:22

L’aile gauche
d'Alix


* * * * *

La lumière blafarde, les murs sombres et lézardés, le parquet ciselé, cette pièce leur paraissait familière, même si ils ne s’y trouvaient que pour la première fois. Il faisait froid dans ce couloir aux murs austères et sans vie. Un vent balayait les poussières glissées dans les interstices des grosses pierres flanquées dans le sol et ne semblait finir de souffler rageusement sur leur visage mouillé de larmes. Ils la considéraient, les yeux embués de pleurs, allongée sur son petit lit de bois sombre et enveloppée jusqu’au cou d’un drap jaune sale taché de sang. Le sien probablement. Elle était morte. Elle n’avait pas souffert, la tuberculose l’avait foudroyée tel qu’on eût dit qu’elle s’était vidée de son sang en l’espace de trois semaines. Son visage, pourtant, affichait un sourire de soulagement et sa peau, encore plus blanche que jamais, achevait de lui donner l’air d’une poupée de porcelaine qui dormait paisiblement. Elle tenait fermement entre ses mains un chapelet que lui avait remis les sœurs du couvent avant sa mort et elle le serrait comme si cela fut le objet sur terre auquel elle s’était accrochée, ainsi que sa viole, gisant à ses côtés.
Oscar avait été prévenue du décès de Maude dans ses quartiers aux Gardes Françaises à Paris, alors qu’elle passait en inspection ses soldats. A l’ouïe de cette nouvelle, elle s’effondra. Savoir sa sœur morte était la dernière chose à laquelle elle aurait pu s’attendre, elle qui croyait sa famille invulnérable, comme son père l’était. André la raccompagna à Maisons et il apprit au Général et à son épouse la mort de Maude. Madame de Jarjayes fondit en larmes et partit en courant s’enfermer dans sa chambre, ne désirant voir personne, ni même le Général. Lui-même s’était senti tout à coup mal à l’aise et n’avait pu supporter le regard que lui jetaient Oscar et André. Judith, elle, avait reçu la missive du couvent comme un coup de poignard dans son cœur et s’était immédiatement mise en route vers le Carmel.

Tremblant de tout son corps et sanglotant, madame de Jarjayes ne tenait que difficilement debout, agrippée aux barreaux de la porte de la cellule de Maude. Elle la regardait depuis la lucarne d’un air désespéré et désirait plus que tout la prendre dans ses bras comme une mère à qui il  lui avait été refusé de chérir son enfant. Le Général n’osait l’approcher et affichait un regard rempli de remords et de chagrin. André, Oscar, Judith et Rodrigue se retirèrent lentement jusqu’à la cour principale du couvent. Ils ne savaient quoi se dire, parce qu’ils ne pouvaient rien dire. D’un seul coup, ils s’étaient rendu compte qu’ils n’avaient à l’esprit aucun souvenir de Maude à se remémorer : ils ne la connaissaient pas. Elle était pourtant la sœur d’Oscar et Judith mais elles ne savaient rien d’elle, et cette sensation d’ignorance s’agitait devant leurs yeux telles les flammes hautes d’un bûcher sans qu’elles ne pussent s’en délivrer.

Personne ne connaissait Maude. Dieu l’avait sans doute désiré ainsi, mais Judith refusait de croire que l’Etre Bon et Supérieur pût avoir si peu de compassion envers la plus fervente de toutes les filles de Jarjayes. Maude n’avait connu que tristesse, souffrance et solitude, pendant sa courte vie.
La solitude avait été la pire de ses tortures : elle était née avec, avait vécu avec et était morte avec. Elle avait été l’image de sa prison aux murs bas et sombres avec pour seule lumière une lucarne qui lui montrait des enfants rire et jouer ensemble, alors qu’elle, vivait seule, nuit et jour. Elle les avait enviés, les avait détestés car ils représentaient tout ce qu’elle n’aurait jamais pu avoir : de l’affection.

A sa naissance, Maude fut un bébé maigre et chétif et on en vint à croire qu’elle ne survivrait pas, comme la plupart des enfants en bas âge. Elle se nourrissait difficilement du lait de la nourrice et hurlait souvent la nuit. Le Général qui détestait ses braillements eut tôt fait de l’enfermer dans une chambre de l’aile gauche du château, depuis laquelle il ne pouvait l’entendre. Un an plus tard, la naissance d’Oscar suivit et le Général s’affaira à prendre soin de l’éducation de son « fils » depuis le berceau, si bien que Maude en fut oubliée. Il arrivait parfois qu’on la délaissât des journées entières dans l’aile gauche, pratiquement inhabitée et on la retrouvait marinant dans ses fientes et les fesses couvertes d’eczéma. Cependant, comme le Général s’occupait d’Oscar, madame de Jarjayes se pencha davantage vers Maude, qui, à partir de ses deux ans, devint une enfant très calme et très affectueuse. Madame de Jarjayes venait souvent la prendre dans son berceau pour la câliner et même parfois la nourrir, et Maude le lui rendait en caresses, en se blottissant contre sa mère et en la couvrant de baisers.

Malheureusement, à quatre ans, Maude eut la scarlatine. Elle se retrouva tout à coup mise en quarantaine dans l’aile gauche du château avec interdiction de visites décrétée par les médecins et la famille. Maude fut balancée sur un lit comme on transporte un sac de pommes de terre, dans une chambre insalubre, poussiéreuse et mal aérée. Sa mère ne venait plus la prendre dans ses bras, elle n’arrivait plus à se nourrir et son état avait empiré à un tel point qu’un prêtre vint pour lui donner l’extrême-onction. Tous croyaient sa mort prochaine, comme pour sa naissance, mais une fois de plus, ils se trompèrent et Maude survécut, seule, par un miracle de Dieu. Seulement, personne ne s’en rendit compte. Etait-elle vivante ou morte ? Le Général ne s’en souciait point car seul lui intéressait à présent l’éducation d’Oscar. Madame de Jarjayes néanmoins s’inquiétait de l’état de sa fille et continuait à lui faire porter de la nourriture à travers la fente de la porte. Une fois, Maude répondit aux repas en glissant un couteau par la fente et ainsi signala sa survie. Madame de Jarjayes explosa de joie et s’apprêtait à lui redonner sa liberté quand le Général s’y opposa formellement de peur que la maladie ne se répandît de nouveau. Il fit sceller la chambre et en interdit l’accès malgré les pleurs de son épouse.
Madame de Jarjayes ne pouvait supporter le fait que sa fille fût enfermée dans cette chambre sordide mais elle se résigna aux volontés de son mari. Alors, Maude se retrouva définitivement seule dans cette pièce petite et étroite, aux murs bas et gris, couverts de grandes fissures, avec pour unique ouverture vers l’extérieur une petite fenêtre dont un carreau était fendu et à travers laquelle elle apercevait le jardin. Elle ne comptait qu’un lit et une chaise comme tout mobilier. Le lit était petit sans baldaquin, voilé d’une couverture ocre et sale et d’un drap poussiéreux. Et Maude vécut dans cette chambre pendant onze années successives, telle une prisonnière dans sa geôle.

Néanmoins, madame de Jarjayes s’enquit de l’éducation et de la toilette de sa fille recluse. Le soir, quand tous dormaient, elle venait s’asseoir près de la porte et enseignait la lecture et l’écriture à sa fille qu’elle ne pouvait voir, puis elle lui apprit les rudiments du calcul. Maude se montra très brillante et demanda à ce qu’on lui fît passer des livres à lire. Pour la toilette, on lui fit donner une cuvette et du savon, en les transportant depuis la fenêtre. Grand-mère lui fournissait l’eau au travers de la fente qu’on agrandit un peu. Maude organisa sa vie très tôt en travaillant le soir avec sa mère, à l’insu des autres, en dormant peu et en lisant dans la journée les livres que sa mère lui glissait sous la porte. Elle reçu également une éducation religieuse suffisante pour lui permettre de réciter le Notre Père trois fois par jour.

Maude se complaisait dans son monde de prières. Elle avait lu la Bible et s’était mise à craindre Dieu comme celui qui l’avait enfermé dans sa chambre. Comme son geôlier, il n’avait pas de visage, ou gardait toujours le dos tourné, il était grand, immense, comme le cèdre qu’elle voyait depuis sa fenêtre dans le jardin. Dieu avait aussi deux grands bras à la peau douce et au parfum indéfinissable mais agréable, ses mains étaient fines et larges comme destinées à la caresser indéfiniment. Maude se disait que si elle lui demeurait fidèle, peut-être qu’il se retournerait pour la prendre contre lui et l’emmener dans le ciel avec les anges. Alors, elle se résolut à prier Dieu toute sa vie, à ce qu’il donnât le pain quotidien aux opprimés, et surtout qu’il vînt la voir dans sa chambre dans un buisson ardent, comme il l'avait fait pour Moïse , et ainsi lui pourrait-il discuter avec elle, avec la même voix que la personne qui lui enseignait la lecture et l’écriture.

Dans la journée, parfois, elle était interrompue dans ses lectures bibliques par des rires et de grands fracas dans le jardin. Elle courait alors à sa fenêtre et distinguait au loin deux silhouettes s’agitant tout en tenant une tige droite qui tintait à chaque coup. L’une d’elle criait, l’autre répondait en frappant plus fort. Maude se demandait en quoi consistait ce jeu étrange et elle les observait jusqu’à ce qu’ils repartissent à l’intérieur du château.


Oscar eut froid subitement, son uniforme ne la réchauffait plus. André se plaça contre elle et l’enveloppa de sa cape de coton noir. Oscar se laissa faire sans broncher. Elle n’avait plus la force de se soutenir seule tandis que Judith restait droite mais son visage affichait un ruissellement de larmes continu.
_ « Le pire est qu’elle nous a toujours pardonné… » murmura-t-elle dans sa barbe.
_ « Que dis-tu ? » demanda Oscar, d’une voix faible.
_ « Maude, malgré les souffrances que nous lui avons infligées, ne nous en a jamais voulu, c’est ce qui me rend encore plus coupable de n’avoir rien fait plus tôt. »
_ « Tu l’as sauvée des mains de Blaise-Alexis de Boyard… »
_ « Ceci n’est rien ! Je te parle de sa chambre dans l’aile gauche ! On aurait dû l’en sortir plus tôt ! »
_ « Mais Père avait toujours… »
_ « Ce qu’a fait Père est une horreur et il purge sa peine à présent, mais NOUS ! Nous avons joué tellement de fois sous sa fenêtre sans nous rendre compte de sa présence ! »
André pensa subitement à son enfance. Il se replaçait une vingtaine d’années auparavant et revoyait ces fameux dimanches où Judith venait au château se reposer. Ces jours-là avait été les meilleurs de sa vie, car Judith avait le pouvoir de surpasser les interdictions émises par le Général. Elle embarquait Oscar et André, parfois Rodrigue dans des aventures incroyables qui se finissaient la plupart du temps au cellier pour son compte. Aucun dimanche ne se ressemblait, pourtant un seul marqua leur enfance à tous.

Le château était ancien et immense, cependant la vie ne se déroulait que dans l’aile droite, qui se présentait comme la plus moderne et la plus confortable à vivre. Toutes les chambres occupées s’y trouvaient, y compris celle d’Oscar, André et Judith, quand elle venait. L’aile gauche avait été inoccupée depuis une cinquantaine d’années, depuis qu’elle avait été victime d’un incendie sans gravité. Une partir du mobilier avait brûlé et le père du Général n’avait pas désiré investir sa fortune dans des réparations coûteuses. Le Général en pensa de même et laissa l’aile gauche dans l’abandon le plus total.
Oscar et André ne s’y aventuraient jamais seuls, car le Général en avait interdit l’accès. Pourtant, la nuit, quand le château devenait mort et silencieux, il leur semblait entendre des plaintes qui résonnaient en écho contre les murs du château, de petites plaintes ou des sanglots, parfois même les notes gémissantes d’un instrument de musique. Tous deux ne s’en souciaient guère et assimilaient ces bruits nocturnes à des animaux rôdeurs. Cependant, lorsque Judith vint au château un dimanche, elle interrompit son jeu de cachette avec Oscar et André, ayant cru apercevoir quelqu’un à une fenêtre de l’aile gauche.

_ « Tu plaisantes ! Personne n’a jamais habité dans cette partie du château depuis des années ! » s’écria Oscar, amusée.
_ « Mais personne ne sait ce qu’il y a dans cette aile puisque personne ne vient jamais ! » répondit Judith en gardant les yeux fixés à la fenêtre.
_ « Peut-être est-ce un hibou ou une chauve-souris. Des animaux ont peut-être élu domicile là-haut. » proposa André avec son flegme habituel.
_ « Mais je veux en avoir le cœur net ! » lança Judith en frappant son poing dans la paume de son autre main.
Oscar l’arrêta dans sa marche.
_ « Père nous a interdit d’y aller ! »
Judith comprenant qu’Oscar lui ferait encore barrière à ses projets, changea le ton de la conversation.
_ « Oscar, d’où crois-tu que ces plaintes viennent la nuit ? »
_ « Du jardin. »
_ « Et ces chuchotements discrets ? »
_ « Des animaux du jardin. »
_ « Et pourquoi Père ne veut-il pas que l’on aille dans l’aile gauche ? »
_ « Parce qu’elle est dangereuse ! »
_ « Non ! Parce qu’elle cache un esprit rôdeur qui est peut-être enfermé dans cette pièce là-haut. »
_ « Tu plaisantes ! »
_ « Si l’aile était dangereuse, tu pourrais y aller puisque tu es très forte et courageuse, rien ne te résiste, mais là, Père t’interdit d’y aller, c’est donc parce qu’il s’y trouve un esprit ! »

Oscar et André reculèrent d’un pas, la réalité les frappant de plein fouet. Oscar avala d’un trait sa salive et saisit son épée.
_ « Alors, nous allons percer le secret de l’aile gauche ! » cria-t-elle sur un ton victorieux.
Judith esquissa un sourire de contentement en pensant à la nuit mouvementée qui s’annonçait.

Le soir même, aux alentours de minuit, Oscar, André et Judith se retrouvèrent dans le vestibule de l’étage supérieur, séparant l’aile droite de l’aile gauche. Sur la pointe des pieds, Oscar partit en tête, suivie d’André et de Judith. L’aile gauche était poussiéreuse et la petite bougie qu’ils avaient emmenée n’éclairait guère le passage. Tout à coup, les plaintes se firent plus intenses et tous sursautèrent de terreur : elles semblaient très proches. Ils continuèrent d’avancer doucement et discernèrent une faible source de lumière provenant d’un couloir sécant au leur. Ils ralentirent et ils constataient que les plaintes s’étaient transformées en musique grinçante, comme celle d’une viole. Oscar jeta un regard dans le couloir et aperçut au fond madame de Jarjayes se tenant assise au coin d’une porte. Judith souffla la bougie et se glissa par terre pour observer la scène, de même qu’André. Madame de Jarjayes parlait de sa voix suave et tendre à la porte. Elle tenait dans ses mains un cahier de musique sur lequel sa main était posée. De l’autre côté de la porte, la musique était devenue plus belle et ressemblait à celle d’une viole. Madame de Jarjayes interrompait le musicien mystérieux qui se cachait pour le reprendre et lui donner le rythme.

Judith, Oscar et André la dévisageaient d’un air consterné. Madame de Jarjayes parlait avec les esprits et leur donnait des leçons de musique ? Si cela avait été une personne humaine, pourquoi alors ces cours nocturnes ? André se souvint de ses lectures que les esprits apparaissaient seulement la nuit. Tous les trois regagnèrent leur chambre, déconcertés, sans trouver le moyen de se rendormir.

Le lendemain, tous les trois ne réussirent pas à regarder madame de Jarjayes dans les yeux. Elle leur était devenue étrange, une sorte de sorcière comme celles qu’on brûlait sous le règne de Louis XI, malgré ses airs fatigués et sa pâleur naturelle. Ils voulaient tous en savoir plus, ils voulaient voir qui se cachait derrière cette porte, seulement, ils nécessitaient la clé. Or, madame de Jarjayes ne semblait pas l’avoir puisqu’elle restait assise devant la porte. Il fallait donc chercher dans le bureau du Général. Profitant d’une absence du Général, André fut désigné comme guet, tandis qu’Oscar et Judith cherchaient fiévreusement la clé de la porte dans les tiroirs du large bureau du Général. Au bout de quelques minutes, elles trouvèrent habilement dissimulée au fond d’un tiroir du secrétaire une poignée de clés. Elles les embarquèrent toutes et commencèrent à les inspecter minutieusement. Dans le tas, l’une d’entre elles avait un bout de papier lui étant relié par un gros fil où il était inscrit « Aile gauche ». Judith se désigna comme porteuse de cette clé jusqu’au moment de vérité dont tous optèrent la date : le dimanche prochain où le Général et madame de Jarjayes seraient absents.

Durant la semaine entière, André et Oscar trépignèrent, attendant impatiemment le dimanche pour enfin découvrir le visage de l’inconnu musicien. André eut quelques réticences et s’attendait à rencontrer un monstre horrible avec un visage couvert de pustules et de cicatrices. Oscar, elle, voulait se donner une preuve de son courage illimité en surpassant cette épreuve. Judith arriva le samedi soir comme prévu et le dimanche matin, sitôt que ses parents furent loin, Oscar, André et elle se ruèrent devant la porte. Ils restèrent plantés devant pendant un long moment, le cœur palpitant. André se cacha derrière Oscar, qui essayait de se dissimuler légèrement derrière Judith. Celle-ci saisit la clé et ouvrit lentement la porte. Au fur et à mesure que l’écart se faisait, la lumière poussiéreuse perçait le plancher au pied des trois aventuriers, qui s’en écartaient. Une odeur nauséabonde de sueur, de sang caillé leur monta au nez si bien qu’ils esquissèrent une grimace de dégoût. Judith posa un pied à l’intérieur de la petite pièce éclairée par le soleil émergeant de la lucarne. Tout à coup, elle aperçut une silhouette qui semblait parfaitement humaine, qui regardait par-delà la lucarne. Oscar avança, suivie d’André. La plancher craqua, la silhouette se retourna.

Elle leur apparut sous leurs yeux émerveillés telle une nymphe des peintures italiennes. Sa peau ressemblait à de l’argile blanche parfaitement modelée, ses yeux illuminés par le soleil brillaient tels deux quartz au fond d’un ruisseau, ils n’avaient pas de couleur, ses yeux étaient aussi blancs que sa peau. Ses cheveux laineux et roux tombaient en masse sur ses épaules menues à peine couvertes. Elle n’était vêtue que d’une robe verdâtre tâchée de sang et de noir qui lui était d’apparence trop courte et la serrait, elle ne possédait ni souliers ni châle. Elle se tenait debout devant eux, les considérant avec des yeux écarquillés, immobile comme une statue grecque.

Oscar, Judith et André n’osaient lui adresser un mot, ne sachant si elle était un esprit ou si elle était réellement vivante. Elle fit cependant quelques pas : elle marchait comme un être humain et se dirigeait vers eux lentement. Judith prit peur.

_ « Qui êtes-vous ? » s’écria Judith en reculant.
La jeune fille s’arrêta net et baissa la tête, comme si elle recherchait quelque chose, puis la releva.
_ « Maude. »
Sa voix était railleuse mais agréable, il leur semblait qu’elle n’eut dit ce mot depuis des années.
_ « Je suis Oscar-François de Jarjayes. » déclara Oscar fièrement, derrière Judith.

Maude les écouta se présenter avec les mêmes yeux écarquillés tant ils leur semblaient si peu réels. Elle continua de s’approcher et saisit entre ses mains le visage de Judith et le tâtonna dans tous les sens, si bien que Judith s’en sentit mal à l’aise.

_ « Etes-vous des anges ? » dit-elle fébrilement.
_ « Non, nous ne le sommes point. Nous habitons ce château depuis toujours, et vous ? »
_ « Depuis toujours. »

Tous les trois se jetèrent des regards stupéfaits et froncèrent les sourcils.
_ « Qui êtes-vous pour avoir vécu si longtemps ici ? »
_ « Maude, c’est ainsi que l’on me nomme, c’est ainsi que la voix me nomme derrière la porte. »
_ « Maude… Maude… » répéta Judith en essayant de se rappeler ce que ce nom lui évoquait. Tout à coup, elle poussa un grand cri.
_ « Maude-Marie ! Maude-Marie de Jarjayes ! »
_ « Aurais-tu perdu la raison ? » s’écria Oscar, prise de frayeur.
_ « Non ! Bien sûr que non ! Tu étais trop jeune pour t’en souvenir, Oscar, mais tu as une sœur qui est d’une année ton aînée. Je ne l’ai que très peu vue, et quand j’eus six ans, il paraît qu’elle tomba malade et je ne sus jamais si elle survécut ou non. Elle s’appelait Maude-Marie.»

Tous les regards se retournèrent vers Maude qui, effrayée, repartit dans son coin, se cacher.

_ « Notre sœur Maude-Marie a vécu dans cette chambre sordide jusqu’à présent ! Mais pourquoi l’a-t-on enfermée ici ? » s’écria Oscar, profondément émue.
_ « Le sais-tu Maude ? »
_ « Je ne le sais point. »
_ « Aimerais-tu sortir d’ici avec nous ? »

Maude reçut cette offre comme si Dieu lui-même venait de lui tendre les bras, mais elle hésitait. Elle savait expressément qu’il lui était défendu de sortir de la pièce, mais elle désirait plus que tout savoir ce qu’il y avait de l’autre côté. Elle accepta la main tendue d’André et franchit avec hésitation le seuil de cette porte qui avait été scellée pendant tant d’années. Tous partirent en courant dans la chambre d’Oscar, à l’insu de Grand-mère, chargée de leur surveillance.

On lui demanda son âge, elle ne le savait pas. On lui demanda sa date de naissance, elle ne le savait point non plus. Judith désespérait, mais son esprit rempli d’interrogations s’apaisa en constatant de plus près l’état lamentable de l’hygiène de Maude. Elle décida de l’habiller, comme on habille une poupée.
Discrètement, André courut chercher une bassine d’eau pour la lessive et du savon et l’amena à Oscar. Pendant ce temps, Judith était allée chercher l’une de ses robes et vola l’une des brosses à cheveux de sa mère dans sa coiffeuse. André fut posté une fois de plus comme guet devant la porte de la chambre d’Oscar, tandis que Judith et elle-même s’affairaient à laver Maude, à la savonner, à la coiffer puis à l’habiller, comme une poupée. Le changement fut surprenant et Oscar et Judith se rendirent compte de la beauté de leur sœur. André entra et ses yeux subitement s’écarquillèrent à la vue de la ravissante jeune fille qui se tenait devant lui.

Comme ils trouvaient la chambre d’Oscar peu intimiste, ils optèrent pour se réfugier au fond du jardin, dans le sous-bois. Maude les suivait tant bien que mal, sans mot dire, en voyant défiler sous ses yeux les arbres qu’elle avait l’habitude d’admirer depuis sa sinistre geôle. Elle se sentit petite et fragile, tout lui paraissait prendre une ampleur démesurée, le vertige la saisit et elle s’effondra, évanouie. Lorsqu’elle revint à elle, elle découvrit les visages angoissés d’Oscar, Judith et André penchés sur elle.

_ « Tu vas mieux ? » demanda André en la soulevant.
_ « Je crois que oui… tout est si grand, si vaste ici… j’en ai eu le vertige. »
_ « Peut-être aussi n’as-tu pas mangé ? » ajouta Judith.
_ « La dame qui vient me trouver le soir m’apporte de quoi me nourrir. »
_ « Cette dame… sais-tu qui elle est ? »
Maude secoua la tête en signe de non.
_ « Mais c’est notre mère ! »

Ce mot résonna dans la tête de Maude, comme un cri dans un gouffre. « Mère… » elle avait une vraie mère, comme Jésus qui avait la Sainte Vierge pour mère. Maude demanda plus de précisions et ils finirent par aborder l’arbre généalogique entier des Jarjayes et des Laborde. Maude fut surprise de savoir qu’elle avait autant de sœurs et se demandait si un jour, enfin, elle pourrait rencontrer tous ceux qui faisaient partie de sa famille proche. Déjà, avoir rencontré Oscar et Judith lui avait procuré un bonheur jamais ressenti auparavant. Elle avait fait l’expérience du vaste, de l’infini, d’un ciel et d’une terre qui s’étendaient sans fin à l’horizon, elle respirait un air si bon, si chargé de senteurs pures, si bien que le fait de retourner dans sa geôle lui donnait la nausée. Cette geôle pourrie, mal aérée et étroite, dans laquelle logeaient avec plaisir les araignées et les rats parfois. Elle le fit cependant, contrainte par le retour du Général et de madame de Jarjayes.

Depuis lors, à chaque fois que Judith venait, Oscar, André et elle allaient rendre visite à Maude, profitant de l’inattention du Général et de son épouse. Maude continuait de jouer de la viole, suivie par Madame de Jarjayes toutes les nuits jusqu’à ses quinze ans. Peu de temps avant la date anniversaire de sa fille recluse, le Général de Jarjayes céda aux supplications de sa femme pour faire ausculter leur fille par Lassonne. Celui-ci pénétra dans l’antre de Maude et esquissa une grimace de dégoût et de surprise en constatant le lieu sordide. Jamais il n’aurait pensé rencontrer une telle misère chez un noble d’aussi grand nom au sein de la Cour. Lassonne passa une heure à examiner Maude et la trouva en excellente santé. Madame de Jarjayes insista à ce qu’on la libérât sur-le-champ. La porte de la geôle s’ouvrit pour toujours à Maude, et non plus en secret par Judith et Oscar. Madame de Jarjayes la vit sortir, viole à la main, avec un sourire que l’on voyait rarement sur son visage.

Elle accueillit sa fille à bras ouverts et l’emmena dans sa chambre.
Maude ne parlait pas, elle contemplait sa mère avec ses grands yeux vert clair écarquillés, l’écoutait avec attention. Madame de Jarjayes lui confia qu’elle avait fait tailler des robes exprès pour elle en attendant le moment de sa sortie, beaucoup d’entre elles étaient devenues trop petites, mais Maude put porter la dernière livrée. Madame de Jarjayes ne faisait que s’excuser dès qu’elle le pouvait, comme si elle voulait se faire pardonner toutes ces années d’emprisonnement. Elle coiffa elle-même sa fille, la poudra et l’habilla, d’une manière habile et fine qui surpassait celle de Judith. Une fois Maude parée, Madame de Jarjayes poussa un soupir d’admiration devant la grâce de sa fille et son élégance naturelle. Elle l’emmena se regarder dans le miroir de sa coiffeuse et là, Maude lâcha ce qu’elle tenait entre ses mains. Elle se mit à toucher cette texture lisse et froide qu’était le miroir et se mit à palper son propre visage, elle comprit que l’image qu’elle voyait était bien elle. Pendant quinze longues années, jamais elle ne s’était vue, jamais elle n’avait pu se donner un visage. Elle constata qu’elle avait des yeux, un nez, des oreilles et deux lèvres, comme un être humain.

Madame de Jarjayes la fit descendre fièrement les escaliers pour la présenter au Général de Jarjayes. Celui-ci accoudé sur la cheminée et buvant lentement un verre de vin laissa tout tomber en la voyant sur le palier. Il l’avait imaginée souillon et malpropre or l’image qui se présentait à lui dépassait bien ses espérances. Il la pria de s’asseoir.
_ « Le médecin qui est venu vous examiner vous a déclarée parfaitement saine et en bonne santé. Les risques de contagion de votre maladie ont été détruits. Voilà pourquoi vous avez pu sortir de votre chambre. »
Maude l’écoutait attentivement sans mot dire.
_ « Vous êtes Maude-Marie de Jarjayes, ma cinquième fille, née le quinze novembre 1754, ici même. Je vous présenterai le reste de la famille en temps voulu. J’aimerais à présent savoir quelles sont vos connaissances et jusqu’où va votre science. Avez-vous lu la Bible ? Etes-vous pieuse ? »
_ « Oui. » murmura Maude, intimidée.
_ « Bien, sachez que notre famille est catholique et nous rejetons les mécréants. Il me semble que vous avez quelques notions de viole que votre mère vous a enseignées. Je vous entendrai à l’œuvre quand il m’en semblera bon. »
_ « Oui. »
_ « A présent, vous allez bientôt avoir quinze ans. Vous allez être en âge de vous marier. En l’attente de ce jour, vous resterez au château à étudier de manière rigoureuse ce qu’un précepteur vous enseignera et apprendre la broderie qui est une activité de votre rang. Vous pourrez continuer de jouer de la viole avec votre mère. Cependant, vous allez rencontrer sans doute mon fils Oscar sous peu. Ceci sera l’unique fois car je vous interdis de le fréquenter ni de lui parler. Lorsqu’il sera au château, vous ne devrez pas sortir de votre chambre, vous ne mangerez pas avec lui et vous ne le verrez que pendant la messe du dimanche, ainsi que votre aînée de deux ans, Judith-Marie qui est encore plus à éviter qu’Oscar. Est-ce clair ? »
_ « Oui. »
_ « Bien. A présent, on vous donnera une nouvelle chambre et vous y resterez jusqu’à ce que je décide de vous en faire sortir, est-ce compris ? »
_ « Oui. »

Et Maude se retrouva une fois de plus dans une prison, d’état plus noble, certes, mais toujours une geôle avec cette interdiction formelle d’en sortir, mais avec cette chance de recevoir quelques visites par moment. Maude espérait peut-être que Judith, Oscar et André reviendraient la revoir mais leurs visites se firent rares, en revanche madame de Jarjayes ne cessait de lui rendre visite, tous les jours, pour les leçons de viole mais aussi pour prendre de ses nouvelles, pour savoir si quelque chose lui manquait sur sa coiffeuse, n’importe quel prétexte pour venir lui parler. Cependant, il se trouva qu’elle fut nommée dame d’honneur de Marie Antoinette et les visites de madame de Jarjayes se réduisirent considérablement. Judith se maria et Oscar, obnubilée par sa charge de protéger Marie Antoinette oublia la présence de Maude.

Elle finit par se sentir vraiment seule. Dans sa chambre nauséabonde, elle avait son monde, son entourage familier, ses anges aux larges ailes blanches qui la berçaient, son Dieu sans visage, les sourds échos des prophètes d’Orient, mais, là, dans cette chambre si propre, aux murs si blancs, aux lumières si aveuglantes, elle n’avait rien, seulement une viole et son archet. Personne ne lui parlait et elle n’entendait plus personne.
Irrésistiblement appelée par une voix étouffée, elle saisit sa viole et l’archet puis quitta discrètement cette chambre si vaste emplie de solitude pour sa geôle d’antan, à moitié détruite. Elle la retrouva avec joie et s’y enferma. Rien n’avait bougé et il lui semblait retrouver ses repères et se confondre enfin avec les habitants de son monde imaginaire. Elle avait goûté le fruit défendu de voir de « l’autre côté », elle avait été tentée et avait subi la peine réservée à ceux qui cédaient à Satan.

Maude resta sur cette idée toute sa vie durant. Lorsqu’on la fit sortir de sa geôle de force pour ses seize ans, elle vit son père et celui qui demandait sa main comme des suppôts du Diable et elle vécut le calvaire que lui avait fait subir Blaise-Alexis de Boyard, son mari devenu fou, comme la pénitence de son pêché d’être sortie de la chambre, d’avoir tourné le dos à Dieu. Lorsqu’il lui fut possible de prendre une décision, elle choisit de vivre pour Dieu, pour se faire pardonner de s’être éloignée de lui et préféra la vie au Carmel avec les sœurs qui étaient comme elles. Cependant, elle ne réussit jamais à s’entendre avec aucune d’elles, de par sa petite noblesse et ses origines sataniques suscitées par son ancien mari. Maude se replia dans sa cellule qu’elle aménagea curieusement comme la chambre de toute sa vie, la seule et unique, et jouait de la viole pour son Dieu afin qu’il lui montrât son visage. Celui-ci ne tarda pas à le lui faire apparaître en lui faisait côtoyer des phtisiques. Elle ne tarda point à contracter la maladie et finit par rejoindre le Dieu qu’elle avait si ardemment souhaité de voir.

Oscar, André, Judith étaient étranglés par un profond remords : ils étaient responsables de toute la vie de Maude. Ils l’avaient fait sortir de son univers, ils avaient voulu jouer avec elle comme avec une poupée, puis l’avaient laissée tomber, comme un jouet usagé, dépassé de mode. Oscar sentait cette affreuse sensation de culpabilité venir toute seule, comme une angoisse qui la tourmentait, elle ne savait son origine, elle lui nouait l’estomac si fort que les larmes lui montaient aux yeux.

Le monde semblait avoir pris de nouvelles couleurs sous ses yeux.

© Alix

*** Lady Oscar Lady Oscar ***


http://www.ladyoscar-andre.com
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://www.ladyoscar-andre.com
 

L’aile gauche d'Alix

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 

 Sujets similaires

-
» Strasbourg ravagée : quand l'extrême gauche est à l'oeuvre
» Ecalles Alix - FOLOPPE x LASNON 1829
» PRG : Parti Radical de Gauche
» PG : Parti de Gauche
» Memento TAP, Fesse droite Epaule, gauche...
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Lady Oscar - André :: Fanfictions Lady Oscar. :: Autant emporte le vent.... / Fics étrangères Lady Oscar :: Fics Lady Oscar tous public-